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Commentaire de Je passais par là

sur Une histoire de faussaire...


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Je passais par là 10 août 16:02

Nous vivons dans l’ère du mensonge, particulièrement en l’absence de véritable critique littéraire. Cornelius Castoriadis l’avait bien dès 1979 :

La première concerne les « auteurs » eux-mêmes. Il leur faut être privés du sentiment de responsabilité et de pudeur. La pudeur est, évidemment, vertu sociale et politique : sans pudeur, pas de démocratie. (Dans les Lois, Platon voyait très correctement que la démocratie athénienne avait fait des merveilles aussi longtemps que la pudeur, aidôs, y régnait.) En ces matières, l’absence de pudeur est ipso facto mépris d’autrui et du public. Il faut, en effet, un fantastique mépris de son propre métier, de la vérité certes aussi mais tout autant des lecteurs, pour inventer des faits et des citations.

(...)

Le respect des standards formels de rigueur n’est pas une question « formelle ». Le critique doit me dire si l’auteur invente des faits et des citations, soit gratuitement, ce qui crée une présomption d’ignorance et d’irresponsabilité, soit pour les besoins de sa cause, ce qui crée une présomption de malhonnêteté intellectuelle. Faire cela, ce n’est pas être un cuistre, mais faire son travail. Ne pas le faire, c’est abuser son public et voler son salaire. Le critique est chargé d’une fonction publique, sociale et démocratique, de contrôle et d’éducation. Vous êtes libre d’écrire et de publier n’importe quoi ; mais si vous plagiez Saint-John Perse, sachez que cela sera dit haut et fort. Fonction d’éducation des futurs auteurs et des lecteurs, d’autant plus vitale aujourd’hui que l’éducation scolaire et universitaire se dégrade constamment.

http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49

Voici la misère intellectuelle dans laquelle notre société est plongée depuis de nombreuses années. On reconnaîtra dans celle-ci les écrits non seulement de BHL, mais aussi ceux de Michel Onfray, Eric Zemmour et tant d’autres. A de rares exceptions près, la critique littéraire n’existe plus.

Le dernier mensonge en date, que je viens de repérer, vient d’un tweet de Raphaël Enthoven :

https://twitter.com/Enthoven_R/status/1117661270600237057

Ce texte sur les 3 religions abrahamiques vient de son ouvrage « Morales provisoires » (2018). Il ne fait que recycler l’une de ses chroniques d’Europe 1 diffusée le 30 mai 2017, à l’époque où il travaillait encore pour cette radio. Cette chronique a été retranscrite sur son compte Facebook :

https://www.facebook.com/raphaelenthovenofficiel/posts/le-juda%C3%AFsme-selon-voltaire-ce-peuple-doit-nous-int%C3%A9resser-puisque-nous-tenons-de/1520277571351673/

Enthoven fait dire à Voltaire ce qu’il n’a pas dit (tout comme Eric Zemmour fait dire à Chateaubriand ce qu’il n’a pas dit non plus dans sa formule « détruisez le christianisme et vous aurez l’Islam »). Le pire du mensonge est dans ce passage sur le christianisme :

Une religion absurde, “qui adore un juif mais qui déteste les juifs” ; qui pratique “le blasphème de dire que 3 dieux font un Dieu ; qui mange, enfin, ce Dieu qu’elle adore, et, pour seul hommage, rend à la selle son créateur…”

Quand on consulte le « Dictionnaire philosophique » de Voltaire, à l’entrée « De Diodore de Sicile, et Hérodote », le philosophe des Lumière critique un ouvrage de Henri Estienne en ses mots :

Il [Henri Estienne] ose les appeler [les catholiques], dans son discours préliminaire, théophages, et même théokèses.

Dans un renvoi en bas de page au sujet du mot théokèse, Voltaire écrit :

Théokèse signifie “qui rend Dieu à la selle”, proprement “ch… Dieu” : ce reproche affreux, cette injure avilissante n’a pas cependant effrayé le commun des catholiques ; preuve évidente que les livres n’étant point lus par le peuple, n’ont point d’influence sur le peuple.

https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=uiug.30112042280054 ;view=1up ;seq=445

Comme le « Dictionnaire philosophique » n’est point lu par le peuple, rien d’étonnant que personne n’ait relevé le grossier mensonge d’Enthoven.

Dans son ouvrage « Morales provisoires », Raphaël Enthoven donne pour source des soi-disant dires de Voltaire : « Voltaire, Oeuvres complètes, Bibliothèque Angelica, 1875, p. 327-403 ». Faut-il donc aller en Italie, à la Bibliothèque Angelica, pour vérifier ce qu’il a écrit ? Heureusement, non. On peut consulter ces ouvrages ici :

https://catalog.hathitrust.org/Record/100802867

Les oeuvres complètes de Voltaire, dans cette édition, sont en 13 volumes. Ne me dites pas que Raphaël Enthoven a pu trouver une édition de 1875 contenant les 13 volumes condensés en un seul ouvrage à la Bibliothèque Angelica qui ferait forcément plus de 7000 pages ! Il a même le culot de nous donner les pages où l’on peut trouver le passage qu’il cite sur le judaïsme (pour les deux autres religions, il ne donne pas de renvoi) !

Pour ceux que ça intéresse, je leur conseille de lire la partie du « Dictionnaire philosophique » de Voltaire consacrée à la tolérance, vous y découvrez des choses bien plus intéressantes sur les 3 religions abrahamiques vues par le philosophe des Lumières que la misérable et fausse interprétation qu’en fait Raphaël Enthoven :

https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=uiug.30112042263399 ;view=1up ;seq=278


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