Concernant votre évocation du sacrifice comme réactualisation rituelle du
meurtre originel : si existe bien des pratiques sacrificielles dans nombres de
cultures, considérer que ces pratiques ont toute une même origine est opérer à
la façon de Girard et donc ignorer le contexte où elles apparaissent, et leur
fonction, sens, etc… dans les cultures/paradigmes où elles se manifestent…Qu’existent
des structures pyramidales un peu partout dans le monde, n’implique pas que les
pyramides égyptiennes, amérindiennes, asiatiques, etc… aient ET la même origine
ET la même fonction ET le même sens au sein des diverses cultures dans
lesquelles des pyramides ont été bâties : pareil pour les sacrifices…Pratiques,
comportements, rites, etc… d’apparence similaire peuvent effectivement se
manifester dans divers groupes humains, cela néanmoins ne permet pas de
supposer une origine commune, et encore moins une fonction similaire : les
sacrifices des Grecs antiques ou autres sociétés urbanisées antiques n’ayant
que peu à voir avec d’autres types de pratiques sacrificielles dans des
sociétés avec des paradigmes radicalement différent : au point que l’usage du
concept « sacrifice » n’a pour seul utilité que de pouvoir renvoyer à
ce qu’il y a de plus « approchant » dans notre paradigme, ou les
paradigmes de sociétés nous ayant influencé…Cela s’applique pour l’idée de « sacrifice »,
autant que pour (débat d’actualité) l’homosexualité (i.e. : le concept
d’homosexualité n’a de sens que dans des sociétés ne connaissant que deux
genres ou étant « hétérosexuelles », dans les sociétés avec x genres,
ou genres intermédiaires, ou autre conception de la sexualité (cf : Rome : notre
concept moderne d’homosexualité n’aurait aucun sens pour un Romain qui n’envisage
la sexualité qu’en termes de rapports dominant/dominé, actif/passif) et
pléthore d’autres concepts…OR la seule étude de groupes « primitifs »
contemporains nous oblige à la prudence dès lorsqu’il s’agit de tenter de ne
serait-ce qu’imaginer l’infinité de paradigmes et représentations du Monde que
l’Humanité a pu produire…dès lors, évoquer une origine « unique » ou
« commune » est une affirmation qu’il faut être à même d’étayer, sans
cela, ce n’est rien d’autre qu’une affirmation gratuite…peut-être intéressante
ou stimulante intellectuellement mais pas plus qu’une infinité d’autres.
Enfin sur « mes » indiens (vous spéculez un peu trop, à ma
connaissance je ne possède aucun esclave…) : aucune méfiance : mais la conviction
d’être supérieur et/ou de disposer d’une culture supérieure à toute autre donc
aucun intérêt à intégrer quoi que ce soit d’extérieur, ensuite aucune méfiance vis-à-vis
de ce qui est étranger : simplement désintérêt complet…
Quant à voir dans cette société une utopie socialiste : à nouveau, vous
spéculez : les raisons pouvant expliquer ces choix culturels relèvent bien plus
des contraintes environnementales que de l’idéologie politique chez les
civilisés : à savoir que les Piraha vivent dans un environnement plutôt hostile
néanmoins riche en termes nourriciers : donc ils ne stockent pas de nourriture
par exemple, car aucun besoin, néanmoins ils s’imposent des jeunes réguliers afin
de se renforcer (quand bien même la nourriture est disponible), de même ils ne
dorment que par sieste de 2 heures max. (la nuit étant la plus propice aux
prédateurs : notamment un certain gros chat) : après si vous imaginez des bobos
socialos se mettant au régime sec (total sec) tous les deux trois jours, et ne
dormant que par séance d’une à deux heures : je veux bien que les Piraha soient
des crypto-socialistes amazoniens.
Pas plus n’existe de refus de compter : mais incapacité dû : a) le langage piraha
et b) leur « logiciel de pensée » (certes difficilement entendable pour
quiconque d’autre tant il est singulier) n’opérant que par expérience
immédiate : compter/nombres nécessitent une capacité d’abstraction (anticipation
par exemple) que ce mode « expérience immédiate » ne requiert pas : les
Piraha n’anticipent pas, ne prévoient pas…au-delà du jour précédent ou suivant :
aucune notion précise en termes de chronologie. Ce mode de pensée fondé sur la
seule expérience immédiate expliquant aussi pourquoi histoire, mythes, mémoire,
etc… n’existent pas : tout simplement parce que seul ce qui est directement expérimenté
a une quelconque valeur pour eux : plutôt que crypto-socialistes tropicaux, les
Piraha s’apparenteraient à des empiristes radicaux. Bien entendu difficile à
comprendre dans des sociétés fondées sur l’Ecrit par exemple : où l’expérience
d’autres nous est accessible quand bien temps et distance nous sépare de
milliers d’années/kilomètres…Mais parfaitement entendable dans un contexte
« jungle » où disposait d’informations fiables et vérifiables est un
avantage décisif : l’hyper-empirisme piraha étant une évolution culturelle
singulière : puisque il est assez rare que l’expérience des « anciens »
ne soit pas intégrée par un groupe : chez les Piraha : soit vous êtes à même de
confirmer que vous avez bien vu, bien fait, etc… soit ce que vous dites n’a
aucune valeur.
Concernant l’homosexualité ou les genres, rien sur ce sujet dans ce que
j’ai lu d’Everett, a priori les Piraha sont exclusivement hétérosexuels…Concernant
l’acceptation des métisses, pas de problème chez eux : l’échange de faveurs
sexuelles contre telle ou telle chose étant commun, nombre de Piraha sont
métisses : pas de stigmatisation des métisses dès lors puisque cela n’a rien
d’exceptionnel et ait accepté. Pour le reste, aucun enfermement ou isolement :
les Piraha sont en contact permanents avec d’autres groupes : d’autres groupes
indiens, ou les « Brésiliens » (marchands, pêcheurs, orpailleurs, etc…).
Bon vous pouvez bien y voir un mode de gestion extrêmement élaborée du désir
mimétique : j’y vois quant à moi une conséquence de leur mode de pensée : leur
hyper-empirisme limitant l’intégration d’informations non « horizontalement »/directement
transmises : cela impacte automatiquement le développement matériel : i.e. :
techniques, savoirs, sciences, etc… nécessitent pour leur développement a)
transmission, et b) constitution d’une « base de données » accessible :
ce qui est objectivement impossible dans le paradigme piraha (expérience
immédiate, empirique stricte) sans parler des limitations au niveau capacités
d’abstraction, représentation, etc… elles aussi nécessaires au développement
technique. Mais à nouveau c’est un choix : j’ai cité l’exemple des paniers
tressés à escient : ils connaissent parfaitement les matériaux végétaux
permettant d’obtenir des paniers plus solides, mais sont résolument réfractaires
à l’idée de posséder quelque chose de « permanent » (raisons : environnement
hostile, trauma historique, stratégie de survie ?...)
Concernant le funéraire : ils n’ont pas de rites funéraires, et n’enterrent
grosso modo jamais de la même manière ceux des leurs décédés : i.e. : une fois
ils enterreront le mort en position couché, une autre en position assise, etc…
d’autres fois ils récupéreront un cercueil et l’utiliseront pour les
funérailles : bref aucun rituel funéraire établi. A nouveau, le mode
« expérience immédiate » et avec les implications en terme de
conception du Temps conduisent à cette absence de rites funéraires établis : le
mort dans un tel paradigme n’ayant aucun intérêt puisque exclu de l’expérience
immédiate du Monde, et comme ni Passé, ni Futur n’ont de réelle dimension dans
ce paradigme : le culte des morts est automatiquement très limité.
Enfin, votre conclusion : Il est vrai
qu’on ne sait pas si il y a eu des conflits aux premiers ages, si il y a eu
cannibalisme interne ou externe ou rite funéraires de décharnement, mais des
lors qu’il y a des tombeaux intentionnels, au lieu de se débarrasser des
cadavres avec les autres restes de chasse, on a quand même un indice fort que
les idées de Girard fonctionnent.
Nope…les tombeaux intentionnels sont généralement interprétés - en anthropo, comme évidence de "modernité
comportementale", généralement associée à activité symbolique. J’ai du mal
à saisir en quoi cette manifestation d’un comportement aisément entendable par
x autres manières dès lors qu’on parle d’humains serait un indice que les idées
de G fonctionnent : encore moins lorsque les squelettes récupérés dans ces premières
tombes ne présentent aucunement des signes de violence (i.e. victimes d’une
mort violente) : différant en cela de nombre de sites néolithiques et
post-néolithiques où les évidences de mort violente/intentionnelle ne manquent
pas.