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Commentaire de Abouzeyd

sur Un Liban laïque ? Quel rêve !


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Abouzeyd (---.---.1.211) 21 décembre 2006 12:32

Il me semble important, comme le fait à juste titre la_cite, de définir les concepts utilisés. Je ne rajouterai rien à sa définition de la laïcité, c’est en tout cas ainsi que je l’entends. Il ne s’agit pas de faire disparaître les religions, d’aucuns s’y sont essayés sans grand succès, mais d’imposer une même loi civile pour tous, quelle que soit sa confession. C’est au Liban un problème quotidien ces spécificités légales, suivant qu’on est maronite, grec catholique, sunnite, shiite, etc.

Mais pour ma part, je ne crois pas que ce soit le fond du problème. Ou plus exactement, le passage, d’une manière ou d’une autre, du système actuel à un système laïc ne changera pas la donne du jour au lendemain. Du moins, le crois-je.

Ce qui fait défaut au Liban, c’est la confiance qu’on peut avoir dans l’Autre. Il est toujours accusé de vouloir vendre le pays à une puissance étrangère ou de vouloir anéantir la communauté d’en face ou d’à côté et en l’état actuel des mentalités il est peu probable qu’une telle modification de la loi serait acceptée. Certes, pourrait-on me rétorquer, en 1905 la France est passée à deux doigts d’une guerre civile, la loi a été imposée par la majorité politique à la minorité et le temps a fait son travail. Notez, qu’aujourd‘hui, il en est qui n’hésite pas à remettre cette loi en question, qui n’est pas un marginal, mais un candidat fort bien placé à l’élection présidentielle.

Ceci dit, au Liban, il n’y a pas de majorité politique dont le programme préconise clairement la dissolution du confessionnalisme, quand bien même la plupart, majorité ou opposition se réfère à Taëf (voir plus bas). Mais qu’est-ce que le confessionnalisme ? Ce n’est pas simplement une répartition des postes administratifs et électifs entre communautés religieuses, c’est aussi et surtout ce sentiment d’appartenir à un groupe, dont on considère souvent qu’il est mieux que les autres, d’appartenir à un groupe qui est le meilleur garant de sa sécurité contre l’éventuelle agression des autres, d’appartenir, donc, à un groupe religieux avant d’appartenir à la nation. Et ce sentiment est bien plus politique que mystique.

Or donc, si la confiance en l’autre n’existe pas, comment pourrait-on faire accepter la dissolution politique de ces groupes par les individus, qui comptent sur ces entités pour se protéger.

Au Liban, les religions ne correspondent pas vraiment aux divisions culturelles. Ce sont les strates sociales qui font ces différences. La bourgeoisie, chrétienne ou musulmane, vit de la même façon, a fréquenté les mêmes établissements scolaires, parle les mêmes langues étrangères, sort dans les mêmes lieus, s’invite, boit les mêmes vins. Même les rites sont proches, en particulier la façon qu’on a de gérer les obsèques et ça quel que soit le niveau social. Chrétiens ou musulmans enterrent leur mort dans les deux jours qui suivent le décès et passent trois jours à recevoir les condoléances, de la même façon (ou presque, ça dépend du degré de religiosité de la famille).

Mais, malheureusement, presque tous s’accordent pour penser que les chiites sont de dangereux prolos, qui sont bons à servir de domestiques (exceptées les vieilles familles patriciennes, qui sont très fréquentables), mais certainement pas à partager leur destin. Avec la complicité de ces vieilles familles patriciennes, la bourgeoisie libanaise s’est employée à maintenir cette communauté dans le dénuement qui est toujours la sienne aujourd’hui et de détourner systématiquement son courroux sur d’autres qu’elle-même. Le succès du Hezbollah, très engagé dans l’aide sociale, doit aussi beaucoup à cet abandon des chiites à leur sort par le reste des Libanais.

Les guerres civiles au Liban ne sont pas des explosions identitaires si j’ose dire, mais des processus brutaux de redistribution des cartes confessionnelles car personne n’accepte spontanément de rogner le pouvoir qui est le sien en prenant en considération l’évolution démographique.

La constitution de 1943 fait la part belle aux maronites, majoritaires à l’époque, mais dès les années 50 et jusqu’en 1975 les sunnites réclament plus ou moins poliment un rééquilibrage en leur faveur, les maronites ne le veulent pas. En 1975, les tensions sont telles, alliées à des conditions régionales très propices, que la guerre devient pratiquement inévitable, en tout cas elle n’a pas été évitée. A Taëf, on tente de rééquilibrer, le pouvoir maronite est diminué, surtout en faveur des sunnites. Mais maintenant ce sont les chiites qui veulent plus de poids. Ainsi d’ajustements brutaux en ajustement brutaux, on démocratise le pays, en ce sens qu’une communauté surreprésentée diminue son influence au profit d’une communauté sous-représentée et en fin de compte, on se rapproche, un peu, du principe d’un homme une voix.

Est-ce la constitution qui a créé le problème ou la constitution est-elle le symptôme d’un problème préexistant ? C’est assez difficile à dire, mais je crois que la constitution fut plus le symptôme que la cause. En effet, à l’époque ottomane, puis française, les gouvernements se sont toujours efforcés de diviser pour mieux régner. C’est un principe vieux comme la politique et quel que soit les cieux. A force ils y sont bien un peu parvenus. Lorsque la France a taillé une constitution sur mesure en faveur des maronites, elle s’est assurée au moment de partir que le pays serait tenu par ses meilleurs alliés, histoire de rester un peu.

Mais Taëf a tenté d’en sortir. Or Taëf n’a toujours pas été appliqué dans son ensemble, puisque Taëf prévoit une déconfessionnalisation du système. Il faut croire aussi que les leaders politiques du Liban ne sont pressés de perdre l’influence prépondérante qu’ils ont sur leurs « ouailles », puisqu’ils n’ont toujours pas entrepris ces réformes.

Les résistances au principe d’un homme une voix sont énormes, en particulier chez les groupes minoritaires, dont les maronites qui savent bien qu’en cas d’adoption d’une telle réforme, ils perdraient petit à petit le contrôle politique du pays. Ce n’est bien entendu pas un hasard si aucun recensement n’a été officiellement effectué dans le pays depuis son indépendance. De sorte que peuvent circuler les rumeurs les plus fantaisistes, qui alimentent les fantasmes et les craintes. A ce titre, la bourgeoisie chrétienne ne songent guère à la déconfessionnalisation, mais plutôt au séparatisme ; antinomie parfaite. En revanche, les chrétiens prolos, toujours assez pro-Aoun, ne sont pas de cet avis, il faut dire que toutes ces discussions sur les parts d’influence des uns ou des autres ne les concernent que très virtuellement, on ne les consulte guère dans le processus décisionnel, quel que soit la communauté confessionnelle qui tient les rennes. Cette remarque est bien entendu vraie pour toutes les communautés.

Ainsi, contrairement à ce que certains semblent croire, laïciser le Liban ne signifie pas forcément le dé-islamiser. D’ailleurs ceux qui pensent qu’il conviendrait d’interdire les partis religieux, évidemment chez les Arabes-qui-sont-intempérés-par-nature, sont-ils favorables à l’interdiction des partis démocrates-chrétiens en Europe ? L’orientalisme a la vie dure.

Je suggère de déconfessionnaliser par étape en adoptant une réforme assez simple, qui devrait rassurer ceux que le principe d’un homme une voix effraient. Tout d’abord, une seule circonscription pour tout le pays (ou deux : Beyrouth et le reste du Liban, puisque cette seule ville regroupe plus d’un tiers des habitants du pays). Le lieu de vote est son lieu de résidence et non pas son lieu d’origine, son village perdu dans la montagne où on monte un weekend par an et où on n’a plus sa vie. Etablissement d’un système bicaméral : une chambre du peuple (un homme une voix, la chambre basse) et une chambre « confessionnelle » (le sénat), où chaque communauté pèse à peu près le même poids. C’est la chambre basse qui a le pas sur le sénat, mais l’équilibre doit ménager les peurs. Enfin un gouvernement collégial où aucune communauté n’a de rôle prépondérant, sans tête maronite ou sunnite, à l’image du gouvernement suisse. Petit à petit on pourrait ainsi faire évoluer les mentalités et envisager de diminuer le pouvoir du sénat (jusqu’à son extinction politique ?).

(Concernant les accords de Taëf : http://en.wikisource.org/wiki/Accord_de_Taef / Pour un point de vue arabe sur l’orientalisme : http://www.monde-diplomatique.fr/dossiers/edwardsaid/ )


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