Lorsque je considère ces enfants Roms (Léonarda en
2013, ce bébé dont on refuse l’inhumation...) qui effraient nos représentants
politique, j’ai envie de jeter un regard sur les années noires de l’Occupation.
Face à la machine criminelle de Vichy, il faut
réévaluer le rôle joué par la chaîne de solidarité qui a permis de sauver des
dizaines de milliers d’adultes et d’enfants. Et les survivants témoignent à
leur tour sur cette résistance civile, à rebours de l’image d’une France
« collabo ».
« Pas encore. Le pays n’est pas
antisémite. »
On ne saura jamais quel technocrate vichyssois porta, un jour de septembre
1940, face à un paragraphe biffé concernant la « question juive », cette mise en
garde dans la marge du brouillon d’un discours de Pétain.
Résister, c’était aussi rejeter, désobéir, être solidaire
Prenant à revers l’image d’une France veule et « collabo », les travaux des
historiens font en effet émerger une nouvelle vision, moins manichéenne.
Regarder en face les criminelles responsabilités de Vichy n’empêche plus,
désormais, de rendre justice à une société civile qui certes fut loin d’être
exemplaire, mais fit souvent ce qu’elle put contre la monstruosité hitlérienne.
Notamment en protégeant les plus menacés : les juifs.
Entre 1942 et 1944, 76 000 juifs de France furent déportés vers les camps de
la mort, 250 000 autres échappèrent en effet aux rafles ; si 16 000 enfants
juifs furent engloutis par l’horreur, 60 000 furent soustraits aux griffes des
nazis. Tous, loin de là, ne furent pas sauvés par ceux qu’on appelle désormais
des « Justes ». Mais, assurément, si près des trois quarts des juifs de France
ont pu survivre tant bien que mal, c’est grâce à la complicité active ou
passive de la population. « Il s’agit là d’un phénomène social massif et non pas
marginal, soutient Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS. Il y eut
tous ceux qui accueillirent des juifs, mais aussi tous ceux qui surent garder
le secret. »
Cette prise en compte plus « fine » du tissu social, jusque-là laissé dans
l’ombre par une historiographie polarisée sur la machine génocidaire, va de
pair avec une nouvelle appréhension de la Résistance, théorisée par les
historiens.
Résister, en effet, pour une population opprimée et désarmée, ce n’était pas
forcément faire sauter des pylônes ou dérailler des trains : c’était aussi
rejeter, désobéir, se montrer solidaire de tous les pourchassés, qu’ils soient
juifs, aviateurs anglais ou réfractaires au STO.
Qui le dit ?
Les survivants eux-mêmes.
Eux qui furent traqués, arrachés à leur famille, savent qu’ils survécurent
grâce à une « France d’en bas » qui les accueillit dans ses villages, ses fermes,
ses écoles, ses couvents. Par leurs écrits (voir notamment l’admirable
Paroles d’étoiles, Les Arènes) ou par le dépôt de dossiers pour
l’obtention du titre de « Juste », ils témoignent aujourd’hui de l’horreur qu’ils
ont vécue, mais aussi de l’humanité de ces Français, souvent d’humble
condition, qui leur ouvrirent leur porte, et parfois leur cœur.
En 1942, la conscience de l’homme de la rue se réveille
Comme le résume l’historien Michel Winock dans un ouvrage intitulé Mémoires
de la Shoah, « la conscience morale, la solidarité humaine, la compassion,
la charité chrétienne, on nommera cela comme on voudra, mais le fait est que,
en dépit du risque encouru, des milliers de Français non juifs ont sauvé des
milliers de juifs, français ou pas ».
Amis ou voisins qui hébergèrent pendant les nuits de rafle, passeurs qui
faisaient franchir la frontière suisse ou espagnole, prêtres ou pasteurs qui
établirent de faux certificats de baptême, instituteurs ou médecins qui ne
posèrent pas de questions... Les manifestations de solidarité furent multiples.
Certains de ces héros ordinaires, déportés en Allemagne, le payèrent de leur
vie. Des contrées entières se muèrent en zones de refuge : non seulement la
Haute-Loire et son célèbre plateau du Chambon-sur-Lignon, pays protestant, mais
aussi la Drôme, avec le village de Dieulefit , les Cévennes, la Sarthe, le
Cantal, le Loir-et-Cher... Bien sûr, il y eut des dénonciations, des
humiliations, des enfants maltraités, et la fraternité n’était pas la seule
motivation entrant en ligne de compte, comme le rappelle Denis Peschanski : « Il
existait avant la guerre une tradition de placement dans les campagnes, et
beaucoup de ces paysans étaient payés pour accueillir des enfants. » Mais le
résultat est là.
Si les familles persécutées purent être mises à l’abri dans ces enclaves, ce
fut souvent au bout d’une véritable chaîne de solidarité, après avoir été recueillies
ou exfiltrées des camps d’internement par des associations d’entraide.
Bien sûr, ces activistes restèrent, sinon isolés, du moins minoritaires. Il
fallut attendre l’été 1942 pour que la conscience de l’homme de la rue,
traumatisé par la défaite, accaparé par les nécessités de la survie matérielle
et intoxiqué par la propagande de Vichy, se réveille. Tous les rapports des
préfets répercutent l’émoi suscité par le port de l’étoile, et surtout la rafle
du Vel’ d’Hiv’. A Paris, en juin 1942, des étudiants, mais aussi des employés,
des dactylos, des marchandes de journaux, arborèrent dans les rues de fausses
étoiles jaunes, marquées de sigles fantaisistes, pour manifester leur
solidarité avec les juifs. Une centaine d’entre eux furent expédiés au camp de
Drancy, où Dannecker, chef de la Gestapo, les affubla d’une banderole voulue
infamante d’ « ami(e) s des juifs », comme l’a établi l’historien Cédric Gruat.
« Allez, vous êtes encore plus gentille comme ça qu’avant », dit maladroitement
une guichetière à Hélène Berr, jeune Parisienne, mise au supplice par
l’obligation de porter l’étoile.
Son bouleversant Journal posthume atteste une certaine incompréhension de
non-juifs face au sort des israélites, mais aussi les nombreuses marques de
soutien prodiguées par des Parisiens anonymes.
« Vichy s’est vu contraint de freiner sa coopération »
Assistante sociale bénévole à l’Union générale des israélites de France
(Ugif), Hélène Berr œuvrait clandestinement au sauvetage d’enfants. Loin d’être
seulement des victimes passives, beaucoup de juifs surent prendre en main leur
destin, à travers des organisations comme l’OSE (œuvre de secours aux enfants).
Ils furent souvent aidés dans cette tâche par les protestants, qui avaient
gardé la mémoire des persécutions passées. Ce n’est pas un hasard si une
organisation comme la Cimade fut en pointe dans les opérations de sauvetage, si
beaucoup d’enclaves de protection se situaient en pays huguenot.
L’Eglise catholique, hélas, ne se montra pas aussi exemplaire. L’épiscopat,
qui avait adhéré à la « révolution nationale », cautionna par son silence le
processus de discrimination.
On peut rêver à ce qu’aurait été l’impact d’une protestation collective des
prélats français...
Rien ne pourra effacer la tache de la complicité de l’Etat
La « banalité du mal », avancée par Hannah Arendt, n’est que trop avérée. Mais
il n’est plus interdit, désormais, pour reprendre la belle expression de
l’historien Jacques Sémelin, d’ouvrir les yeux sur la « banalité du bien ».
D’après un article de François DUFAY.