Le problème fondamental avec la thèse de Girard est qu’elle est éminemment
« intellectuelle » et repose sur un postulat qui jusqu’à aujourd’hui
n’a été validé ni par les recherches en ethno-anthropologie, en
paléoanthropologie, en archéologie, etc…
Postulat que vous énoncez en intro et semblez valider par un « c’est-à-dire »,
à savoir la genèse du religieux au travers de pratiques sacrificielles :
donc a) le sacrifice comme fondation du Religieux ou sa supposée
universalité (nombre de groupes ne connaissent pas le sacrifice, voir n’ont pas
à proprement parler de pratiques « rituelles »), et b) l’existence de
formes religieuses supposément « archaïques » : ce qui que ce soit en
anthropologie ou en études du fait religieux n’a aucun sens : l’attribut
« archaïque » renvoyant à une forme d’ethnocentrisme ou « paradigmo-centrisme »
qui dans le cas qui nous intéresse supposerait que le monothéisme
judéo-chrétien serait une forme « évoluée » du Religieux, quand bien
nombre de systèmes animistes, shamanistes n’ont rien à envier en termes de degré
de complexité au système monothéiste « abrahamique », voir même sont d’une complexité similaire aux dernières
théories scientifiques (physique quantique, univers participatoire, principe
anthropique, interactionnisme esprit-matière, , etc…)
Or, jusqu’à aujourd’hui n’existe aucune évidence que les pratiques
sacrificielles soient apparues avant l’apparition de sociétés humaines
« complexes » : i.e. : hiérarchisées, principalement agricoles ou
pastorales : c.à.d. avant le Néolithique, quelques sites datant du Paléolithique
tardif permettent de spéculer sur de possibles sacrifices humains, cependant le
Religieux (loin d’être archaïque) précédait ces pratiques sacrificielles de
quelques dizaines de millénaires déjà ; de plus selon Girard le sacrifice animal
s’imposant par « substitution » au sacrifice humain devrait logiquement
apparaître APRES les premières évidences de sacrifices humaines, et non AVANT :
ce qui est niveau archéologique le cas.
Un autre problème étant celui de la Représentation, Girard postulant que
cet acte sacrificiel aurait conduit au premier « signe » : à nouveau si
l’on s’intéresse aux premiers indices dans le champ du Religieux, de la
Représentation, etc… il apparaît que la capacité de représentation, et donc de
production de signes et de réseaux symboliques précède aussi de plusieurs
dizaines de millénaires les premières évidences de sacrifice rituel.
Rien d’étonnant à ce que le postulat de Girard se voit infirmé, puisque
partant de textes grecs (société post-néolithique, hiérarchisée,
agro-pastorale, etc…) et d’une sélection très ciblée autant que biaisées d’études
ethnologiques sur certains groupes primitifs (i.e. : sélection de groupes supposés
« violents » –dans les faits la violence n’apparaît pas collective,
violence principalement homicide, de même qu’abstraction volontaire de a) des
groupes voisins « pacifiques », et b) de l’ethnogénèse des groupes
cités –i.e. : nombre de groupes « chasseurs-cueilleurs » notamment aux
Amériques ont été d’abord agriculteurs avant de (re)revenir
« chasseurs-cueilleurs » : leurs ethnogénèses et cultures ayant gardé
des éléments de ce statut antérieur), il semble faire complète abstraction
autant des recherches en anthropologie, paléoanthropologie, éthologie, primatologie,
archéologie…et ignore ce qui contrevient à sa théorie : bref le Giradisme remplace
l’Eros du Freudisme par Eris, et nous invite à imaginer l’existence du supposé
Erisanthropus Mimeticus, et de sorte de communautés
(par quel biais « pré-social » elles ont pu exister demeure une énigme)
de bersekr protohominiens privés de langage et capacité de représentation, toujours
à la limite de l’omnicide : bref tout comme le Freudisme, le Girardisme
appartient au champ « pseudo-scientifique » (cf. Popper) ce qui n’enlève
rien à son intérêt potentiel en psychologie sociale, mais présente peu d’intérêt
dans le champ.de l’anthropologie (culturelle et religieuse).
Vous avez relevé les contradictions si l’on adopte une approche
évolutionniste entre la théorie girardienne et la possibilité même de
l’existence de groupes-stages évolutionnaires caractérisés par l’inadaptation selon
le postulat formulé : le fait est que si l’on revient à cette idée de
« désir » fondamentalement/essentiellement mimétique, la théorie
girardienne ne peut se passer de l’opération d’un agent
« supernaturel » : par la nécessité d’un désir (0) d’origine
« non-humaine » imité par le premier Erisanthropus Mimeticus : pas
étonnant que Girard se doit d’évoquer l’édénique serpent…
Bref Girard, bien qu’atypique dans le paradigme post-moderne
post-holocaustique, demeure bien un post-moderne dans son obsession à ontologiser la
Violence et à adopter un jargon pseuo-scientifique (i.e. : récupérer des
concepts d’ethno-anthropologie, d’éthologie, de théologie, etc…, se fonder sur
une sélection orientée de sources documentaires et mixer le tout) : pour conclure, accepter la
théorie girardienne réclame un acte de foi (aucune acception péjorative ici)
tout comme pour nombres d’autres théories ou écoles de pensée : pas étonnant que
les girardiens bien souvent font plus penser à une sorte de secte (certes avec
ces x hérésies : en témoigne la création de l’Anthropologie Générative par un
élève du Maître, ainsi que les débats hallucino-turbatoires et querelles que
cela a généré entre les divers courants girardiens)…
Pour conclure : en l’état actuel n’existe donc dans les champs de l’étude du
Fait Religieux et de l’Anthropologie aucune preuve de l’antériorité du sacrifice
par rapport au Symbolisme ou à diverses pratiques rituelles non sacrificielles,
et encore moins de la pratique sacrificielle comme fondation du Religieux, pas
plus que n’existe d’évidence d’une violence atavique chez les premiers humains
« modernes » (ni d’éléments permettant de les qualifier d’ « archaïques ») :
dans les faits, on use même pour le Paléolithique du concept de
« warlessness » pour illustrer la (quasi) absence de violence durant
ces quelques dizaines voir centaines de milliers de millénaires.
Pour ma part, si je voulais inclure à tout prix cette idée de mimétisme
« fondamental » dans l’émergence du Religieux : le Jeu et la pratique « rituelle »
du Jeu (nécessitant autant mimétisme que singularité) me semble une option bien
plus valide : d’autant plus que le Jeu est effectivement universel (la figure du
Trickster par exemple se retrouve partout, Satan en étant une forme bâtarde dans
les religions monothéistes abrahamiques) et qu’il permet autant apprentissage
que transmission des savoirs et croyances, que régulation de la violence…Il
partage avec le Religieux la création (temporaire mais répétée) d’une supra-réalité
ou réalité « alternative » voir transcendante, dans laquelle on opère en fonction de
certaines règles, différant de celles agissant dans le domaine matériel/immanent : bref entre le Jeu et le Religieux : seule la forme diffère à
la base. D’ailleurs les peuples dits « primitifs », en plus d’être de joyeux lurons bien souvent farceurs, sont des addicts au Jeu, et généralement leurs croyances religieuses soient se fondent sur des pratiques rituelles « ludiques », soit ne sont tout simplement pas prises avec autant de « sérieux » (nombre de leurs dieux sont tournés au ridicule) que chez les civilisés : bref ils sont bien plus « pragmatiques et plastiques » que « rigoristes » sur ces questions religieuses...