J’envie votre espoir. Aurais-je dû faire des études littéraires ? J’aurais peut-être développé ainsi ma capacité à rêver et à imaginer un autre possible, au lieu de cette rationalité déprimante (mais que j’aime pourtant). Avec mon esprit d’ingénieur, je cherche un plan, une dynamique, une méthode, pour sortir de cette logique oppressive et oppressante dans laquelle nous enferme la classe dominante. Ma raison voit partout des forces d’inertie qui refoulent inlassablement toute avancée sociale. Celui qui croit en la Révolution me semble aussi fou que celui qui, en sautant en l’air, croirait pouvoir s’affranchir de la pesanteur.
Mais la vie se nourrit d’espoir, et quand l’espoir est mort il reste encore la révolte, qui donne un goût amère à l’existence mais ne l’affaiblit pas. Cependant, la somme des espoirs et des révoltes de chaque individu ne fait pas une révolution, ni même une dynamique de changement. Nous sommes je crois devenus réticents à embrasser tout système de pensée, à intégrer toute structure porteuse de changement, et c’est en partie une bonne chose vu les ravages qu’ont pu produire les idéologies durant les siècles passées. Mais nous avons perdu par là-même notre capacité d’action. « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », comme le chantait Brassens.
Je ne crois pas en une Révolution prochaine, ni ne sait s’il faudrait la désirer. Je ne me considère d’ailleurs pas pauvre, mais précaire. Même si je souhaite un changement radical de la société, concrètement, le changement, pour moi, c’est d’abord la malédiction de mon statut de travailleur : incertitude, isolement, emmerdes. Il est probable que mon quotidien influence mon rapport au changement en général. Pareil pour les pauvres, quand des changements arrivent, c’est rarement dans le bon sens. C’est peut-être pour ça que les révolutionnaires ne sont pas forcément très nombreux chez les pauvres.