Souvenir...
La
veille, il allait au tas de blé prévu pour le réensemencement de
l’automne, et y prélevait une petite, ô bien petite poignée de
grains. Il la mettait à bouillir doucement dans une petite
casserole, avec de la menthe. Pendant ce temps-là, il préparait le
vélo avec plusieurs lignes différentes à utiliser selon les états
de l’eau, et puis les deux cannes à pêche. Le blé cuit allait au
frigo en attendant le lendemain. Comme on ne sait jamais quelle météo
on va trouver, il y joignait un imperméable, et un chapeau de
paille.
Le
lendemain, le réveil sonnait très tôt, à quatre heures en
général, ce qui ferait cinq heures aujourd’hui, heure d’été. Il
enfourchait le vélo, prêt de la veille, bien avant le lever du
soleil, parcourait trois ou quatre kilomètres, en s’enfonçant dans
le « marais mouillé », ce labyrinthe de petites « conches »,
de « rigoles » (chaque largeur de fossé ou de canal avait un
nom différent), de petits chemins dont beaucoup étaient sans issue
et aboutissaient justement à une rigole.
Après
un certain coude du chemin, il descendait de vélo, ouvrait une assez
symbolique barrière avec des barbelés, refermait derrière lui pour
le cas où le terrain où il s’aventurait fût peuplé de bétail. Il
traversait ce terrain, herbu, odorant, entouré de peupliers
bruissants et frémissants sous la brise nocturne. Il ne faisait pas
vraiment chaud à cette heure-là, dans un milieu toujours humide. Il
arrivait sur le bord opposé du pré, bordé de frênes têtards qui
plongeaient une partie de leurs racines directement dans l’eau de la
rigole. Il vérifiait l’état de celle-ci. Souvent l’eau était
claire, mais il arrivait que des lentilles d’eau formassent une
couche vert clair à la surface : il fallait prévoir les lignes
lestées, avec beaucoup de plombs et des bouchons plus gros. Il
déballait sans bruit le matériel, plantait les supports de lignes,
assujettissait des grains de blé décortiqués au bout des lignes
grâce à une petite lampe à pile, étendait les lignes, et le
bouchon était à l’eau alors que l’Est commençait à peine à
s’éclaircir.
Il
attendait, immobile. Les oiseaux commençaient leur chant matinal,
voletaient d’arbre en arbre. Le ciel blanchissait un peu plus à
travers les rideaux successifs d’arbres. Il commençait à voir les
bouchons blancs sur le noir de l’eau, ou le vert des lentilles.
Souvent, c’est là que commençaient les prises. Les poissons
allaient sans doute en quête d’un petit déjeuner. Gardons, tanches,
ablettes parfois venaient goûter les grains de blé. Dès la prise,
ils aboutissaient dans un panier métallique plongé dans l’eau, et
accroché à la berge. Parfois de prises, il n’y avait point. Mais
cela n’avait pas d’importance, car cette ambiance suffisait au
bonheur. Le soleil continuait à monter, il en profitait pour se
découvrir. Les insectes reprenaient leurs ballets, nombreux
papillons dont un jaune qui n’existe nulle part ailleurs, facétieuses
libellules qui se posaient sur le bouchon parfois, abeilles
affairées. Si des veaux étaient présents, il leur arrivait de
venir le flairer, l’air interrogateur. La matinée s’avançait ainsi.
Les senteurs de menthe sauvage et de beaucoup d’autres herbes
aromatiques emplissaient l’air avec l’arrivée de la chaleur.
Décidément, il était bien ainsi, seul, loin des contraintes
nécessaires (ce qui était normal) ou tâtillonnes (ce qui l’était
beaucoup moins).
Il
rentrait vers midi dans un nuage d’insectes, de papillons, de
libellules... Il repliait tout, reprenait le vélo, parfois un oiseau
s’envolait à son approche. C’est ainsi qu’un jour, il vit passer
juste au-dessus de lui un magnifique faisan tout effrayé, dans le
petit chemin entouré de grands arbres. Un froissement dans les
feuilles : les plombs. Un coup de fusil. Le chasseur n’avait pas
vu le pêcheur. Heureusement, il le rata, de même qu’il rata le
faisan. C’est pourtant si beau, un faisan ! Comment peut-on oser y
toucher ?