La « nation universaliste, marote des loges », elle l’était aussi d’Aldaberon de Laon, de Suger, de Louis IX, de François Ier, de Henri II, etc. C’est une conception qui n’a pas attendu la fin du XVIIème siècle pour naître. Elle est même au fondement de la fondation du Royaume de France par-dessus le Royaume des Francs, et la manifestation de cette aspiration universaliste (est-il étonnant que, plus que n’importe quel autre monarchie européenne, c’est bien le Royaume de France qui a, des siècles durant, entendu incarner, parfois mieux que l’Église elle-même, la catholicité, cet universalisme par excellence ?).
Les facteurs historiques, géographiques, civilisationnels, institutionnels, coutumiers, juridiques, etc. sont extrêmement nombreux qui font du Royaume de France comme entité une nation universaliste (et cela se retrouve très tôt dans sa symbolique : le semi de lis sur fond bleu-roi, symbole de la maison du roi qui devint à partir du XIVème siècle couleur de majesté du royaume tout entier, c’est une symbolique universaliste très explicite, et il y en a bien d’autres), alors que si on observe l’Europe occidentale pendant 1200 ans, du VIème siècle au XVIIIème siècle, la France est une anomalie qui ne devrait pas y exister. Il n’y a eu durant cette longue période où pourtant s’est décantée la Nation, aucun lien caractéristique politique, culturel, linguistique, commercial, institutionnel, technologique ni juridique entre les différents pays de France non directement voisins entre eux, et le long conflit successoral et dynastique connu dans l’historiographie comme « guerre de cent ans » a démontré avec éclat que ce n’était même pas la personne ni la fonction du roi qui permettait à cette réalité incompréhensible d’exister : ni le long emprisonnement anglais de Jean II ni la guerre d’illégitimité consécutive à la dépossession de Charles VII de ses droits au trône au profit du souverain d’Angleterre n’ont porté atteinte à l’intégrité de la France.
Si l’on veut chercher ce qui a rendu possible à cette réalité illogique pour les logiques sociales d’exister, de se maintenir contre vents et marées et même de se renforcer, il faut aller le chercher du côté de l’histoire des représentations et des idées. C’est là une caractéristique assez étrange qu’à ma connaissance la Nation française est la seule à présenter, du moins avec ce systématisme et cette intensité sur une aussi longue période.