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Accueil du site > Culture & Loisirs > « Better Call Saul » : la loi, l’ordre et la conscience

« Better Call Saul » : la loi, l’ordre et la conscience

 

Les cultures de l’argent. Lois de l’Amérique au reste du monde.

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Je préviens d’emblée que je vais parler de nombreux éléments de l’intrigue de la série. Si vous ne l’avez pas vue entièrement, vous ne pouvez continuer qu’à vos risques et périls…

 

Jimmy McGill finit donc en prison. Il a reconnu dans un dernier geste rédempteur ses torts profonds dans un élan pour ne pas nuire à la seule relation qui lui restait, celle qui l’éprouvait le plus, celle avec Kim Wexler, la seule qu’il plaçait à égalité avec celle qu’il entretenait avec lui-même. Lui-même étant Jimmy McGill, Slippin’ Jimmy, Viktor St Clair, Saul Goodman, Gene Takavic... Un sacré fatras de contradictions et d’unions capable de s’unir avec les autres par son amabilité générale, qui aurait pu lui faire gagner un tas d’argent par la voie légale si cette voie légale avait su s’ouvrir à lui.

 

La fraternité fracturée

Cette voie légale, dans la série, est représentée par le personnage de Chuck, son grand frère, qui juge son frère incapable de se réformer après ses excès de jeunesse, dans lesquelles il cloisonne une personnalité immuable et une expression unique, de la même façon dont les juges considèrent les multi-récidivistes (et ceux-ci, le sachant, en jouent…). Chuck n’est pas seulement le symbole de la voix légale, il en est un des bénéficiaires, tout comme son associé Howard Hamlin avec qui il géra le cabinet HHM. Chuck, dans sa raideur aristocratique, doit certainement rappeler aux Américains les gens qui ont « débarqués du Mayflower » à l’institution des Etats-Unis au 17ème siècle, comme Leonardo Di Caprio dans le rôle de Jordan Belfort le note dans le film de Scorsese pour donner un semblant de légitimité à ses pratiques d’extorsion chez Stratton Oakmont. D’une expression hautaine et solennelle, il représente un monde que la modernité avec ses outils de communication au fort champ magnétique va disrupter. Blessé dans sa vie privée à l’occasion de sa séparation d’avec sa femme, Chuck s’est réfugié derrière une maladie, que la série décrit comme imaginaire : l’hypersensibilité électromagnétique. Alors que Jimmy s’est incorporé facilement dans ce nouvel univers de télécommunications, Chuck s’est distancé de son univers professionnel et des changements qui y ont lieu. Son lexique, moqué par des plus jeunes (Paige dans l’épisode 7 de la saison 3 l’assassine en une réplique), le marque comme une figure du passé, un fantôme condamné à errer parmi les ombres, qui a éteint toute lumière chez lui et finit par y périr volontairement après une énième manipulation de son frère. Il est pourtant clair que Chuck est lui aussi un manipulateur, et que la guerre entre lui et son frère est une métonymie pour le conflit qui nous occupe tous : celui entre l’ordre et le désordre, celui entre le désir et l’amour.

Pour esquisser : Jimmy, c’est la conception populaire, celle du mec qui t’arnaque spontanément et se joue de toi sans que tu y fasses gaffe pour obtenir ce qu’il veut (et si tu perds, c’est parce que t’es pas assez malin) ; Chuck, c’est la haute, celle qui se cache derrière un Bien et un Mal figés par la Loi et qui prétend que ton comportement n’est pas correct tout en exploitant tes désordres pour se créer un ordre qui lui soit favorable (et si tu perds, c’est parce que tu as voulu jouer au malin). Ce n’est jamais plus clair que dans l’épisode 5 de la saison 3, où leur conflit fraternel trouve un prétexte qui les mène à se combattre en public, devant un tribunal, et à inverser leurs rôles. On voit littéralement Chuck s’entraîner à aligner des arguments « spontanés » pour faire croire au jury qu’il aime son frère pendant que Jimmy de son côté va planifier la démonstration nécessaire pour leur montrer que Chuck le déteste. Ce ne sont pas seulement deux conceptions, ce sont aussi deux narrations (dont la racine commune est un père boutiquier trop honnête pour être un vrai bourgeois, coincé entre deux étages de l’immeuble du social), et la première est amenée immanquablement à rejoindre son pendant radical qui est le trafic de stupéfiants avec son défilé de meurtres et de luttes de pouvoir déraisonnables. Le pendant radical de l’autre narration, celle qui amène à l’État totalitaire, au droit tout-puissant, n’est jamais exposée en pleine lumière, à une exception près : lorsque Chuck et Howard discutent avec la procureure de district chargée de mener la première conciliation avec Jimmy, et où la connivence explicite entre les trois met mal à l’aise (saison 3 épisode 4). Presque comme une parabole, Chuck se sépare de sa femme à un moment où il est tout-puissant, et c’est pareil pour Jimmy, son dernier plan pour ternir la réputation de Howard ne réussissant que trop bien.

Jimmy et Kim (laquelle deviendra sa compagne), qui se sont pourtant battus et saignés pour obtenir leurs diplômes d’avocats, sont des victimes dans cette société où des érudits comme Chuck sont au sommet, car ils sont exploités par les cabinets qui les embauchent à des postes subalternes sans leur donner la chance de grimper. Ne pouvant intégrer le cercle des protecteurs, ils tombent malgré eux parmi les opposants. Ils ne doivent leur salut qu’à l’intervention de l’un des leurs (Gus Fring est lui aussi une ancienne victime qui a réussi son intégration dans l’ancien monde en usant des méthodes du nouveau). Cependant, le nombre des victimes augmentant et la technologie changeant, une contre-société se forme pour leur permettre de gagner de l’argent, et elle culminera lorsque Jimmy aura parié sur Walter White (voyant en lui un nouveau Gus Fring, alors qu’en fait Walter White est ce que Jimmy aurait voulu être, une victime venant mettre du désordre dans l’aristocratie du crime comme lui-même aurait voulu en mettre dans le cabinet d’avocats de son frère). Les petites arnaques ne fonctionnant qu’un temps, l’industrie des grosses, le trafic de drogues en tête, vient se placer en concurrente et finit par avoir ses relais à la tête de l’État. C’est là qu’un Jimmy réussit là où son frère échoue, en imposant sa culture contre la sienne. Le suicide de Chuck, c’est celui de l’État-bourgeois, auquel succède un État-voyou qui s’accommode des crimes et des trafics. Le meurtre d’Howard Hamlin et la dislocation de son cabinet HHM en sont les conséquences indirectes et palpables.

Le grand tort de Chuck, c’est d’avoir été d’un seul bloc. Dans le tout dernier épisode, Jimmy le décrit comme un homme « limité », ce qui relève d’une éloge moderne de la personnalité adaptable, ce que Chuck anachronique n’était pas. Une personnalité adaptable dans un marché hautement concurrentiel est forcément plurielle. Plurielle aussi la personnalité utilisatrice des nouvelles technologies, qui appellent un développement des aptitudes à jouer des rôles distincts, et donc à avancer des valeurs distinctes, afin d’en permettre la rentabilité.

 

Multiples personnalités

Le tour de force, en particulier des 4 derniers épisodes, de « Better Call Saul » est de s’être approprié la thématique paranoïaque du « Twin Peaks » de 2017, sa description féroce et paranormale du conflit d’un Dale Cooper déchiré entre tendresse et violence, sa résolution dans un passage vers une dimension parallèle qui rabat les cartes du jeu psychologique, et d’inscrire cette thématique et cette description dans un cadre qui ne soit pas surnaturel mais tout ce qu’il y a de plus réaliste. Jimmy sous son alias Gene Takavic a des échos de Dale Cooper sous son alias Richard dans la toute dernière partie de « Twin Peaks », dans le sens où on assiste à travers cet alias à une synthèse d’un personnage dont tout nous est connu – plus encore d’ailleurs Jimmy McGill, dont la narration nous expose sous forme de flashbacks et de récits jusqu’à sa petite enfance – en une sorte de composite méconnaissable qui vient dépasser et trahir toutes les conceptions qu’on s’en faisait jusque-là en tant que spectateur.

En se multipliant ainsi, Jimmy McGill force le reste du monde à suivre son exemple s’il veut garder la main. Nacho doit concilier sa vie de petit gangster et sa dignité de fils, Gus tenir les frontières stables entre son fast-food et ses affaires illégales, Walter White lui-même doit devenir « Heisenberg » pour soigner son cancer et plus si affinités (qu’il finit par accepter comme parties intégrantes de son ambition refoulée). De vieux briscards comme les Salamanca, brutes épaisses issues de communautés hispanophones, sont les premiers à souffrir de cette nouvelle donne. C’est parce qu’ils sont bruts que la subtilité du jeu ne peut pas les en écarter durablement.

La contamination se poursuit jusqu’à créer un double terne, sinistre même, à Kim Wexler, laquelle voit ses moments d’ambiguïté amplifiés sans qu’elle ne change d’identité comme son ex Jimmy/Saul/Gene/etc., le(s)quel(s) aura(ont) poussé le jeu jusqu’au bout, jusqu’à profiter de ses effets pervers malgré la reconnaissance de tout le tort que cela lui causait dans un final que j’ai personnellement trouvé un peu trop rapide pour être totalement crédible. Psychologiquement, néanmoins, le tournant est satisfaisant. L’amour de Kim sauve Jimmy et la cupidité des prisonniers sauve Saul, lesquels peuvent compter sur les talents pâtissiers de Gene pour rester dans les bonnes grâces de l’administration pénitentiaire. Les multiples personnalités du protagoniste ont toutes survécu. C’est une fin heureuse, une façon de concilier les poncifs béats des vieilles séries avec les penchants masochistes des modernes. Une sorte de « Love conquers all » dévoyée pour une époque qui place la sécurité et le financier au-dessus de toutes autres valeurs.

La confusion s’arrête là où les sentiments commencent. Les sentiments permettent le don plutôt que la vente. L’amitié annihile la pulsion de créer de la dette. Pour les membres du club.

 

Prendre et donner

Une des toutes premières scènes exposant la nature du lien entre Jimmy McGill et Kim Wexler montre l’un chiper la cigarette que l’autre fume et la lui remettre dans la bouche après en avoir aspiré une bouffée. Une des toutes dernières scènes reprend expressément le même motif. Kim Wexler aura sacrifié sa carrière et une bonne partie de sa vie pour sauver Jimmy McGill. C’est le féminisme le plus avancé que la série puisse se permettre. Les cultures de l’argent n’ont qu’un seul doppelgänger dans la série : une avocate qui trouve et retrouve lentement sa voie vers le bénévolat, dont le but est d’aider le justiciable pauvre et non d’absoudre le criminel qui dissimule ou blanchit sa richesse. Un objectif et une philosophie louables qui n’aident malheureusement que le commercial véreux à devenir un criminel paré des prestiges de la Loi, à renforcer les cycles de violence qui enrichissent la ronde des conflits plutôt que celle d’Arthur Schnitzler.

À la passion du don s’oppose l’intérêt de prendre, et puisque l’un et l’autre ne sont que l’expression d’une disposition naturelle à la survie, l’équilibre ne peut s’atteindre que par la mise à l’écart du pouvoir de l’un et par l’annihilation des capacités de l’autre. Le couple heureux n’est pas épanoui. Le couple épanoui n’est pas heureux. Sans manque, que reste-t-il à donner, qu’est-il nécessaire de prendre ?

 

La loi, l’ordre et la conscience

La bonne marche du monde se joue-t-elle entre quatre murs de prison ou de chair, dans ce cerveau omniprésent qui cherche son chemin dans une cour, fut-elle de justice ? L’interaction mène-t-elle forcément à l’intention ? L’intention et la loi ne sont-elles pas une seule et même chose ? Dans un monde où personne n’a d’intention, c’est-à-dire n’est pas capable de sentiments et se voue à la duplicité voire à la multiplicité, où réside l’utilité de la loi ? Le tribunal est un lieu de confession et de recherche du pardon. Il existe pour relier, comme la religion. On ne peut relier que ce qui est simple. Et ce qui est simple manque forcément de quelque substance. Le sens du bon que manifeste Jimmy McGill dans ses derniers instants d’homme libre à la cour n’est pas le sens du Bien asséné par la Loi du bourgeois, et encore moins le sens de l’honneur instrumentalisé par l’État-voyou. Il est l’aspiration de l’homme complexe à la simplicité, une aspiration vouée à être niée par le développement même de la vie. Pour que tout cela puisse onduler entre ordre et désordre, vivre, il faut une sacrée dose de conscience, à laquelle seule la sécurité d’une durée peut donner forme, forme qu’il est nécessaire de rendre complexe pour combler le vide. J’ai connu une âme jeune et pure qui affirmait : « quand on a l’amour, on a le temps. » Retour au premier épisode !


Moyenne des avis sur cet article :  4.6/5   (5 votes)




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5 réactions à cet article    


  • eau-mission eau-mission 17 août 09:49

    Je connais un vrai électrosensible. Faut-il lui conseiller de visionner cette série ?


    On ne peut relier que ce qui est simple.

    S’il y a des liaisons à établir entre individus, c’est qu’au préalable on a éparpillé l’autre en composantes, ne pouvant l’aimer tel qu’il est.


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 17 août 18:07

      @eau-mission

      1) Je pense que rien ne s’y oppose. Il n’y a pas de jugement sur la véracité ou pas de la maladie dans la série de la part des auteurs. La compassion des autres personnages vis-à-vis de Chuck est souvent touchante aussi, même si légèrement irréaliste (bien qu’elle s’accorde avec la prestance aristocratique du personnage). Au fur et à mesure, le caractère psychosomatique de la douleur éprouvée par Chuck devient de plus en plus flagrant dans le récit, mais c’est justement pour servir le récit du schisme entre les deux frères.

      2) Il faut bien rentabiliser les adjectifs qualificatifs ! On s’est donnés tellement de mal à les inventer !


    • eau-mission eau-mission 18 août 08:12

      @Nicolas Cavaliere

      Pour le 1, je transmettrai. On verra bien.

      Je ne comprends pas votre 2. Je suppose que c’est du mot « simple » que vous parlez. A vrai dire, ma remarque voulait surtout indiquer que je vous avais lu jusqu’au bout.
      Je suis étonné du peu de réactions. Personnellement, je n’ai aucun goût pour ces séries, la mienne (de réaction) ne pouvait aller bien loin. Il faut bien que je m’y intéresse un peu vu l’impact qu’elles ont sur mes enfants et leur génération. A vous lire, j’ai imaginé que c’était une histoire de marionnettiste s’interrogeant sur les ficelles dans son dos.
      Après avoir commenté, je me suis dit que je parlais des liens qu’on construit, et vous peut-être des liens qu’on découvre. Ce serait là l’incompréhension ?


    • Xenozoid Xenozoid 17 août 18:15

      c’est la suite parallele de breaking bad,le script est tres scripté(evoluting by monney),et l’acteur well it goes with the flow, and very good at it like the script....

      better call nobody


      • baliste 18 août 12:05

        Personnellement la dernière saison est une arnaque , spécial pour les fans de breaking bad , après la mort de lalo et le départ de kim .

        Pour ce qui est des différentes personnalisées ? C’est un arnaqueur alors forcément il s’adapte , mais le comparé a twin peak (un peu plus « mystique » ) .

        Et surtout il veut tout contrôlé , son complexe d’infériorité par rapport a son frère . 

        Un menteur pathologique en bref un homme politique parfait et avec le sourire en plus .

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