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Commentaire de Nicolas Kirkitadze

sur Parce que c'était leur projet


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Nicolas Kirkitadze Nicolas Kirkitadze 5 avril 2020 19:12

Votre article, cher Éric, est intéressant à lire dans la mesure où il révèle l’état d’esprit d’une majorité de la population et qu’il concentre tout ce que je réprouve en France, tout ce qui m’a amené à rompre avec AgoraVox : antilibéralisme, anti-macronisme, passéisme. Rassurez-vous, je ne compte pas revenir en tant qu’auteur sur AV, je viens juste faire un détour pour clamer une dernière fois mon opposition au populisme et à la paranoïa contestataire qu’incarne cet article.

Il est un seul point où je m’accorde avec vous : en effet, le pouvoir n’est pas entre les mains du Peuple (avec un grand P). Et heureusement, car si la gestion de cette crise était dévolue au bon peuple, ils s’entre-égorgeraient pour un rouleau de PQ et ils se shooteraient tous à la chloroquine (qui est un produit létal). Certains moquent les Musulmans qui prient Allah contre le virus mais ces mêmes libre-penseurs sont là à faire de la chloroquine une panacée. Personnellement, je place plus d’espoirs en Dieu qu’en Raoult. Ce n’est pas parce qu’un type est contesté qu’il a raison, c’est là une réaction typiquement française. Bref, heureusement qu’elles existent, ces vilaines élites qui empêchent le bon peuple d’en faire à sa tête. Parmi les babyboomers qui encombrent les hôpitaux aujourd’hui, combien se sifflaient des jéroboams de rouge sur les terrasses malgré les conseils du Président ? Eh bien, dansez maintenant !

Quant au méchant Marché qui pille les ressources du peuple, laissez-moi rire. Le libéralisme, en France, on ne sait pas ce que c’est. La faillite ne peut venir d’un libéralisme inexistant mais justement de L’État. Si le CNR avait privatisé la santé au lieu de nous pondre son programme sociao-communistel, nos hôpitaux auraient été en mesure de s’armer contre ce fléau. Personnellement, ça fait belle lurette que je boude l’hôpital public et que je me dirige vers le privé les rares fois où j’ai besoin d’y aller : la prise en charge est plus rapide et la bouffe y est meilleure, ainsi que l’hygiène (quant aux infirmières, les plus jolies sont en Ukraine, de toute façon smiley ). Bref, c’est l’inanité de votre cher État-Providence que l’on paie. Quant au libéralisme, il adviendra malgré vos récriminations car rien ne peut freiner l’avancée d’une idée dont l’heure est venue de briller. Suite à la crise économique qui nous attend, je prévois un affaiblissement de l’État qui sera forcé de se départir de certaines prérogatives et de privatiser des secteurs clés. En gros, le retour des « Trente Glorieuses » et de l’étatisme n’est pas pour demain. Au lieu d’attendre un grand soir qui ne viendra jamais, suivez plutôt une formation en trading ou en intelligence artificielle car le monde de demain couronnera la robotique et la finance, n’en déplaise aux maurasso-pétainistes de la « patrie charnelle » et aux mélenchonnistes de « l’humain d’abord » (les deux ayant bien plus de points communs qu’ils ne veulent l’admettre). Qu’y a-t-il de si choquant à ce que l’éducation, la santé et internet soient vus comme des biens et non plus des services ? Pourquoi les chiffres et la Raison devraient-ils s’effacer au profit du coeur dès lors qu’il est question de l’humain ? Faudrait-il aussi rendre l’eau et le papier toilette gratuits comme le prônent les altermondialistes ? Cette conception mielleuse trouve ses origines dans le christianisme (que Nietzsche qualifiait à raison de « grande flétrissure de l’histoire humaine »). Je pense que l’on va entrer dans un nouveau paradigme où il faudra abdiquer cette morale occidentale du coeur au profit d’une conception à la chinoise qui est une « morale de la stratégie ». Ainsi, en bons Français pétris de rousseauisme, on s’étrangle que des Américains aient acheté au prix fort des masques chinois destinés à la France. Si l’on faisait ce reproche moral aux responsables chinois qui ont vendu ces masques, ils en seraient bien étonnés. Car, de leur point de vue, comme de celui des Américains, ils ont passé une transaction ordinaire.

Rassurez-vous donc, la France n’est pas (encore) un pays libéral, il suffit de voir les Français qui conçoivent l’État comme une Providence à même de régler leurs problèmes. Or, si les citoyen.ne.s se responsabilisaient et respectaient les règles élémentaires d’hygiène (se laver les mains en rentrant chez soi, ne pas tousser à la figure d’autrui) il n’y aurait eu aucune épidémie. Mais, non. Le peuple attend tout de l’État : ils voudraient que Macron en personne vienne les moucher et que Castaner leur essuie le derrière. J’en viendrais presque à m’expatrier aux USA tant je suis las de cette mentalité enfantine. Je discute depuis plusieurs mois sur des forums avec de vrais libertariens anglo-saxons ; et moi qui pensais être un disciple d’Ayn Rand, je me rends compte à quel point je suis malgré moi pétri de cette mentalité française. Ainsi, certains libertariens écrivaient que cette épidémie était une aubaine pour l’économie (redémarrage orgiaque de la consommation après une période de privations), d’autres allant jusqu’à y voir une « opportunité » de « libérer » des places pour les jeunes ambitieux dans le monde de la politique, du barreau, de la finance, de la recherche ou de l’art. C’est mathématiquement vrai : néanmoins, à la lecture de ces messages, je fus malgré tout choqué. Et pourquoi donc ? Parce que j’ai baigné dès mon arrivée en France dans cette mentalité de nounours et que même si je me positionne désormais à contre-courant de celle-ci, mon esprit en est encore imprégné. Ainsi, si le présent message peut sembler « ultralibéral » voire « satanique » même à un Français partisan du marché, un authentique libertarien du Sud américain y verra un discours socialiste.

D’autre part, vous accusez Macron d’avoir réagi trop tard. Pourtant, je me souviens que lorsque le gouvernement a commencé à parler de cette maladie, les zilets zaunes et autres complotistes à la petite semelle ont beuglé à la manipulation, accusant LREM d’instrumentaliser le virus pour « faire diversion » et détourner l’attention de l’affaire Griveaux ou de la réforme des retraites. S’il avait pris des mesures de confinement dès février, vous auriez été le premier à y voir une tentative de museler le peuple.

Ce virus aura au moins eu le mérite de montrer le vrai visage de chacun : antilibéralisme, localusme, délations, complotisme, xénophobie. Voilà les idées qui fleurissent en France depuis le début de l’épidémie. Ces idées n’avaient en fait jamais disparu, elles n’étaient qu’endormies dans l’inconscient des Français, dès lors qu’une crise est survenue, ces vieux démons se sont réveillés. J’aurais espéré que ce fameux Covid contribue à assainir le paysage politique. Mais un virus qui fauche le grand Manu Dibango et laisse en vie d’anciens tortionnaires de l’OAS ou des négationnistes, un tel virus ne mérite que mépris. Quant à l’unité nationale, elle n’est qu’un leurre. Il suffit de lire votre article ou les tweets sinistres de Camus et de Conversano pour s’en rendre compte. Ils ont bien de la chance que le virus ne sélectionne pas ses proies en fonction de leurs idéologies...

Une dernière chose. Vous énumérez les nombreuses erreurs de l’UE et vous exprimez le souhait que celle-ci implose. Si votre constat est plutôt juste, votre solution ne me le semble guère. Donc, parce que les Tchèques ont volé des masques à l’Italie et que l’Allemagne n’a pas voulu aider les autres pays, il faudrait détricoter l’Europe et revenir aux États-Nations et au repli nationaliste ? C’est un raisonnement étrange car en vérité les comportements que vous dénoncez relèvent justement de l’égoïsme nationaliste. Contrer le chacun pour soi par encore plus de chacun pour soi est pour le moins sophiste (et après on accuse les libéraux de prôner la prédation quand le nationalisme n’est rien d’autre que l’extension de l’égoïsme à l’ensemble d’une ethnie ; or, l’égoïsme grégaire et racial est plus dangereux que celui des individus car il tue). A mon avis, la solution serait davantage d’Europe et moins de nation. Une Europe aux cent drapeaux, fédérale, espérantophone et régie par une élite platonicienne éclairée, telle qu’elle fut rêvée par le comte Coudenhove-Kallergi serait le meilleur remède contre l’égoïsme porcin des foules et contre le regain nationaliste qui nous guette.

Cordialement,

N. K.

PS : Outre quelques piques volontairement rabelaisiennes, je tiens à saluer sincèrement l’effort du personnel soignant qui se bat pour enrayer la pandémie. Dédicace spéciale à ceux/celles qui sont venu.e.s de l’étranger, d’Algérie, d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine, et qui risquent leur vie pour sauver des personnes ayant probablement chanté « Maréchal, nous voilà » en 1942... La médecine ne connaît ni frontières, ni ethnicité.

PPS : Pour celles et ceux qui veulent continuer à lire mes articles, ils pourront me retrouver bientôt chez le Club de Médiapart et sur le blog dédié au libertarianisme que je compte ouvrir. Adieu, AgoraVox !


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