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Commentaire de cyberkant

sur Il faut renforcer l'enseignement de la philosophie


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cyberkant (---.---.172.25) 16 juin 2006 12:39

@ Monsieur Toussaint : Bonjour.

Je bois vos propos. C’est pertinent, intéressant, argumenté.

Voici la raison principale de mon enthousiasme. Vous plaidez pour réinjecter de la philosophie à divers niveaux de la société et du système éducatif. Or beaucoup partagent cette prescription, mais pas pour les mêmes raisons. Et c’est dans cette différence d’avec les opinions d’ordinaire charriées que je vois tout l’intérêt cet article.

Trève de compliments, je m’explique. L’opinion courante est la suivante. (1) on constate le « désenchantement du monde », quelle que soit la façon dont on le nomme : développement de l’individualisme, éclipse du sacré, cynisme d’une mondialisation capitalo-libérale incontrôlée, etc. ; (2) on tire la conséquence d’un immoralisme profond du monde dans lequel nous vivons ; (3) on propose pour solution le retour d’une éthique qui à nouveau se poserait la question du sens de la vie ; (4) la religion est morte, alors c’est dans la philosophie que l’on croit pouvoir trouver les fondements d’une telle éthique.

Si le raisonnement est formellement valide, il me semble qu’il se fonde sur une fausse idée de ce qu’est la philosophie. La philosophie n’est pas une éthique de la vie, une diététique morale, un guide de l’existence, un substitut indolore aux dogmes religieux. Ou du moins n’est plus, car elle le fut dans l’Antiquité.

La philosophie est aujourd’hui une réflexion théorique sur le sens et l’usage des concepts. Elle est une entreprise de clarification de notre langage. Elle possède également une dimension productrice : elle crée des concepts, au sens où elle dote l’homme de nouveaux outils théoriques pour l’aider dans la compréhension de son monde (outils théoriques qu’elle emprunte souvent aux philosophies du passé, d’où l’incompréhension, voire le mépris devant ces grincheux qui invoquent Aristote et sa « mauvaise chrématistique » pour s’attaquer aux dérives du capitalisme).

Clarification et création.

Si la philosophie peut nous aider aujourd’hui, ce n’est pas comme une vague éthique de l’existence (voir à ce sujet la mode du bouddhisme). C’est bien plutôt parce que nombre de nos problèmes actuels sont dus un à un défaut de compréhension entre des dialoguants, à un oubli des principes auxquels obéissent nos actions les plus quotidiennes, à un appauvrissement général de la pensée, ou au mot d’ordre général de cesser toute activité spéculative (réservée à l’enfant, à l’étudiant, au chercheur universitaire - trois figures de l’éternel adolescent somme toute) pour se livrer tout entier à son activité rémunérée (stade adulte).

Les gens ne se comprennent plus, parce qu’ils ignorent qu’une réflexion sur le sens des mots qu’ils utilisent est possible. Il est pourtant possible, dans une conversation, de dire : « attendez, avant d’aller plus loin, vérifions que nous définissons de la même façon les mots que nous utilisons, que nous mettons derrière ces mots la même idée ».

Dans les débats politiques, mêmes problèmes : on confond tout, on se forge des idées confuses que l’on met derrière des mots qui perdent tout sens. Capitalisme et libéralisme sont une seule et même chose pour beaucoup de gens, alors que leur rencontre est historique et contingente. Démocratie et libéralisme économique sont des concepts politiques à entendre certains, d’où l’idée que l’une ne va pas sans l’autre, alors qu’une telle conception de l’économie s’accomode très bien d’un régime politique monarchique. Evolution et progrès seraient deux mots pour une seule idée, d’où l’incompréhension suscitée par quelqu’un qui dit « je refuse votre réforme, mais je souhaite le progrès » : changer ne veut pas dire bien changer, certaines évolutions sont des déclins.

Bref on pourra multiplier les exemples : il est urgent de comprendre que la philosophie, si éthique elle est, n’est qu’une éthique de la discussion. Elle nous enseigne que les mots doivents être définis et les thèses argumentées.


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