Passer par des avis, bien entendu que cela est utile si cela peut améliorer le travail. S’en servir comme publicité est autre chose.
Je suis critique et peu constructif. Sans doute est-ce vrai. Et je joue sur les mots car il me paraît important de savoir clairement de quoi on parle, or j’avoue que quand je vous lis, ce n’est pas toujours évident. D’autre part, vous écrivez beaucoup, vous annoncez déjà les prochaines révolutions (d’où le fait que certains vous qualifient de visionnaires), mais on reste au final sur sa faim, et ce je dirais pour deux raisons principales.
1. Ce savoir unitaire que vous cherchez, et qui si je résume correctement, combinerait science et philosophie, semble illusoire. S’il est possible de philosopher sur les sciences, et si d’une certaine manière la philosophie des sciences (même inconsciente, s’il ne se pose pas de questions dessus) qu’a un chercheur influence sa méthode de travail, je vois personnellement mal comment fusionner ces deux démarches. Le champ scientifique est devenu si vaste que sans en sortir, nous allons déjà vers une fragmentation du savoir, au risque de produire des hyperspécialistes, et des hypertechniciens, sans guère alors de pouvoir d’imagination, ce qui serait effectivement une impasse. D’où l’interêt d’un dialogue scientifique pluridisciplinaire.
Il est donc intéressant de se demander comment nous pouvons faire des sciences, et même ce que la science apporte, et les conséquences des avancées scientifiques sur la représentation du monde dans un sens plus global (pour reprendre un exemple simple, Galilée/Copernic ont ainsi bouleversé la représentation de la place de l’homme). On se rapproche certes du domaine philosophique, mais ceci ne crée pas pour autant une unité des deux démarches. Et je prétends même que l’histoire des sciences a justement eu tendance a gommer les tentatives d’unification. Qu’un dialogue soit utile, je veux bien l’admettre. Mais derrière cette pluralité des savoirs, peut-on percevoir un « tout » ? J’en doute, sauf à chercher un « plan » (terme à définir, mais disons proche de la notion de design comme dans l’ID), et là, je n’accroche plus. Donc en particulier je ne peux me résigner à votre annonce de la découverte d’un « dessein technique ».
2. D’autre part, il ne suffit pas à mon sens d’annoncer. Encore faut-il savoir comment partir, et avoir un minimum d’intuition sur la démarche à suivre. Ainsi, pour tenter d’être concret, quand vous écrivez « La thèse principielle, c’est que la matière est une substance technique et qu’en analysant les savoirs dans les différentes disciplines, on verra apparaître un dessein technique à l’œuvre dans l’univers. », comment cette analyse peut-elle procéder ? L’observation ne suffit pas si on ne pressent pas ce que l’on cherche (même si on peut alors trouver tout autre chose). Quels ont vos axes d’analyses et les outils à même de donner accès à ce dessein technique. Et s’il n’existe pas, comme cette même analyse serait-elle à même de mettre en évidence cette « absence » ? Pour reprendre une autre analogie avec les mathématiques dans une de mes réactions à votre précédent billet, ne risque-t-on pas d’aboutir sur une proposition qui reste indémontrable, ni vraie, ni fausse, à moins d’établir une axiomatique plus forte ? Cette axiomatique risquant alors d’être ce dessein recherché, mais alors, nous n’aurions rien montré... Nous voilà en train de poser comme postulat de que vous auriez souhaiter démontré.
Vous me dites aussi défenseurs des savoirs institués. Reste à préciser ici aussi le mot « institués ». Et se faire opposant à la quête d’un « tout », je dirais même d’un « absolu » (avec une possible conotation religieuse, qui n’implique pas cependant l’implication du divin), est-ce renoncer pour autant à toute remise en question du schéma de construction des sciences ? Alors que celui se révolutionne sans cesse, en dehors de cette quête. Pour revenir aussi sur mes interventions précédentes, dans ce billet et le précédent, l’explosion du stochastique, qui est sous-tendu par des lois de probabilités qui peuvent être déterminées, a profondément remis en question le savoir scientifique, depuis le fameux « Dieu ne joue pas avec des dés » de Einstein, en arrivant à Prigogine justement : « Nous pouvons rationaliser le hasard, affirme-t-il, et les racines de la probabilité sont dans la nature. » Et il est vrai que les impacts philosophiques existent, car par exemple, le libre arbitre est plus en accord avec ce principe qu’une science basée sur un pur déterminisme. Cela me semble faire ici partie de votre souhait de dialogue interdisciplinaire, dépassant les seules sciences de la Nature. Mais rien ici ne me pousse à croire au besoin, ni même à la possibilité, d’un supra-savoir qui engloberait tout.