• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Le Prêche des oiseaux

Le Prêche des oiseaux

 

Francescu d'Occi.

 

JPEG

Il est un village abandonné des humains depuis bien longtemps. Les maisons ne sont plus que ruines et ronces tandis que le vent en a fait sa demeure. Seule l'ancienne église a encore conservé ses murs sans que nul fidèle ne vienne y prier le ciel. Si pendant la saison, les touristes s'y font ombres furtives, tentant de redonner un peu de vie à ce décor fantomatique au paysage sublime, la mauvaise saison attend son heure pour que revienne le temps des légendes.

Quand le silence retombe à nouveau sur Occi, que les derniers visiteurs s'en sont retournés sur le continent, Francescu, un homme, habillé de noir gravit le sentier pierré pour venir passer là les quatre mois de la mauvaise saison. Ses pas sont si légers que sa démarche effleure tout juste le sol. Nul ne sait d'où il vient, qui se cache derrière ce prénom qu'il aurait cédé un jour, par inadvertance à un chasseur, plus curieux que les autres ou simplement plus vantard.

Il se murmure que l'homme s'installe plutôt mal que bien dans ce qui reste de l'ancienne église en dépit des panneaux d'interdiction auxquels il ne prête aucune importance. Il est chez lui, c'est son domaine tandis que l'hiver habille son territoire de couleurs sombres. Comment vit-il ? Mystère ! Les premiers rayons de soleil, le verront redescendre après un séjour qui alimente toutes les conversations.

Bien des curieux, gens de Lumio au pied de la colline ou de Calvi, un peu plus loin, ont tenté de s'approcher pour découvrir ce qui se tramait tout là-haut. Leur curiosité fut toujours déjouée, les oiseaux dont Occi était devenu le royaume, l'alertaient à la moindre visite. Francescu disparaissait littéralement, se fondant dans les ruines ou le maquis tout proche.

Les curieux s'en trouvaient pour leurs frais, n'ayant rien à voir qui puisse alimenter leur appétit de comprendre. Tout juste le sentiment qu'ils venaient de déranger une cérémonie, quand une folle envolée de Milans et Aigles royaux, Buses et Sittelles communes détallaient à leur approche en faisant un tel vacarme qu'il était clair qu'ils exprimaient leur mécontentement de manière véhémente.

Que se passait-il dans l'ancienne église ? Comment ce diable de bonhomme s'envolait-il à l'approche de ses semblables ? Que faisait-il avec tous ces oiseaux qui semblaient le protéger et le vénérer ? Autant de questions qui alimentaient les veillées et les fantasmes dans la vallée. Bien malin du reste qui pourrait y répondre car il aurait fallu déjouer la surveillance des oiseaux.

Les années passaient, le mystère demeurait et plus encore s'épaississait. La mauvaise saison revenue, l'homme revenait, immuable, inchangé. Le temps n'avait aucune emprise sur lui, il arrivait sur la route, tel un pèlerin qui allait gravir son Golgotha, comme suspendu à un fil invisible. C'était le seul moment pour les habitants de la vallée où ils l'apercevaient au loin, le devinant plus exactement sans même oser l'apostropher. Il y avait une sorte d'interdit implicite que chacun respectait et une nécessaire distance.

Francescu passait dans un silence de mort, il faudrait attendre quatre mois pour le revoir descendre dans l'autre sens et disparaître comme il était venu, sans un mot, sans un regard. Le temps alors suspendait son vol tandis que la montagne devenait le royaume des oiseaux noirs et bruns. Leurs chants s'élevaient, entêtants et envoûtants, toujours aux mêmes heures. Puis l'homme parti, ils quittaient en nombre la Balagne pour aller investir toutes les hauteurs de l'île.

Les autorités se mirent naturellement en quête de découvrir ce mystère. Rien n'est plus pernicieux pour le pouvoir qu'une légende qui court ainsi sans qu'on puisse l'instrumentaliser. Dans les fichiers, nulle trace de ce drôle d'oiseau. « Il fallait l'intercepter à son arrivée pour l'interroger ! », telle était la consigne émanant du pouvoir central.

Des barrages furent installés dans toute la vallée pour se saisir de l'inconnu. Les forces de l'ordre firent chou blanc. Francescu était passé à travers les mailles du filet, il était déjà à Occi quand l'ordre fut donné de lever ces barrages qui faisaient monter la colère dans le secteur. Cependant ces dispositifs contraignants n'avaient servi à rien.

Un dispositif plus conséquent encore, doublé cette fois d'une surveillance aérienne par l'entremise d'hélicoptère fut mis en place quatre mois plus tard. Même résultat désolant, les villageois virent l'homme descendre puis plus rien. Quelques pilotes prétendirent avoir manqué de perdre le contrôle de leurs engins par la faute d'oiseaux particulièrement agressifs. Mais à part ces rumeurs, nulle trace du lascar.

L'échec de la police fut de nature à accentuer la réputation de Francescu. Toute la Corse chantait son nouvel héros, un personnage d'autant plus emblématique que personne cette fois ne le mettrait jamais en cage. Il y avait là tous les ingrédients pour fonder un nouveau culte, un mythe comme aiment à se les inventer les peuples qui désirent s'émanciper.

Les Milans devinrent les oiseaux symboles. Leur effigie fleurit sur bien des murs des villes et des villages. Le prêcheur aux oiseaux d'Occi était désormais l'icône d'un peuple en mal d'indépendance. Le pouvoir central perdait totalement le contrôle de la situation. Ses représentants dans l'île restaient le bec dans l'eau tandis que leur autorité battait de l'aile.

Quand le temps revint du retour de Francescu, toute la Corse était en état de siège. Des renforts étaient venus du continent, les forces de l'ordre étaient partout sauf à proximité de Lumio pour ne pas mettre le feu aux poudres. Il était impérieux de mettre la main au collet du mystérieux individu à distance de son nid d'aigle.

Une fois encore, il ne se passa rien. L'homme ne se matérialisait qu'au pied de sa colline au moment même où les oiseaux lui faisaient cortège. Cette fois, il y avait diablerie là-dessous. Le pouvoir central ne pouvait se confronter à la puissante force des ténèbres sans prendre le risque de se brûler les ailes. On cessa en haut lieu de vouloir s'emparer de ce drôle d'oiseau. Libre comme l'air il était, libre il resterait.

Son histoire a progressivement été oubliée. Pourtant quand l'hiver revient, Francescu refait son apparition. Bien peu désormais accordent crédit à cette légende, c'est si commode de penser que ce qui échappe à notre compréhension n'existe pas. Il importe de ne pas se fier qu'à une lecture matérialiste des choses, c'est justement à cause de celle-ci que notre monde va si mal. Les oiseaux comme nombre d'autres habitants de cette Planète ont aussi leur mot à dire dans son bon fonctionnement.

Qu'importe si ce mot n'est qu'une succession de chants auxquels nous sommes incapables de donner le moindre sens, ils n'en sont pas moins porteurs d'un message qu'il serait bon d'écouter. Que les oiseaux soient en mesure de nous donner l'illusion de par leur vol d'un être mystérieux, gravissant la colline, devrait nous inciter à leur donner créance pour mieux les écouter.

À contre-vol

 


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (4 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • Clark Kent Séraphin Lampion 12 juin 10:40

    Pour écouter les oiseaux, il faut qu’il y en ait, or « les espaces dont dépendent les oiseaux sont anéantis par les humains »


    • juluch juluch 12 juin 15:42

      Ca doit être beau à voir....vu sur le net qu’il y a aucun chemin carrossable....ils ont bien fait de laisser comme ça !

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité



Les thématiques de l'article


Palmarès



Publicité