Un
simple exemple : une des théories les plus courantes en anthropo, sur
l’émergence de la « behavioral modernity » postule que cela se serait
la conséquence d’un événement unique, ponctuel (i.e. : une mutation,
changement de configuration cérébrale, etc…) datant généralement cet
« événement » à -50000 ans or so, une autre concurrente elle postule
une continuité, processus et « cumulatif » que ce soit en termes de
savoirs, techniques, etc… et sociobio/socioculturel…
La recherche de terrain les a mis à l’épreuve des faits avec la découverte
de divers sites en Afrique (notamment les grottes Blombos) a sévèrement
questionner la datation proposée par la première théorie : puisqu’on fait
un bond temporel colossal quant à la datation –à ce jour- de l’émergence de
cette modernité comportementale ou cognitive : de -50000 on passe à
- 130000/-100000 : et on se retrouve donc avec des humains supposément
« archaïques » disposant de cultures symboliques
« théoriquement » impossibles, de capacités conceptuelles et cognitives
elles aussi théoriquement impensables. Pour rappel pendant longtemps (et
certains encore défendent cette thèse), on a considéré que la culture
symbolique avait émergé chez l’Humain en Europe, voilà 40000 ans
(exemple : parures ou bijoux supposés être apparus en Europe)…Quant à la
seconde théorie de la continuité : la disparition pendant des dizaines de
milliers d’années des techniques employées par exemple à Blombos la remet en
cause : plutôt que de continuité, il faut envisager des inventions (ou
ré-inventions) originales même lorsqu’il s’agit des mêmes techniques qu’on
retrouve ailleurs : et donc mettre cela au compte non pas d’une
transmission ou continuité mais des capacités propres à l’Humain. Considérant
que certaines hypothèses accordent à Homo Heidelbergensis des capacités symboliques,
on recule encore plus loin : -300000/-400000…
Dans le cas qui nous intéresse : à Blombos (donc occupation app. de
130000/-70000 soit 60000 ans : 6 fois la distance qui nous sépare
app. du Néolithique) : AUCUNE trace d’activité sacrificielle –d’animaux ou
d’humains chez ces humains « primitifs » ayant les premiers –connus à
ce jour- développé sur 60000 ans x cultures symboliques et matérielles…(du
point de vue matériel, leurs capacités conceptuelles et cognitives dépassant de
loin tout ce qui pouvait être spéculé : notamment par exemple des
connaissances élémentaires en chimie).
Et donc, je m’étonne toujours que jamais le modèle girardien ne semble
s’intéresser à la mise à l’épreuve factuelle sur le terrain de sa théorie des
origines, justement en évoquant ou en se fondant sur ce que nous
« savons » de ces lointaines origines : notamment quant à la
présence ou non d’évidences d’activités sacrificielles précédant des évidences
d’activité symbolique : l’argument de l’absence de preuve non équivalent à
preuve de l’absence ne pouvant servir à supporter une hypothèse telle que
celle-ci autrement que par une esquive rhétorique.
Aussi, vous comprendrez mes réserves lorsque j’ai quelque hésitation à
mettre sur le même plan les hypothèses d’anthropo sur le processus
d’hominisation, qui se fondent ou se vérifient/s’invalident sur/par la mise à
l’épreuve des faits (= découvertes paléo/archéo) et un modèle théorique qui se
fonde principalement sur une interprétation particulière d’Œdipe, de tel mythe
« primitif » choisi à cette intention dans un recueil d’ethno et
interprété à la girardienne alors que x possibilités non pas spécialement
d’interprétation dans le champ ethno/anthropo mais compréhension en fonction de
la culture/contexte existent : sans que jamais (excepté quelques
références « générales et donc vagues » de temps en temps : par
exemple : le possible rôle de dépendance/faiblesse des bébés
humains : vagues/générales parce que lancées au milieu d’un discours mais
non développées plus que cela) ne soit fait état de ce que justement le TERRAIN
nous apprend sur si ce n’est les systèmes de représentation de ces premiers
hommes, leurs modes de vie, d’organisation sociale, etc… et tout ce que cela
implique ou non pour la validation/réfutation du modèle proposé. Quant à
la mise en cohérence du corpus de données dont nous disposons : du fait
que ce corpus de données (i.e. : tout ce qui a trait au processus
d’hominisation) n’est absolument pas intégré au modèle girardien, ni même
utilisé par les girardiens (je n’ai aucune peine à envisager pourquoi) :
je ne vois pas en quoi les idées girardiennes pourraient agir sur ce corpus
constitué : de fait, le modèle girardien se passe complètement de ce
corpus : je trouve étonnant que vous souhaitiez alors que ce modèle offre
une quelconque cohérence à une masse impressionnante de données qu’il considère
comme facultatives (je me tempère ici…) au point de au choix les ignorer ou de
les éviter prudemment.
Bref si je théorise ou émets des hypothèses sur les origines de l’Humanité
ou le processus d’hominisation : le minimum est tout de même d’intégrer ce
qui est connu à ce jour ou les données de terrain collectées : sans cela,
cela ne reste que de la spéculation « littéraire »…ou l’élaboration
d’un nouveau mythe et non d’une théorie scientifique si vous préférez…j’imagine
mal un théoricien de l’évolution considérer qu’il peut faire l’impasse sur les
évidences fossiles.
Donc je trouve aussi étrange que si vous évoquez l’éthologie, la
primatologie : n’apparaisse ni dans vos propos, ni dans votre article
quelques références que ce soit par exemple à la paléo/archéo ou mêmes aux
sociétés « primitives » connues (ce qu’il y a de supposément plus
approchant de l’humain « archaïque ») : après tout pour savoir si
effectivement le processus d’hominisation s’est fait dans la violence :
tenter de supporter cette théorie par des données de terrain me semble somme
toute logique, si la mise à l’épreuve des faits vous apparaît être « ce
qui importe » indépendamment de qui émet l’idée : pour conclure sur
ce point : il me semble que j’ai fait la démonstration de mon propos
initial : le background est effectivement un élément déterminant :
aucun anthropologue se contenterait d’émettre une hypothèse sur les origines
des cultures humaines (encore moins une origine « unique ») sans
chercher à s’appuyer sur des données de terrain, fossiles, sites, squelettes,
etc…ou la génétique par exemple. Et là je ne parle que d’une simple et modeste
hypothèse sur les origines, et non pas un modèle expliquant TOUT aspect de
l’Humain et des cultures humaines se fondant sur cette hypothèse
originelle. D’ailleurs au niveau paléo-anthropo contemporaine, aucun
modèle ne se risquerait à proposer un tel modèle totalisant quant aux origines
ou au processus d’hominisation : la réalité factuelle supportant aisément
autant une approche pluraliste –bio, socio, culturo, neuro, psycho, etc…) que
l’idée de x processus convergents : bref évolution dont l’origine est
plurielle.
Et mes réserves méthodologiques cela s’applique aussi aux conceptions
girardiennes du sacrifice : j’ai par exemple beaucoup moins de mal avec Burkert
qui LUI AUSSI n’a AUCUN background en ethno/anthropo et s’intéresse aussi à
cette question du sacrifice, qui a publié son Homo Necans la même année que
Girard la Violence et le Sacré : autant parce que oui, j’ai plus confiance en un
spécialiste du Monde Grec (notamment de la mythologie, et de la religion
grecque antique) lorsqu’il s’agit de décrypter mythes et pratiques
sacrificielles grecques antiques, autant parce qu’existe une réelle possibilité
de tester la pertinence de ses arguments que ce soit avec l’éthologie (vous
avez une référence commune : Lorenz), l’anthropo, la paléo, etc… et que
notamment n’existe pas de problèmes chronologiques concernant les
manifestations DANS LE TEMPS de pratiques sacrificielles entre ce qu’il propose
et ce qui est constaté sur le terrain ( à savoir activité sacrificielle récente
ou tardive si vous préférez imputable à une complexification des structures
sociales humaines), pas plus que cela ne s’oppose aussi à cette idée certes un
peu présomptueuse que le propos de la chasse est en premier lieu l’acquisition
de nourriture.