Je soutiens la position de Yoann. L’informatique, j’ai laissé tomber au
début des années 2000, et suis passé à un domaine totalement différent.
Cela dit, j’ai pas oublié mes bases, et d’un point de vue strictement
économique, les deux points-clefs de la controverse sont ceux-là :
Marc Bruxman :
Des dizaines de jours hommes économisés d’un coté contre 300$ de hardware en plus ? Et vous choisissez quoi ?
À quoi Yoann répond ceci :
Vous faites l’apologie de la médiocrité...
Prenez une cuillère en plastique et une cuillère en métal. L’une des
deux fera bien mieux sont boulots pendant plus longtemps et avec un
meilleur rendement pour l’acheteur.
La question ici est celle
de l’arbitrage entre divers facteurs, tels que la consommation de
ressources, l’investissement dans la production de hardware plutôt que
dans le développement, la valeur de l’argent par rapport aux ressources
et aux « jours-hommes », et l’arbitrage entre capital humain et capital
industriel. Ces questions touchent aux choix socio-économiques
fondamentaux de la société où tout ceci se déroule. Les adeptes de la
solution « hardware » estiment qu’avec un simple upgrade hardware
relativement bon marché, l’entreprise économise des capitaux sur les
charges personnel, ce qui la rend plus efficace et se traduit par un
meilleur rendement du capital investi pour les investisseurs. C’est pas
faux, et c’est en effet la meilleure solution dans le cadre de notre
système économique actuel.
Maintenant, examinons les conséquences
concrètes d’une telle situation. Plutôt que d’employer un développeur
de plus, nous importons du matos américain (les CPUs relèvent du duopole
Intel-AMD), ce qui provoque une fuite de capitaux de l’économie
locale vers l’économie américaine correspondant grosso-modo à la somme
que nous dépensons en hardware. De plus, la production de CPU étant
fortement automatisée, l’argent de ces CPU s’en va dans la poche du très
riche capitaliste propriétaire de la machine qui fabrique ces CPU, et
qui, de toute façon la fait fonctionner dans quelque pays misérable du
Tiers-Monde pour un bol de riz les 10 Quadcores. Quant au capitaliste,
l’argent sera au choix, réinvesti dans le développement et le marketing
du prochain CPU encore plus puissant que le précédent, placé chez un
banquier ou bien en bourse, c’est à dire, détourné vers l’économie
dite « virtuelle ». Enfin, comme ces CPU nous dispensent d’embaucher un codeur
de plus, on fabrique un chômeur supplémentaire, ce qui signifie que celui-ci a été formé en vain. On est dans un schéma de
rentabilisation maximale du capital par externalisation de coûts
environnementaux (ressources inutilement gâchées pour produire les CPU)
et sociaux (délocalisations, chômage, gaspillage de capital humain).
Dans ce schéma monstrueux, où la machine pourtant censée aider les hommes, le seul à bénéficier des retombées du processus productif est celui qui
possède la grande Machine à fabriquer les machines. Ce type de système, poussé à son paroxysme,
nous donne fatalement une situation où quelques riches possèdent tous les outils de production et
exploitent sans vergogne une armée de misérables qui eux ne possèdent rien, et n’ont pas la moindre sécurité économique.
C’est évidemment très simplifié, mais néanmoins vrai. L’arbitrage
entre embaucher, c’est à dire, faire faire le travail par les hommes, ou
bien, concentrer le capital, c’est à dire, investir dans l’outil de
production est un choix de société et débouche, comme on l’a vu, vers des conséquences sérieuses . La question qu’on devrait se poser n’est pas de savoir combien
d’heures-homme je « gagne » si je remplace mes ordinateurs par des
ordinateurs plus récents et performants, mais de savoir à QUI ces gains
d’efficacité profiteront-ils, et sont-ils justifiés eu égard au projet de société en vue. Il existe évidemment des situations où une économie de ce type est justifiée, par exemple, une situation de guerre économique, ou de guerre tout court. Mais ce qu’il faut saisir, c’est que le choix de mettre en œuvre une économie de guerre doit relever de la société et non de quelques individus.
Si la machine permettait de libérer
l’homme afin qu’il puisse se consacrer à autre chose, alors, je dirais :
vive la machine ! Malheureusement, chacun sait qu’il n’en est pas ainsi
dans nos démocraties capitalistes. La machine sert, depuis au moins
l’époque des filatures de Manchester et de Lyon, à écraser les salaires des
misérables qui font fonctionner la machine (le chômeur ne coûte rien au capitaliste, et
de plus, fait office d’épouvantail pour ceux qui ont encore un emploi,
ce qui les pousse à accepter des salaires plus faibles ou des conditions de travail plus dures). Le
propriétaire de la dite machine, s’enrichit scandaleusement, tandis que
la société en supporte les conséquences (chômage, misère sociale,
ressentiment, etc.).
Maintenant, considérons la réponse que
Marx apporte à ce problème qu’il a eu le mérite d’avoir formulé en ces termes que je viens d’exposer plus haut : le capitalisme d’État, où le capitaliste propriétaire de la
machine n’est pas un individu mais le Léviathan étatique. Cela n’a pas eu les résultats espérés, mais même en
admettant que cela fonctionne comme Marx l’entendait (c’est à dire, alléger dans une certaine mesure le fardeau du travail de production), on peut se retrouver
confronté à des problèmes d’un tout autre genre. Par exemple, le
désœuvrement, la dépendance excessive du système productif envers la
machine, ou encore sur-concentration de pouvoirs dans les mains de
l’État avec tout le cortège de risques funestes que cela implique (bureaucratisation, totalitarisme, violence sociale).
Ce
qui me conduit à conclure que la réponse capitaliste à l’arbitrage
entre capital et main d’œuvre, qu’elle soit privée ou étatique est rarement
la bonne. Gardons-nous d’en conclure trop vite que la machine et les
outils sont préjudiciables à la sanité sociale ; ce que je cherchais à
montrer, c’est que c’est la machine qui doit servir l’homme et non
l’inverse. Quand le capitaliste se sert du capital pour
réduire les charges de personnel, en vérité, il asservit ce personnel
par le jeu du mécanisme ci-dessus décrit. Il semble que la société, dans
son ensemble, a tout à gagner à préférer l’embauche de main d’œuvre
supplémentaire à l’acquisition de machines. À moins, bien sûr, que ces
machines ne fassent ce qu’on en attend généralement : décharger l’homme
de tâches ingrates, et démultiplier son potentiel.