Bonsoir.
La passion est
rarement bonne conseillère quand il s’agit d’aborder une question aussi
complexe que le problème de la baisse des performances scolaires des élèves.
Elle a en elle l’écueil d’empêcher toute clairvoyance et tout regard lucide nécessaire
à une entreprise de sonder les tréfonds d’un problème en vue d’en cerner tous
les tenants et aboutissants. C’est le principal grief que l’on pourrait opposer
à l’auteur de ce billet, tant est si bien que son indignation, légitime à certains
égards, est entachée de fausses vérités qu’il s’avère salutaire de corriger,
avec sa permission…
Je vous en
conjure : n’y voyez aucune condescendance, car cela est simplement dû à ma
propension intrinsèque de rendre à César ce qui lui appartient. Mon humble
expérience de dix-huit ans dans l’enseignement, ainsi qu’un certain nombre de
lectures personnelles, constituent le principal levier qui sous-tend cette
volonté de correction.
Lorsque l’auteur
dit que « les élèves d’alors avaient appris à lire avec la méthode alphabétique
et syllabique si simple, claire et progressive. Personne n’avait de difficulté
à lire son texte de français ou ses problèmes de mathématiques, les tables de
multiplication ayant été apprises par cœur et récitées bien plus tôt. »,
ces affirmations ne manquent pas de susciter ce qui suit.
D’abord, l’auteur,
en répétant une rengaine suffisamment vociférée par les médias pour jeter l’anathème
sur les enseignants, semble ignorer que la méthode globale- même du temps où
elle avait le vent en poupe- n’a jamais suscité l’adhésion des enseignants de
CP. Je peux même vous certifier, étant témoin de cette réalité, que certains
enseignants, pourtant chevronnés, méconnaissent concrètement cette méthode d’apprentissage
de la lecture. La majorité écrasante de ceux que j’ai côtoyés recouraient et
recourent encore à la méthode syllabique. Par conséquent, désigner la méthode
globale comme responsable des insuffisances des élèves en matière de lecture
relève, au mieux de l’ignorance, et, au pire de la malhonnêteté intellectuelle.
Car dans le procès de la critique systématique des enseignants, il y a in fine matière à un non-lieu, l’objet
du procès étant inexistant. Comment, en effet, reprocher à quelqu’un d’avoir
fait ce qu’il n’a jamais fait ?
Mais l’auteur de
l’article n’en est pas à son premier raccourci navrant d’ignorance. Dans sa
volonté de trouver un coupable à l’indigence culturelle de certains élèves et au
mauvais classement de la France en matière d’éducation dans le concert des
nations développées, elle veut faire feu de tout bois. Sauf à mettre ses
assertions sur le compte de ses carences rédactionnelles, comment peut-on réduire
les compétences en matière de résolution de problèmes aux seules capacités de
lecture et de mémorisation des tables de multiplication ? D’ailleurs,
comment peut-elle douter que les élèves d’aujourd’hui ne les maîtrisent pas ?
Qu’en sait-elle ? Pour revenir à la résolution de problèmes, que fait l’auteur
de cette compétence naturelle de l’individu qu’est le raisonnement : cette
opération mentale qui consiste à user du syllogisme et ses principaux corollaires
qui sont la déduction et l’induction. À
défaut de cette compétence, les plus hautes aptitudes en matière de lecture et
de connaissance des techniques opératoires seraient tout simplement vaines.
Sans vouloir
accabler l’auteur de son ignorance incommensurable, je me contenterai d’une
simple évocation du concept du triangle didactique qui consiste à montrer que l’apprentissage
repose sur une relation triangulaire entre un apprenant (l’élève), l’enseignant
et le savoir. L’intérêt de cette évocation réside dans cette simple réalité :
pour que l’apprentissage se réalise de manière efficace, il faut que chacun de
ces trois vecteurs soit opérationnel. Alors, n’est-il pas réducteur, voire
injuste, de jeter l’anathème sur l’enseignant en le considérant comme seul
responsable de l’éventuel dysfonctionnement relatif à l’apprentissage ? Citons,
à cet égard cette assertion de
Yves Chevallard :
« Il y a
une différence fondamentale entre un garagiste et un plombier d’une part, et
d’autre part, un enseignant et par exemple, un général d’armée. Pour employer
le langage de la théorie des jeux, je dirai que les premiers participent à un
jeu à un seul joueur ; les seconds, eux, participent à un jeu à deux joueurs.
L’enseignant doit compter avec les élèves, le militaire, avec l’ennemi. L’issue
du jeu, alors, dans ce second cas ne dépend pas du comportement d’un seul des
joueurs. Comme l’enseignant, l’élève a des penchants, des intentions, des
stratégies. Et l’enseignant ne peut s’engager absolument sur aucun objectif
déterminé. Tout au plus, peut-il s’engager à mettre en œuvre, de manière "
correcte " certains moyens didactiques mis à sa disposition, et le faire
avec plus ou moins de talent. »
Sans aller plus loin, il convient de
rappeler, eu égard à toutes ces considérations, que lorsqu’un profane s’érige
en donneur de leçons dans un domaine où son indigence intellectuelle est
omniprésente, il devient légitime pour un initié de dénoncer l’ineptie inhérente
à l’avis d’un charcutier en matière de médecine chirurgicale.
Cordialement.