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26 siècles d’éducation à Marseille – partie 1

Marseille capitale du savoir ? Oui et non. Difficile de rester au top 26 siècles d’affilée, et des philosophes grecs à la Fonky Family la cité a connu des hauts et des bas intellectuels. Car si pour Georges Sand, « Elle n’est qu’une ville d’épiciers et de marchands où la vie de l’intelligence est parfaitement inconnue. », Cicéron en parle en ces termes : « Je ne t’oublierai pas Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent, que la plupart des nations se doivent céder, et que la Grèce même ne doit pas se comparer à toi. ». Cherchez l’erreur !

Dès sa fondation Marseille dispose d’un atout de taille : elle est grecque. Je ne vous refais pas un topo sur la grandeur de la Grèce antique, dont les philosophes sont encore étudiés, les œuvres d’art encore admirées, l’écriture encore usitée. Les colons grecs originaires de Phocée vont reproduire leur modèle éducatif dans la cité nouvelle, ce qui en plus de bénéficier aux Massaliotes, va également rayonner au-delà dans la Gaule voisine, Massalia étant entourée par des peuples celtes. Grâce aux échanges économiques et culturels la langue gauloise peut désormais être transcrite en lettres grecques et le géographe romain Strabon nous rapporte que les commerçants gaulois réalisent leurs contrats en grec.

Le passage à l’époque romaine s’opère dans la continuité, la culture romaine étant très largement inspirée de la culture grecque. Tous les intellectuels romains savent écrire le grec et en connaissent la littérature. Aller se faire éduquer chez les Grecs, n’est pas une insulte du Stade Vélodrome mais plutôt une obligation pour tout Romain de bonne famille. Seulement la Grèce c’est loin, tandis qu’aux portes de l’Italie existe une ville où enseignent nombre de célèbres intellectuels. Des Romains de plus en plus nombreux, dont Cicéron, sont envoyés parfaire leur éducation à Massilia. Sur les quais de son port on parle le latin et le gaulois mais la langue grecque demeure l’unique véhicule culturel. La future élite est formée en trois temps : de 7 à 12 ans, l’enseignement primaire est dispensé par un maître, puis de 12 à 15 ans, c’est un grammairien qui prend le relais, et au-delà de 15 ans, quand le jeune maîtrise la langue et le socle de connaissances générales (maths, astronomie, musique, histoire…) c’est un rhéteur qui apprend aux jeunes hommes à manier la pensée via la philosophie et la rhétorique ou l’art de savoir argumenter. La matinée est consacrée à l’écriture tandis que l’après-midi les cours de rhétorique et philosophie se tiennent souvent aux thermes.

La cité engendre des personnalités renommées tel le navigateur Pythéas qui passa les Colonnes d’ Hercule (Détroit de Gilbraltar), frontière du monde connu à l’époque, et partit explorer l’Europe du Nord probablement jusqu’à la Mer Baltique. Un périple tellement incroyable que beaucoup le traitent d’affabulateur, Strabon en tête. La véracité de son périple est aujourd’hui évidente, et c’est fort de son éducation à la géographie et l’astronomie que Pythéas explique l’influence de la lune sur le phénomène des marées (inconnues en Méditerranée), calcule la latitude de Marseille et interprète la longueur des journées polaire en été pour accréditer la théorie d’une Terre ronde. La médecine n’est pas en reste avec des pharmaciens et cliniciens marseillais cités par le célèbre Galien et en prime un grand marché aux herbes médicinales.

Pourtant au IIIème siècle après Jésus-Christ, c’est la décadence. Marseille est rudement concurrencée par la ville d’Arles, dont l’accès fluvial à l’intérieur du continent est meilleure, mais également Narbonne et Lyon. L’économie marseillaise en prend un sérieux coup et la vie intellectuelle s’en ressent nécessairement en raison de l’appauvrissement des habitants. Les invasions germaniques n’aideront pas, car si les « barbares » en question sont très loin d’être des sauvages leur raffinement intellectuel n’est quand même pas des plus impressionnants. Ainsi se succèdent Wisigoths (476 puis 500), Burgondes (484) et les Francs en 536. Un peu de brutalité dans un monde de finesse !

De l’ombre à la lumière, notre chère ville va renaître d’une manière nouvelle. Le propre de cette époque est le monopole de l’Eglise sur la connaissance : les clercs font partie des rares lettrés et c’est seulement grâce à leur maîtrise du latin et du grec que la culture peut se répandre. La religion chrétienne, venue d’Orient, s’est diffusée en Occident via l’Empire Romain et bientôt des centaines de monastères se créent un peu partout. A Marseille, l’Abbaye de Saint-Victor va devenir un phare culturel, en particulier grâce à Saint Jean Cassien, célèbre moine érudit qui se fixe à Marseille. Il est au cœur du dialogue théologique avec une vision progressiste et s’attire les foudres des intégristes en affirmant que si dans l’œuvre du salut tout vient de Dieu, rien ne se fait sans l’Homme. Bon, c’est vrai qu’il a poussé le bouchon un peu loin… Les moines copistes, valeureux ancêtres de la photocopieuse, travaillent sans relâche pour dupliquer et diffuser les manuscrits qu’ils possèdent et contrairement à une idée reçue l’époque médiévale n’est pas toujours obscurantiste, les échanges culturels ont lieu dans toute l’Europe par le biais des hommes d’Eglise et la culture antique n’est pas entièrement oubliée. Si les sources historiques font cruellement défaut pour que nous puissions donner une image fidèle de ce qu’est l’éducation à Marseille au Moyen-âge, quelques rares documents nous sont parvenus, comme ce registre de la bibliothèque de l’Abbaye Saint-Victor qui compte pas moins de 700 manuscrits en 1374, soit 400 de plus qu’au registre de 1275. On notera tout de même l’absence remarquable d’école de commerce ou de droit dans une ville entièrement tournée vers le commerce.

Au cours des siècles suivants, la ville accuse toujours un retard d’alphabétisation. Il est vrai que s’adonner au commerce ne requiert pas de savoir lire car l’accord passé oralement devant témoin puis topé suffit en général, et les contrats importants sont dictés devant notaire. Cependant le Conseil de la Ville de Marseille discute maintes fois l’opportunité ou non de généraliser l’éducation pour les classes intermédiaires et pauvres. Les notables et hommes d’Eglise sont partagés entre une certaine volonté de statu quo menant à une reproduction sociale en leur faveur et le besoin d’éduquer les pauvres, permettant une croissance économique par l’augmentation des qualifications et le recadrage d’une jeunesse jugée trop en proie à la débauche. En 1401, la première école communale, subventionnée par les pouvoirs publics, est gratuitement ouverte aux enfants de la ville. Dès le début on assiste à une importante concurrence des « maîtres d’escole », sorte de précepteurs privés embauchés par des familles qui n’ont pas toujours attendu pour prendre en main l’éducation de leurs enfants.

En 1571, la ville de Marseille instaure le premier collège sur le modèle des collèges parisiens. Les pères Jésuites, spécialistes incontestés de l’éducation, sont sollicités mais refusent à plusieurs reprises de venir enseigner à Marseille, arguant que « La cité est adonnée à la marchandise et non aux études. ». Ils lui préfèrent Aix-en-Provence où une Université a été fondée en 1409. Qu’importe, le collège est confié aux Oratoriens, ennemis idéologiques des Jésuites. En 1609, on note l’ouverture d’une académie privée dans laquelle sont dispensés aux jeunes nobles les connaissances indispensables à « l’honnête homme ».

La généralisation de l’enseignement sous l’Ancien Régime doit beaucoup à l’Eglise et à la charité privée. C’est en 1639, que la Compagnie du Très-Saint-Sacrement de l’Autel, société secrète de notables fortement religieux, crée la toute première école charitable. Cette institution ouverte aux garçons et filles pauvres leur offre une éducation élémentaire fortement empreinte de religion mais qui permet d’espérer une ascension sociale. En 1673, c’est le Petit Hôpital de la Providence qui est créé pour héberger et élever les enfants trouvés. A 7 ans, ils doivent quitter l’établissement et finissent trop souvent mendiants sur l’actuel Vieux-Port, généralement « compagnons » de pédophiles travaillant aux Arsenaux Royaux tout proches. Certains enfants sont alors formés à la marine, et les plus doués sont gardés à l’hôpital pour être formés à la médecine comme assistants. Résidant sur place ils sont appelés « internes » de l’hôpital alors que le chef de service qui réside à l’extérieur est un « externe », c’est probablement l’origine des termes actuels bien que le sens en ait complètement changé.

Jusqu’à la Révolution Marseille tente de combler son retard en matière éducative, un retard doublé d’une inadéquation à sa vocation commerciale maritime. Les enseignements sont bien trop abstraits et ne peuvent former que des hommes de droit ou d’Eglise. On assiste alors à la création d’écoles privées à vocation professionnelle ou l’on apprend la géographie, les langues vivantes, la comptabilité, le change étranger, la navigation, etc., Le tout en langue vulgaire, c’est-à-dire autre que le latin ou le grec.

Marseille devient française en 1481 et dans les siècles qui suivent on constate une forte dépréciation du provençal (langue d’oc) au bénéfice du « françois » (langue d’oïl). L’équation est simple : pour faire une carrière intellectuelle il faut quitter Marseille, et pour cela il faut maîtriser la langue nationale imposée à tous par l’Edit royal de Villers-Cotterêts en 1539. Voilà qui n’est pas évident, surtout pour la prononciation ! On trouve plusieurs mentions de précepteurs privés en charge d’enseigner à leur élève le français « avec la bonne prononciation de Paris », histoire d’éviter les moqueries une fois dans la capitale. Ainsi l’uniformisation linguistique, si regrettable qu’elle soit d’un point de vue patrimonial, est l’unique chance pour les provinciaux de réussir dans les plus hautes fonctions.

A la fin de l’Ancien Régime les gens de la ville sont majoritairement capables de lire et écrire le français en dehors des ouvriers non qualifiés et marins (au Tribunal de Pêche on ne parle que provençal). Dans la campagne ce sont encore 80% des paysans provençaux qui sont analphabètes, tout comme une majorité de Français au Sud d’une ligne St-Malo-Genêve. La vocation commerciale de Marseille lui attire un large mépris de la part des élites lettrées qui misent sur Aix-en-Provence où se trouvent le Parlement de Provence et les cours de justice. Mais entre les institutions subventionnées et les établissements privés gratuits ou payants il est tout à fait possible pour le jeune Marseillais d’apprendre à maîtriser les trois éloquences : le barreau pour les métiers de droit, la cité pour les fonctions politiques et administratives, et la chaire pour les métiers d’Eglise. La fondation d’une Académie des Belles-Lettres en 1726 et l’ouverture d’un collège Jésuite en 1727, renforcent la culture d’une ville qui se remet à peine de la Grande Peste qui a sévit quelques années plus tôt.

 

Pierre SCHWEITZER

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2 réactions à cet article    


  • gordon71 gordon71 16 mai 2012 07:44

    bonjour

    Marseille, et la provence
    Mistral (Frédéric), Bosco, Giono, Daudet, Pagnol.....

    merci d’évoquer cette ville au fichu caractère, qui ne laisse pas indifférent

     (mais qu’on n’aimerait pas voir abuser sur certaines traditions, qui ne réjouissent que les marchands ce cercueils et de munitions....)



    • easy easy 16 mai 2012 09:56

      Je ne suis pas assez connaisseur de la chose abordée pour en disputer quoi que ce soit mais j’apprécie beaucoup ce principe de la mise en perspective historique.

      Ce genre de travail offre forcément aux réflexions de chacun de nouvelles clefs ou entrées afin de mieux comprendre ce qu’il observe au présent 

      Merci

      (George Sand sans s)

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