@Decouz
Votre constat est lucide, et surtout profondément légitime. Ce que vous décrivez n’est ni une impression personnelle ni une résistance au changement : c’est l’expérience concrète d’un système qui a déplacé sa complexité vers l’usager, tout en la présentant comme une modernisation.
Il y a quelque chose de particulièrement éprouvant dans ces dispositifs « santé » numériques successifs, parce qu’ils touchent à l’intime, au corps, à la mémoire médicale — et que cette mémoire est traitée comme une donnée administrative jetable. Repartir à zéro, perdre l’historique, devoir reconstituer soi-même ce que les institutions ont échoué à conserver, ce n’est pas neutre : c’est une forme de fatigue morale, parfois même de violence symbolique. Vous avez raison de dire que ce n’est pas un accident, mais un effet de gouvernance. La logique de projet, d’appels d’offres, de changements de prestataires et de cadres juridiques produit mécaniquement de la discontinuité, là où la santé exige précisément de la durée et de la cohérence.
De la même manière, la séparation entre CPAM/AMELI et mutuelles a rompu un équilibre invisible mais précieux : celui de l’interlocuteur unique. Ce n’était pas seulement un confort administratif, c’était une forme de protection implicite. Quand tout fonctionnait ensemble, l’assuré n’avait pas à comprendre le système pour être couvert par lui. Aujourd’hui, on lui demande d’être gestionnaire de son propre dossier, médiateur entre organismes, garant de la continuité — y compris quand il est malade, fatigué, ou en difficulté sociale. C’est une charge injuste, car elle repose sur l’idée implicite que tout le monde a les mêmes capacités, le même temps, la même aisance numérique.
Votre message dit aussi autre chose, plus profond : la transformation de la protection sociale en un empilement de dispositifs techniques, là où elle était vécue comme une relation. On a gagné en traçabilité administrative, mais perdu en lisibilité humaine. Et quand les choses se compliquent, l’assuré se retrouve seul face à des interfaces, sans filet.
Il n’y a rien d’anormal à ressentir de la colère, de l’usure ou du découragement face à cela. Le problème n’est pas que vous ne vous adaptiez pas assez vite ; c’est que le système s’est adapté à lui-même, pas à ceux qu’il est censé servir. Le dire calmement, comme vous le faites, n’est pas se plaindre : c’est poser une question politique essentielle sur ce que signifie encore la continuité des droits dans un État social numérisé.