@ Cher Docdory
Je partage votre indignation. Et au point où nous en sommes, il n’est plus possible de penser que ce naufrage en cours de l’Éducation nationale soit le fait du hasard. Ou alors le hasard fait bien les choses pour servir à merveille une représentation libéraliste des relations humaines.
Mon hypothèse est que les stratèges libéralistes ont su conjuguer diverses pesanteurs de l’institution susceptibles de rendre l’École inopérante pour une élévation du niveau culturel moyen, enrayer l’ascenseur social et permettre aux fils et filles de... de prendre la place de papa et maman dans une reproduction indéfinie des élites sociales désignant les mêmes familles comme sous l’Ancien Régime monarchiste.
1- Le sort de toute institution chargé de diffuser un savoir est de se momifier en scolastique. La Sorbonne médiévale en est un bon exemple. L’enseignement se limite à n’être plus qu’une « continue et sublime récapitulation » du savoir accumulé, comme le dit si bien le moine fou Jorge dans « Le Nom de la Rose » d’Umberto Eco. Voyez la place de la compilation dans les travaux universitaires.
Le savoir devient une sorte de catéchisme avec questions et réponses invariables : le potache est celui qui connaît ces jeux de questions/réponses par coeur.
2- Après le marxisme et le freudisme, le formalisme s’est ensuite peu à peu abattu sur l’université, issu d’un mélange de courants de la linguistique, des avant-garde artistiques et de la mythologie des médias. On est capable aupourd’hui de vous vendre le tableau blanc, rouge, bleu ou noir comme oeuvre d’art et les gueules cassées de Picasso sont données comme comparables sans vergogne aucune aux tableaux de Vélasquez, de Véronèse ou du Titien !
La Gauche au pouvoir, alliée du Libéralisme, a inscrit au programme du Secondaire ce formalisme échevelé dès 1989 : c’est ce contre quoi vous vous insurgez avec raison. Ainsi a -t-on farci la tête des élèves avec « une théorie de l’énonciation » d’un certain Benvéniste mise hors-contexte de la relation d’information, mélangée à une « typologie des textes » farfelue agrémentée de la mythologie journalistique avec ses dogmes promotionnels que je dénonce dans mon article. Comprenne qui pourra ! En fait, moins il y aura d’élèves à comprendre ces extravagances, mieux ça sera en terme de sélection sociale !
3- Enfin, les stratèges libéralistes ont compris que « l’humanitarisme » qui anime les Gauches était un formidable levier pour bordéliser le Service public d’éducation. On a appelé « élève en difficulté » pour le plaisir de tous à la fois l’élève méritant qui bosse mais peine et le voyou. Le projet du PS dit « Égalité réelle » les appelle aujourd’hui « élèves en souffrance » !!! Voyez ce que ça nous promet si le PS au pouvoir applique ce programme !
Au nom de cette sollicitude, le voyou (quelques individus suffisent dans un établissement ) a eu les coudées franches pour semer le désordre avec l’appui tacite des « Mères Thérésa » qu’étaient déjà par compensation psychologique des professeurs humiliés souvent bordélisés et celui de l’administration qui ne perd pas de vue que plus il y aura du désordre dans le public, plus les familles aisées fuiront dans le privé.
Ajoutez les attaques contre la laïcité, les complaisances du ministre Jospin dès 1989 avec l’affaire du voile qui a pourri certains établissements jusqu’à ce qu’une loi soit enfin votée en 2004...et vous avez le désastre que vous avez devant vous.
Cela fait une superbe stratégie qui dépasse les espérances. C’est l’objet de mon livre « Les infortunes du savoir sous la cravache du pouvoir : une tragicomédie jouée et mise en scène par l’Éducation nationale ».
Voilà, cher Docdory, comme j’explique par hypmothèse le malaise que vous vivez avec votre fils scolarisé.
Que faire quand cette stratégie est intériorisée à leur insu par humanitarisme dévoyé et soumission aveugle à l’autorité chez une majorité de professeurs ?
Vogue la galère jusqu’au naufrage... Paul Villach