suite
La
date fatidique approchait. Chacun s’apprêtait à nettoyer son
champion, à lui rendre allure présentable et soie aussi rose que
possible. Madame Courtois décida de le faire dormir dans l’arrière-
cuisine pour qu’il cesse de se souiller. Le cochon est un sacré
lascar, capable de se rouler dans la fange ; il parait même
qu’il y prend du plaisir. En cela aussi, il ressemble à son
homologue qui se tient debout sur ses pattes postérieures !
Le
drame se noua donc dans la maison même. Duduche se trouva-t-il
incommodé de quitter son palais, son auge et sa paille ou bien
fut-il simplement victime d’une crise cardiaque comme cela survient
à tout animal en situation de surpoids ? On ne le saura jamais, on
ne pratique pas l’autopsie en pareille circonstance et à la veille
du concours, il fut trouvé raide mort par la pauvre femme. Le coup
pour elle manqua d’être fatal.
Elle
était à se lamenter et à pleurer sur le corps de celui en qui elle
fondait ses espoirs de revanche sur une existence qu’elle ne
souhaitait pas même à sa pire ennemie quand Monsieur le Sénateur
en personne, passa la voir, poussé par la curiosité, née des
bruits qui avait circulé dans le village. L’homme, en bon
politique qu’il était, trouva les mots pour réconforter la
malheureuse et lui glissa une idée dans le creux de l’oreille.
Cela eut l’air de convaincre la fermière qui se mit immédiatement
en besogne.
En
moins de vingt-quatre heures, elle fit tant et si bien que Duduche
était en mesure de se présenter à la foire primée, non pas sur
ses quatre pattes mais sous forme de pâtés, rillettes, boudin,
andouilles, saucisses, travers, côtelettes, rillons, fritons, tête
et oreilles, queue et abats sans oublier des rouelles majestueuses et
des jambonneaux de compétition. Elle rangea le fruit de son dur
labeur dans une grande remorque ; Duduche n’avait pas été
avare de charcuterie et de viande.
Elle
demanda à son mari, le sieur Courtois en personne, de tirer la
remorque. D’après l’organisateur, il n’avait pas été précisé
que le compétiteur devait arriver vivant. En fait de quoi l’élu,
en vieux roublard, avait conçu un plan machiavélique dont il avait
eu la sagesse de ne pas informer la trop gentille femme. Comme il
était président du jury, il se promettait bien du plaisir …
Le
jour de la foire primée, chacun arriva avec son héros au bout, qui
d’une longe, qui de la chaîne du chien, qui d’un long ruban
chamarré. Les bêtes étaient propres comme jamais on n’avait pu
observer des cochons de la sorte. Seul monsieur Courtois tirant sa
remorque détonnait dans le décor. La foule était amassée devant
le jury et s’exclamait au passage des cochons. Monsieur Courtois
connut quant à lui un véritable triomphe ; il faut avouer que
sa remorque embaumait et que chacun appréciait en connaisseur les
morceaux ainsi exposés.
Quand
le défilé se fut achevé, Monsieur le Sénateur se leva, l’air
grave et pénétré de l’importance du moment. Il tint un discours,
vanta la qualité du travail des uns et des autres, la richesse de
l’élevage local, la conscience professionnelle des fermiers du
Sullyas. Il trouva les mots justes qui émurent toute l’assistance
et fit honneur à la race porcine. Le moment était venu de proclamer
le vainqueur.
Dans
un silence de cathédrale, le notable ménagea le suspense. « À
l’unanimité du jury, dit-il de manière sentencieuse, le verrat,
lauréat de la première foire primée du cochon est » …, il
se tut de longues secondes pour faire monter la tension qui était
déjà palpable depuis le début du défilé, « pour l’ensemble
de ses œuvres, Monsieur Courtois, cochon hors catégorie ».
Et
là ce fut un énorme éclat de rire, le Sénateur descendit de son
estrade et agrafa une cocarde tricolore sur la braguette d’un
fermier, rouge pivoine, incapable d’esquisser le moindre geste ni
la plus petite protestation. Dans l’assistance, les maris cocufiés
par le bougre, les femmes trop vite délaissées et même, madame
Courtois en personne se tordaient de rire en se tenant les côtes.
Jamais on ne vécut plus belle fête à Sully-sur-Loire que ce jour
mémorable de la première foire primée. Par la suite, on prit
l’habitude de récompenser les vaches : le risque de confusion
étant moins grand pourvu qu’elles ne viennent pas sous la seule
forme d’une peau.
Monsieur
le Sénateur sortit grandi de la farce. Il fut triomphalement réélu
et des sonneurs créèrent en son honneur une sonnerie pour l’hallali
d’un Grand dix-cors. Monsieur Courtois quant à lui retint la
leçon. La publicité que ses frasques venaient de recevoir ainsi en
public l’incita, à tout jamais, à la plus stricte fidélité. Sa
femme, bonne pâte, continua de l’appeler « Mon cochon ! »
dans le secret de leurs ébats. Elle avait le pardon facile et savait
la chair faible aussi bien crue que cuite !
Adultèrement
sien.