@babelouest extrait de l’autobiographie
Les
« évaïes »
Chaque
année autrefois, au cœur de l’hiver, les eaux petit à petit se
pressaient au cœur du bassin versant de la Sèvre Niortaise. Alors,
et chacun en avait l’habitude, les terres du Marais, les plus
basses, étaient envahies et recouvertes par une étendue liquide à
perte de vue. C’étaient « les évaïes », les crues.
C’est pourquoi les rares cabanes de jardin en plein marais étaient
bâties sur pilotis, à presque deux mètres du sol. Seuls les rangs
de peupliers apparaissaient encore et montaient la garde.
Un
jour, alors que le gamin avait une dizaine d’années, son père lui
proposa de l’emmener en pleines évaïes, pour une raison
quelconque. Il avait emprunté le « batai » d’un
voisin, car lui n’en possédait pas. Ils partirent ainsi du port,
où les barques affleuraient le quai au lieu qu’il faille y
descendre.
Le
père maniait la « palle », une simple rame avec
le bout du manche en T, car pour la « pigouille »,
longue perche avec un V de métal au bout pour s’accrocher au fond
à travers la vase, c’était alors trop profond.
Il
devait bien y avoir deux mètres d’eau au-dessus du sol. Les
buissons avaient disparu sous l’étendue liquide. Les séparations de
barbelés également. Bien entendu, tous les animaux de ferme, qui
habituellement y paissaient pendant les deux tiers de l’année,
avaient été rentrés depuis longtemps (ce qui n’était pas
toujours facile). Au moins les gardians, eux, ont des chevaux ! Ah
les essoufflements, parfois, sous les reproches parce qu’on a laissé
filer une vache dans une entrée de pré ouverte, et que l’on n’a vue
que trop tard... il ne restait plus qu’à réussir à la dépasser
d’assez loin, pour éviter de la voir accélérer, et la rabattre
vers le reste du troupeau.
Ils
glissaient lentement. Avec tous les peupliers qui délimitaient les
parcelles de terre, et les frênes têtards qui dépassaient un peu
du liquide, au fur et à mesure de l’avancée se constituait petit à
petit un écran, bien qu’il n’y eût pas de feuilles. Les sons
s’estompaient. Régnait un grand silence. Parfois un aboiement de
chien, au loin, si loin, rappelait que la vie était là, mais
simplement endormie en vue d’une résurrection magnifique au
printemps. Ce fut un voyage majestueux, dans un univers quasi
onirique, paisible, bouleversant de simplicité.