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Accueil du site > Culture & Loisirs > Le 9ème art de la jaquette

Le 9ème art de la jaquette

Dis moi ce que tu lis, et je te dirai ce que tu es.

Cet adage peut s’adresser aussi bien à une personne seule qu’ à un groupe, une société. Une des façon de définir et de juger une société est de voir comment elle considère celles et ceux qui, par nature ou par choix, se sont (ou ont été) mis en marge de la vie générale de l’ Agora.

Une société ou un groupe humain sera « tolérante » si elle accepte, à des degrés divers, l’existence et le maintien d’une minorité très différente de la majeure partie du corps social.

Elle sera considérée au contraire comme étant « répressive » ou intolérante si elle combat l’existence même de ces groupes, qu’ils soient fondés sur leurs opinions politiques, sur leurs religions, leurs couleurs de peau, leurs origines, leurs choix de vie.

Le sexe ne fait pas exception. Pas seulement au niveau du genre : on a déjà vu quelles visions chaque époque et chaque continent avaient de la Femme.

En ce qui concerne l’ homosexualité, nous allons voir que c’est une démarche à peu près identique qui a vu évoluer la vision de la société.

On peut d’ores et déjà constater une grande différence entre la littérature et la BD. Si dans la première, dès l’époque grecque classique, l’homosexualité est représentée au travers de personnages dans le théâtre ou les écrits de l’époque, en ce qui concerne la BD, c’est le silence radio sur le sujet.

Il y a une bonne raison à cela. La BD a pris son essor au début du XXè siècle, à une époque ou le sujet est plus qu’ignoré : les sociétés de l’époque sont en grande majorité homophobes. Les lois interdisent et condamnent les relations sexuelles de lourdes amendes, voire même de prison. Ce aussi bien pour le vulgus pecum que pour le bourgeois ayant des relations, s’il a l’outrecuidance de clamer haut et fort son « célibat endurci ». Oscar Wilde en sait quelque chose.

Inutile de préciser qu’un tel sujet est totalement proscrit des publications destinées aux jeunes. Quand dans les années 50, aux USA, le CCA de triste mémoire sera mis en place, le sujet sera mis à l’index, et en bonne place dans la liste des interdictions.

Face au mur de la bienséance, les auteurs ne peuvent que s’incliner, ou, du moins, suggérer les choses de façon assez nette pour que le message soit compris, tout en contournant les interdictions morales.

Il n’est, à cause du nuage de fumée ainsi déployé, pas facile de déterminer avec précision l’apparition du premier personnage homosexuel dans une série mainstream.

On peut cependant estimer que Krazy Kat, de Georges Herriman, constitue un premier jalon. Herriman, dès 1913, dessine son Krazy Kat de façon ambiguë, ne lui attribuant aucun sexe mais une allure masculine, et lui donnant le béguin pour une souris de sexe masculin, souris qui repousse les avances du chat à coup de briques. Les critiques de Herriman définiront Krazy comme étant de sexe féminin, mais l’auteur laissera planer longtemps le doute avant de définir Krazy comme étant un esprit libre, sans sexe défini. Krazy Kat cesse de paraître en 1944, quand Herriman meurt. Son éditeur, sachant Krazy très lié à l’etat d’esprit de Herriman, décide de ne laisser personne reprendre la série.

 

A droite sur l’image, Krazy Kat. A gauche, l’élu de son cœur. Entre eux, un policier. Gardien de la Morale ? 

Un autre comic strip de cette même époque est aussi candidat pour le titre : Terry et les pirates. Ce monument de Milton Caniff paraît dès 1934. Au fil des strips et des aventures, le personnage de Sanjak, une femme officier de la marine française, est décrite comme étant très masculine dans son apparence et ses vêtements. Elle déclare même que son nom vient d’une île grecque proche de celle de Lesbos ou, dit-elle, il y fait bon vivre...

Dans la même veine, un autre personnage secondaire, Pyzon, déclare à de maintes reprises haïr les femmes, et refuse de se marier, arguant qu’il a trouvé mieux.

Comme on le voit, tout est dans la nuance.

Après les années 40, le CCA va geler la situation. Ce n’est qu’en 1977 qu’un personnage ouvertement homosexuel fait son apparition dans le monde du comic strip mainstream. D’autres l’avaient précédés mais tous ont dû, en vertu du CCA, rester dans leurs placards respectifs.

 

Andy Lippincott fait son coming-out en 1977. Il apparaît dans le strip "Doonesbury". Il est présent de temps à autre, selon les arcs narratifs. En 1989, il est le premier personnage à annoncer avoir le SIDA. Il meurt l’année suivante.

En Europe, les choses ne sont guère plus réjouissantes. Les lois belges et françaises, ainsi que la surveillance pointue des éditeurs baignés dans le catholicisme le plus pudibond, n’aident pas franchement à l’ouverture des esprits.

Le milieu héroïque est donc uniquement masculin en ce qui concerne les têtes d’affiche. Affublés comme il se doit de partenaires tout aussi masculins pour la bonne conduite des enquêtes/aventures/explorations pour faire avancer l’intrigue et éviter de soliloquer comme des schizophrènes, les paires masculines se multiplient comme des petits pains dans les journaux et les magazines.

A ce moment là, il ne faut rien voir d’autre. Le héros, comme d’ailleurs tout personnage important de la série, est asexué comme une bactérie.

Ajoutez à cela la relative absence des femmes et vous aurez la formule magique de la suspicion de l’homosexualité d’une bonne quantité de personnages principaux qui ne le sont pourtant pas forcément. C’est l’inconvénient des grilles de lecture actuelles calquées sur les séries du passé.

 

Alix et Enak sont un exemple parfait de « suspicion légitime ». Deux jeunes gens à peine sortis de l’adolescence, une ambiance très homoérotique, des tenues légères et presque pas de femmes aux alentours. N’en jetez plus ! 

On peut, avec ce regard biaisé, en dire autant du Schtroumpf coquet, de Spirou et Fantasio, de Tif et Tondu, et même d’ Astérix et Obélix. Tous ces duos ayant la circonstance aggravante de vivre sous le même toit, de dormir dans la même chambre, dans des lits jumeaux. Les contradicteurs pouvant arguer de leur coté qu’à cette époque, même les couples mariés hétéros étaient représentés dans deux lits séparés. Alors évidemment...

 

Même dans les séries destinées aux plus jeunes, on trouve des couples masculins qui vivent ensembles et qui se donnent à l’occasion du « mon mignon » dans leurs dialogues... Mais que fait la police ?

Tout comme aux USA, les premières véritables représentations d’homosexuels se font dans les années 70. Mai 68 sera passé par là, mais la Révolution est trop récente encore et seuls une allure efféminée, des vêtements roses, un comportement maniéré et un goût absolu en décoration intérieure indiquent au lecteur la présence d’ un « célibataire endurci ».

 

En 1976, Greg n’a que peu d’avance sur « la cage aux folles », le film. La pièce de théâtre, elle, distille ses préjugés atterrants depuis 1973.

Dans les années 70 et 80, l’homo reste en général sur cette position, la représentation parodique. C’est d’autant plus vrai que dans tout bon pastiche ou parodie, un personnage viril et masculin deviendra quasi-automatiquement gay. Et plus il sera viril au départ, plus il deviendra grande folle. C’est en partant de ce principe que Yann et Conrad, plus connus dans le milieu de la BD comme étant « les pires garnements qui puissent exister dans ce milieu », vont pousser le délire en reprenant le personnage de Bob Morane pour l’arranger à leur sauce. Bob Marone est le héros de non pas une simple planche, mais de deux albums complets, qui plus est prépubliés en partie dans le vénérable « Spirou » encore dirigé par Charles Dupuis, grand pourfendeur de minijupes dans les années 50 et 60. Ayant encore la haute main sur le contenu du journal, Charles Dupuis obtient le départ de la série qui se finit dans « Circus ». Satisfaits de leur coup, Yann et Conrad peuvent alors se consacrer à leur série phare « les innommables ». Bob Marone et son mari reviendront pour un tour de piste supplémentaire en 2004 dans « fluide glacial ».

A ce jour, malgré le coté parodique évident, Bob Marone est le seul exemple de personnage de série d’action ouvertement homosexuel (de plus, pas queen du tout) a avoir eu un titre à son nom. Qui plus est, prix de la presse à Angoulême.

 

Bob a de gros soucis actuellement avec la Police de la Pensée Unique, qui n’accepte pas ce viol flagrant de la loi Evin. Bill est lui poursuivi pour surpoids caractérisé, en infraction avec la loi imposant de manger 5 fruits et légumes par jour en plus de la banane de Bob.

Cette exception à la règle place l’homosexuel des années 90 toujours dans le rôle de personnage secondaire, de faire-valoir. La seule différence est que désormais, la caricature se nuance, s’adoucit, devient plus variée. La folle n’est plus seule à être dessinée, c’est désormais la totalité de la scène homosexuelle dans toute sa variété qui est représentée. Du gogo-dancer ultra-slim à la brute velue et hirsute adepte du cuir, tout le spectre est désormais présent. Y compris les « straight-actor ».

La situation n’est toutefois pas encore tout à fait rose. Lors de la prépublication de « Voir Venise » de la série « Largo Winch », le « Figaro » obtient l’accord des auteurs pour enlever une bande ou une ancienne fiancée de Largo échange un baiser passionné et saphique avec son ancienne camarade de chambre d’université. Encore un effort, Camarades !

Aux USA, le départ de Marvel du CCA a libéré encore plus les auteurs qui désormais, en plus du thème (assez vite devenu redondant en fait : les scénarios se basent en majorité sur l’histoire un-ami gay-s’est-fait-tabasser-par-un-salopard-d’homophobe-alors-le-gars-en-collant-ou-en-spandex-va- tabasser-et-emmener-au-poste-de-police-le-vilain-qui-en-secret-a-des-revues-gay-planquées-sous-son-lit-avant-d’aller-consoler-son-pote-gay-sur-son-lit- d’hopital), n’hésitent pas à garnir le monde super-héroïque d’une bonne dose d’homosexuels. Soit en sortant du placard des personnages déjà existant (comme Véga), soit en les créant ( Bloke et Phat, Wiccan, en couple avec Hulking). Les protestations sont rares et les menaces de fondamentalistes très peu audibles.

 

Membre fondateur des X-men dans les années 60, Robert Drake (Iceberg) a failli être défini au début des années 2000 comme étant homosexuel. Après avoir hésité, la rédaction a décidé que c’ était Jean-Paul Beaubier (Véga) qui héritait finalement du pompon. Sadiquement, les scénaristes le feront un temps tomber amoureux d’Iceberg.

Le Japon, lui, n’est pas en reste. C’est également dans les années 70 que paraissent les premiers mangas ayant des personnages homosexuels. Mais ce pays, qui décidément ne fait rien comme les autres, va connaître une évolution encore jamais vue : la demande explose ! Le public raffole de ces personnages et en demande plus et encore !

Un nouveau genre de manga va naître : le yaoi. Le terme est un acronyme de « yama nashi, oshi nachi, imi nashi », que l’on peut traduire par « pas de pic, pas de chute, pas d’histoire ». Guère encourageant à première vue...

 

Une analyse génétique a permis de démontrer que malgré les doutes, les deux protagonistes portent bien un chromosome Y dans leur génome.

Ce terme vient du fait qu’à l’origine, ce genre était une parodie réalisée par des amateurs, qui s’amusaient à mettre les personnages masculins de séries classiques dans des position plus...osées dirons-nous... Leur succès grandissant, les professionnels du milieu ont repris le terme. Il est amusant de voir qu’en majorité, les dessinateurs de yaoi sont...des femmes ! Et leur lectorat est essentiellement féminin également !

Pour une raison inconnue, les femmes japonaises raffolent d’histoires ou de jeunes hommes, plus ou moins éphèbes et androgynes, vivent un amour soit passionné, soit impossible. Le yaoi se subdivise en sous-catégories selon l’âge des protagonistes, la sexualité évoquée ou montrée. Les lesbiennes apprécient également le pendant féminin du yaoi, le yuri, très prisé aussi des jeunes hommes. On se demande pourquoi...

 

Les œuvres de Gengoroh Tagame sont plus...masculines et n’entrent pas dans le cadre du yaoi, mais dans celui du bara. Attention, son œuvre va de l’érotisme le plus pur au sado-masochisme le plus poussé, dans des proportions que vous n’avez pas idée ! Mais alors, vraiment pas !

On ne pourrait terminer cette revue sans évoquer un dernier point : le militantisme.

Avant même la grande rupture qu’a constitué pour nos sociétés Mai 68, la cause homosexuelle a utilisé la BD comme instrument pour promouvoir sa cause de lutte pour l’égalité. Les comics ou journaux mainstream leur étant fermés, les auteurs gays ou gay-friendly se sont contenté du monde de l’underground. Fanzines tirés à peu d’exemplaires et à la diffusion incertaine et irrégulière, beaucoup de journaux ont profité de leur liberté totale d’expression pour se lâcher totalement, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. La libéralisation progressive des mœurs a d’ailleurs porté un rude coup à ces journaux qui ont dû relever leur niveau graphique et narratif pour survivre dans un monde ou même la subversion est devenue une norme.

 

Soyez rassurés... Le coté porno n’est pas oublié non plus... Loin de là ! Et oui, ça lui descends vraiment jusque là...Il y en a, quand même...

Exilé à Paris en raison de son homosexualité, l’argentin Copi publie ses bandes dans « le nouvel observateur ». Une génération après, Cunéo fera de même avant de sortir son « mariage de Roberto ».

La BD gay n’est pas en soi différente de la BD classique. La seule différence notable en est le thème et son traitement. Les histoires mettant en scène des personnages homosexuels sont en règle général traitées d’une façon bien plus crédible, sans oublier d’être parfois cruelle. On notera toutefois qu’en raison de la relative rareté du matériel, les normes de qualité graphiques sont parfois bien plus basses que dans la BD mainstream...

 

Bien que l’histoire en elle-même est plus touchante que bien des « cages aux folles », la quête amoureuse de Jonathan n’est pas prête de concourir pour le prix du dessin... Mais bon, le principal est respecté : une bonne BD, c’est en premier lieu une bonne histoire. En deuxième lieu, une bonne histoire. En troisième lieu, une bonne histoire.

On ne peut que souhaiter que la qualité progresse dans ce domaine. C’est bien parti en Europe, avec non pas un français ou un belge aux commandes, mais assez curieusement, un allemand.

La BD en Allemagne est encore à l’état embryonnaire, comparé aux géants franco-belge, ou même aux espagnols ou aux italiens.

Pourtant, c’est un dessinateur allemand qui le premier a réussi l’improbable pari du mariage de la carpe Gay avec le lapin Mainstream. Depuis ses débuts dans le milieu Gay allemand des années 70, Ralf Koenig a conquis, après l’auditoire gay et lesbien, une grande partie du public hétérosexuel. Ses œuvres simples, mais de haute qualité graphique, ses scénarios touchants puisant dans le quotidien gay et ses reprises iconoclastes de grands classiques comme Iago (qui parodie Shakespeare) ou Lysistrata ( d’ Aristophane) lui ont ouvert les portes des grandes maisons d’éditions (il en a choisi une seule, bien entendu...).

 

Ralf n’hésite pas à montrer qu’homo ou hétéro, c’est pareil. Quand l’être aimé part pour ne plus revenir, il ne reste plus qu’à se lamenter dix minutes avant d’ouvrir son carnet d’adresses...

Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’il ne soit pas le seul et que d’autres auteurs profitent, à terme, de la porte ouverte.


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6 réactions à cet article    


  • Lapa Lapa 17 mai 2010 14:57

    et les dupontd ?? pacsés ? ;-


    • Mmarvinbear mmarvin 17 mai 2010 21:22

      Non d’après leur auteur ils sont cousins.

      Bon en même temps l’un n’empêche pas l’autre...


    • Jack Lily-Mosby Jack Lily-Mosby 18 mai 2010 08:57

      Sans oublier Pascal Brutal, le héros (très) viril de Riad Sattouf, ouvertement bisexuel. Grand Prix du Jury à Angoulême, excusez du peu. smiley


      • Mmarvinbear mmarvin 18 mai 2010 13:09

        Exact.

        Sauf que si vous le lui dites, Pascal vous en colle une. Il n’aime pas passer pour autre chose qu’ un hétéro...


      • Le Corbeau Magnifique Le Corbeau Magnifique 17 janvier 2015 21:59

        Et Valls et Hollande ?

        Gayet est jalouse ?


        • BOBW BOBW 1er avril 2015 12:49

          Et Laurel & Hardy  smiley ??

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