UNE PETITE PRECISION QUI A SON IMPORTANCE.
Penser que le propre de l’homme réside dans le fait que seul l’homme possède la raison, est le fruit de thèses anciennes (Aristote par exemple) et ce n’est pas la thèse de Rousseau.
Pour Rousseau le critère de différenciation entre l’humain et l’animal est ailleurs.
« Le critère de différenciation entre l’humain et l’animal est ailleurs : il rejette les thèses cartésiennes — qui réduisent l’animal à une machine, à un automate dénué de sensibilité — que les thèses anciennes (Aristote), qui situent le propre de l’homme dans le fait qu’il posséderait seul la raison. » (« Apprendre à vivre », page 126).
Pour Rousseau « l’homme se définit à la fois par sa LIBERTE, par sa capacité de s’arracher au programme de l’instinct naturel et, du coup aussi, par sa faculté d’avoir une histoire dont l’évolution est a priori indéfinie ». (AAV, page 126).
« Rousseau va dépasser ces distinctions classiques pour en proposer une autre, jusqu’alors inédite sous cette forme (même si on trouve ici ou là, par exemple chez Pic de la Mirandole, au XVe siècle, les prémices). Or c’est cette nouvelle définition de l’humain qui va s’avérer proprement géniale en ce sens qu’elle va permettre d’identifier ce qui, en l’homme, permet de fonder une nouvelle morale, une nouvelle éthique non plus »cosmique« ou religieuse mais humaniste — voire, aussi étrange que cela puisse paraître, une pensée inédite du salut « a-cosmique » et »a-thée." (AAV, page 125).
Coïncidence, hasard, je ne peux m’empêcher de citer un passage du discours de Rousseau cité in extenso par Luc Ferry (page 127 de AAV - L’humanisme) :
"C’est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort parce que l’esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore quand la nature se tait. »
Page 129 de AAV, « il souligne le caractère antinaturel de la liberté humaine — de l’écart ou de l’excès, c’est-à-dire de la transcendance de la volonté par rapport aux « programmes naturels. »
»..Malheureusement, c’est un exemple paradoxal, qui ne plaide pas vraiment en faveur de l’humanité de l’homme puisqu’il s’agit du phénomène du mal dans ce qu’il a de plus effrayant. »
« La volonté parle encore quand la nature se tait » (AAV, page 128).
« Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir jusqu’à un certain point de tout ce qui tend à la détruire ou à la déranger. J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine ; avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes en qualité d’agent libre. L’une choisit ou rejette par instinct, et l’’autre par un acte de liberté : ce qui fait que la bête ne peut s’écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice. C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grains, quoique l’un et l’autre pût très bien se nourrir de l’aliment qu’il dédaigne, s’il s’était avisé d’en essayer. C’est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort parce que l’esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore quand la nature se tait...Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu ; au lieu qu’un animal est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme est-il sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? » (Page 127).
Toutes les citations sont extraites de l’excellent livre « Apprendre à vivre » écrit par le non moins très excellent philosophe et pédagogue Luc Ferry, aux éditions Plon, 2006.