Bonjour hannibal.
Nul doute que l’élément linguistique, comme vecteur d’une
machinerie idéologique, s’inscrive, à priori, dans la tentation d’un pouvoir
totalitaire dans son entreprise hégémonique et de manipulation de la plèbe. Mais
de là à qualifier la langue arabe –n’est-ce pas ce que laisse entendre votre
analyse ?- de moribonde, c’est semble-t-il aller vite en besogne. Et à cet
égard, une approche sémantique s’avère nécessaire.
Si l’acception de l’épithète « moribond » renvoie à
l’idée d’agonir, à ce qui est en fin de vie, est-ce vraiment le stade dans lequel
se trouve la langue arabe actuellement ? Soutenir une telle assertion c’est considérer
quelque peu les choses par le petit bout de la lorgnette, puisqu’il s’agit,
intentionnellement ou non, de ne considérer de cette langue que son aspect
vernaculaire et passer sous-silence son aspect véhiculaire. S’il est vrai que l’arabe
académique ne fait l’objet d’aucun usage vernaculaire de nos jours, il n’en
demeure pas moins évident que cette langue continue toujours de bénéficier d’un
usage véhiculaire et constitue toujours le vecteur d’une production intellectuelle
non négligeable et ce dans divers domaines : littéraire, scientifique,
politique, juridique, philosophique... Si l’on en juge par le nombre d’ouvrages,
écrits en cette langue, qui s’amoncellent sur les étagères des libraires et des
bibliothèques, comment peut-on parler de langue moribonde ?
Par ailleurs, dans le cadre de cette controverse relative au statut
hégémonique -réel ou supposé de la langue arabe, à cet égard, je me garderais
bien de porter un jugement catégorique- il me semble utile d’invoquer un
commentaire que j’avais rédigé concernant l’hégémonie culturelle et
linguistique de la langue anglaise. Le parallèle paraissant intéressant, en
voici la teneur.
« Si l’on tient compte de la réalité de l’évolution
d’une langue et du caractère plus ou moins réfléchi de son usage par l’ensemble
de ses locuteurs, il semble illusoire de penser que, pour protéger une langue
des influences d’autres langues étrangères, il suffit simplement de le
décréter. La seule volonté de conserver
une langue ne saurait constituer un bouclier à cet égard ; car cela
supposerait que chaque locuteur de cette langue doit, en permanence, maintenir
en éveil « son gendarme linguistique » et, au besoin, s’autocensurer
de toutes tentatives ou velléités d’abdication devant la facilité et l’attrait
qu’exercerait telle ou telle langue.
Croire que cela est possible dans les échanges verbaux et
quotidiens relève d’une gageure. Y croire c’est oublier la spontanéité qui
caractérise, en général, les communications orales. Est-il, enfin, concevable
pour un locuteur, dans le cadre d’une communication courante avec un autre
locuteur, de dire systématiquement « courriel » à la place de
« email », « bouteur » à la place de
« bulldozer », « serveur au comptoir » à la place de
« barman », « meilleure vente » à la place de
« best-seller », « bougette » (de l’ancien
français, petite bourse portée à la ceinture) à la place de
« budget », « fair-play » à la place de
« loyauté » ou « bonne foi »… Et la liste est
longue. Par conséquent, que l’on ne se méprenne pas : le caractère
illusoire, dénoncé ici, concerne essentiellement le contrôle permanent des
échanges verbaux et non la communication écrite. D’ailleurs, allez savoir
pourquoi le français –langue diplomatique par excellence au XIXème siècle- a
cédé ce terrain en faveur de l’anglais.
En d’autres termes, permettre à une langue de retrouver son
aura d’antan –réel ou supposé- ou lutter contre l’influence hégémonique d’une
langue étrangère par simple décision politique ou réglementaire équivaudrait à
l’entêtement d’un général de division à entreprendre d’immenses efforts dans un
combat d’arrière-garde.
Car, si l’on peut concéder que l’hégémonie culturelle et
linguistique de la langue anglaise s’inscrirait dans un projet global de
domination étatsunienne, comment renier l’attrait irrésistible dû d’abord à la
facilité d’usage de cet idiome, mais aussi à la représentation, consistant en
une image de réussite économique et culturelle –en l’occurrence
cinématographique- véhiculée par les médias destinés aux masses ? »
Le parallèle réside donc dans le fait de dire que, à l’instar
de l’anglais, la langue arabe n’a pas manqué, elle aussi, d’exercer –et peut-être
continue-t-elle de le faire- une certaine influence naturelle dans l’espace
culturel et intellectuel où elle s’est historiquement déployée, indépendamment d’une
quelconque décision politique, même s’il ne s’agit guère de renier cette
dernière.
Et pour revenir à notre sujet, encore une assertion, dont
vous êtes l’auteur, me paraît asséner une contre-vérité historique. En effet,
vous dites :
« La question
relève de l’idéologique et du politique : la langue arabe est celle dans laquelle a été révélé le Coran,
logo divin universel, vérité essentielle, immuable et éternelle. Cette
langue ne doit pas évoluer, car la faire évoluer serait l’éloigner du message
divin, la laïciser en quelque sorte, ce qui serait un sacrilège. ».
Faut-il rappeler, à cet égard, les innovations lexicales
opérées par les grands philosophes arabo-musulmans, sous l’influence des
philosophes grecs, en vue d’exprimer des concepts totalement nouveaux dans le
sillage intellectuel de la société d’alors ? À titre d’exemple, la célèbre
phrase d’Alkindy : « ta’yis al ‘ayyisat min laysa », c’est-à-dire
« la création du monde ex-nihilo ». Ainsi, les termes « ta’yis » et « ‘ayyisat »,
totalement nouveaux dans la langue du Coran, ne sont que le résultat de l’arabisation
de leurs équivalents grecs : le verbe « être » et le substantif pluriel
« des êtres ».
Pour conclure, l’amour d’une langue, quelque louable que soit
ce sentiment, ne saurait faire l’économie d’un minimum de lucidité qui nous
contraint de tenir compte des réalités objectives. Si des inquiétudes exprimées,
quant à la possible disqualification d’une langue au profit d’une autre, sont
tout à fait compréhensibles et légitimes, la puissance d’un certain
déterminisme socio-culturel, et partant historico-linguistique, n’en est pas
moins une réalité.
Bien à vous.