LES LARMES DE L’HISTOIRE
Brillante énarque, Anne Cindric a préféré l’art à la carrière.
Connaître l’appareil d’Etat l’a incitée à ausculter la double nature -
fascinante/répulsive - du pouvoir. Epouser un homme « venu de Sarajevo, d’un pays dont le nom même a disparu »
l’a conduite à s’interroger : qu’est-ce qui fonde une identité
nationale ? Sa création, dont un traitement ludique et distancié atténue
la violence, tourne toute autour de ces deux axes.
La jeune
plasticienne présente dans les opulences de l’hôtel de Soubise un
travail insolent, féroce et tendre. Elle a puisé dans les Archives
nationales - notre mémoire collective - trente documents emblématiques,
qui dorment de coutume au secret d’une armoire de fer cadenassée. En
guise de commentaire grinçant, elle a placé en regard de chacun de
petites sculptures iconoclastes, assorties de courts textes drolatiques
(de Boby Lapointe à Alfred Jarry) choisis par la romancière Marianne
Costa. Il est en soi impressionnant de lire le décret lapidaire par
lequel Danton déclare le 20 septembre 1792 : « La royauté est abolie en France »,
émouvant de lire le testament par lequel celui qui fut l’empereur
Napoléon Ier lègue en 1821 ses minuscules possessions. La pertinence
d’une fiche des Renseignements généraux français datée de 1920 et
concernant Hitler fait frémir : « Habile démagogue », est-il écrit.
Mais Anne Cindric incarne organiquement l’Histoire, lui donne chair et
sang : les sceaux officiels reliés par un lacis de cordes trempées dans
le vermillon deviennent réseau veineux autant que collier de la reine,
le carnet privé de Robespierre saisi à son domicile le jour de son
arrestation se fait coeur transpercé de dagues, une main de justice
dressée évoque l’humanité malgré tout du bourreau Samson, « tortionnaire et assassin officiel ».
A une déclaration des droits de l’homme pilonnée sous la Terreur, elle
superpose une manière de brique représentant os et organes vitaux
compressés. La préciosité raffinée de la facture des oeuvres fait
supporter leur cruauté profonde : l’artiste cultive « la belle horreur ».
Elle
aime aussi souligner le dérisoire des totems et talismans dont
s’entoure un pouvoir avide d’apparat, et le goût d’un pays qui se juge
moderne et libre pour les normes et les rituels. Lectrice assidue de
Saint-Simon, elle rend sensible la parenté entre les sphères publiques
et privées : la nation, ses hontes, ses secrets, une affaire de famille.
« Détournement de fonds publics », Anne Cindric. Musée de l’Histoire-de-France, 60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris. Jusqu’au 11 décembre.