…et leur dette aux banquiers
Fairfield, à 65 kilomètres de San Francisco (Californie), est l’un de
ces lieux où les cadres californiens sont, depuis 2004, venus chercher
qualité de vie et immobilier abordable. Dans cette ville nouvelle, ils
se sont fait construire de belles maisons avec piscine, jardin et un
garage pour trois véhicules. Beaucoup ont choisi de quitter leur
appartement en ville pour acheter une de ces villas. Et pour financer ce
rêve à 800 000 dollars (près de 600 000 euros), sûrs de faire, grâce à
la hausse des prix de l’immobilier, une bonne affaire, ils ont emprunté
sur 30 ans.
Aujourd’hui, ces quartiers sont un
désastre urbain, un désert. Les propriétaires insolvables ont déjà vu
leur villa saisie ou sont menacés d’expropriation et les commerçants
partent les uns après les autres. Pour les rares habitants qui restent,
la situation est inextricable : leur villa ne vaut plus que 40 % ou 50 %
du prix payé, ils n’ont pas commencé à rembourser le capital et
n’entrevoient aucune perspective de revalorisation de leur bien. De plus
en plus nombreux sont ceux qui « se tirent » – walk away, dit-on ici.
Bien que solvables, ils cessent, en toute légalité, de rembourser leur
emprunt. Que la banque se débrouille ! Le prêteur récupère la maison et
les « propriétaires », eux, sont libérés de leur dette.
Des Fairfield, il y en a partout aux
Etats-Unis. Au total, 11 millions de ménages, soit 23 % des emprunteurs
immobiliers, sont actuellement under water (sous la ligne de
flottaison), c’est-à-dire disposant d’un appartement dont la valeur est
inférieure au montant emprunté. Cette proportion va jusqu’à 65 % en
Californie, en Floride, au Nevada, en Arizona, dans le Michigan ou en
Géorgie. Selon la société d’études immobilière First American CoreLogic,
2,2 millions de ménages ont vu la valeur de leur patrimoine chuter de
plus de 50 % depuis l’achat.
En Californie, la pratique du short
sale, c’est-à-dire la vente à perte, se répand : elle permet à un
propriétaire de se libérer de sa dette en vendant à prix bradé, après
accord de la banque. « A Los Angeles, 21 % des biens à vendre sont issus
de saisies et 34 % sont en short sale, car les établissements bancaires
ont compris l’intérêt de cette solution par rapport à la saisie »,
témoigne Alain Silverston, un agent immobilier français installé en
Californie.
Il cite l’exemple des Donavan. Ils ont
acquis, en 2008, une villa pour 590 000 dollars et la revendent 429 000
dollars, en partant vivre à quelques kilomètres de là, dans un logement
loué 2 000 dollars, soit moins que les 3 800 dollars de leurs anciennes
mensualités de remboursement. Une économie bienvenue car leurs revenus
ont chuté, Mme Donovan ne travaillant plus qu’à mi-temps dans
l’immobilier, son époux ne percevant plus les bonus et primes d’antan.
A peine le phénomène de walk away
était-il apparu qu’Henry Paulson, le secrétaire au Trésor sous George
Bush, traitait ses adeptes de « spéculateurs ». Président de
l’Association des banquiers du crédit immobilier (Mortgage Bankers
Association), John Courson leur a, lui, récemment lancé un appel :
« Pensez au mauvais exemple que vous donnez à votre famille, à vos
enfants et vos amis. » Et même Barack Obama leur a demandé de se montrer
« responsables ».
Les Donavan trouvent-ils leur évasion
immorale ? La question les amuse : ils sont bien contents d’avoir feinté
leur banquier. La proportion des emprunteurs qui cessent volontairement
de payer leur crédit atteindrait 3 %, mais une étude LA Times-Real
Estate Economy Watch de décembre 2009 révèle que 10 % des sondés sont
tentés par cette option. Et l’argument du comportement antisocial ou
immoral ne tient pas, surtout venant des banquiers, puisqu’eux-mêmes
s’adonnent à cette pratique lorsqu’ils y trouvent leur intérêt !
Dans le New York Times du 10 janvier,
Roger Lowenstein, propriétaire du fonds d’investissement éthique
Sequoia, donnait l’exemple de la banque d’affaires Morgan Stanley qui
avait acquis cinq immeubles de bureaux de haut standing à San Francisco
lorsque le marché était au plus haut, et qui a cessé de les payer depuis
l’effondrement immobilier. « Personne, à Wall Street, ne l’accuse
d’immoralité », note-t-il. Le promoteur Tishman Speyer et le fonds
BlackRock ont annoncé, fin janvier, ne pas pouvoir payer les 16 millions
de dollars d’intérêts d’un prêt contracté, en 2006, pour acquérir 11
232 appartements à Manhattan, pour 5,4 milliards de dollars, et qui n’en
valent plus, désormais, que 1,8…
Si la stratégie du walk away se répand,
elle ne peut qu’amplifier la chute des prix et le nombre de
propriétaires under water. Selon la Mortgage Bankers Association, 4,38 %
des emprunteurs américains étaient, au troisième trimestre 2009, en
procédure de saisie et 9,9 % avaient des retards de paiement, soit un
total de 15 % d’emprunteurs en difficultés.
LE MONDE | 08.02.10 | 15h03 • Mis à
jour le 08.02.10 | 16h14
New York CorrespondantSylvain Cypel avec Isabelle Rey-Lefebvre
Le prêt « sans recours », une particularité américaine
Dans plus de la moitié des Etats
américains, les prêts hypothécaires sont, moyennant une surprime de 0,5 %
à 0,7 %, « sans recours », c’est-à-dire non adossés aux revenus des
emprunteurs. Impossible donc, pour les organismes de crédit, d’obtenir
la saisie des comptes personnels pour recouvrer leur dû. Dans un récent
rapport remis au ministère au logement américain, l’économiste Susan
Woodward va jusqu’à se féliciter du fait que peu d’emprunteurs
connaissent cette disposition. Sinon, explique-t-elle, ils seraient
beaucoup plus nombreux à laisser leur appartement en plan pour chercher
plus avantageux ailleurs… Le seul risque encouru par ces « déserteurs du
crédit » est que leur défaillance les poursuive et les empêche
d’obtenir un crédit ailleurs, et durant quelques années. En France, le
prêt sans recours est juridiquement possible mais pas pratiqué, les
banquiers accordant leur crédit en fonction de la solvabilité du client
plus que de la valeur du bien financé.