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Albert Marcoeur présente ses Travaux pratiques au Café de la danse


(Par Olivier Bailly). Musicien rare, Albert Marcoeur se produit pendant cinq jours au Café de la danse, à Paris. Trente-quatre ans après son premier album, ce groupe inclassable qui porte le nom de son chef d’orchestre a conservé la même folie créatrice et porte le même regard étonné sur le monde qu’à ses débuts.
Albert Marcoeur n’a jamais cédé un pouce de terrain à l’industrie de la musique, agissant toujours hors des sentiers battus. Il n’y aurait que ça, il mériterait déjà toute notre considération, mais en plus Albert Marcoeur est un génie. Un génie méconnu ? Alors profitez de son passage à Paris pour faire connaissance !


Albert Marcoeur ? L’un des musiciens français les plus passionnants des trente dernières années. Albert Marcoeur, c’est le nom d’un groupe dont le multi-instrumentiste, chanteur, arrangeur, chef d’orchestre est Albert Marcoeur.

Il y a longtemps, on a surnommé Albert Marcoeur le Franck Zappa français. Même si à une époque cette comparaison l’agaçait car il ne se trouvait plus d’affinité avec Zappa, Marcoeur partage ce sens du fignolage, du travail bien fait, mais aussi cette folie inhérente à tout grand créateur : « L’effet Marcoeur ? Une sorte de contagion insidieuse de la folie organique. Pendant les deux premiers morceaux, on s’accroche. Les rythmes ricanent, chaque note écorche nos habitudes. Agacement, panique. On se dit zut, Marcoeur, c’est trop tordu pour moi. Et puis on s’y fait. On comprend que tout est possible et qu’il vaut mieux en prendre son parti » (Jean-Pierre Lentin. Le Monde de la musique, n° 6, 1978). 

En 1974, Albert Marcoeur sort un premier disque. Son titre : Albert Marcoeur, tout simplement. Depuis, Albert Marcoeur a sorti une dizaine d’album et un DVD en concert. Pas plus. Pas question de s’économiser, mais de fignoler.

Albert Marcoeur, né en 1947, est un musicien hyper exigeant. Ça s’entend. Bien sûr, au premier abord, ce que l’auditeur entend, lui, ce sont les sons et les mélodies instrumentales et vocales. Les paroles chantées par Albert Marcoeur sont bien trop éloignées des canons vocaux en vigueur pour qu’on les appelle des chansons.

Pourtant c’est dommage car C’est raté c’est raté, qui ouvre le premier album de 1974, est un petit bijou. Mais il faudrait parler aussi de Tu tapes trop fort, de Qu’est-ce que tu as ?, du Nécessaire à chaussures - nécessaire fantaisie que tous les amateurs d’Albert Marcoeur connaissent bien -, de Elle était belle qui figure sur le deuxième disque, Album à colorier.

Albert Marcoeur, ce sont « des textes étranges, écrivait Jean-Pierre Lentin en 1978 : la nuit est vraiment noire. Y a des gens pas polis, d’autres qui font du mal. Le seigneur essuie tout… Des objets quotidiens qui prennent des proportions absurdes… et la réalité qui dérape… Et puis des hymnes aux bonnes choses de la vie…Voilà le monde d’Albert Marcoeur. Quelque chose d’unique et d’inimitable. Confectionné avec un tel soin, un tel souci du détail sonore ou visuel, que même les réfractaires (il y en a) doivent tirer leur chapeau, par respect du travail bien fait ». Je vous l’ai dit : du fignolage.

Un esprit qui au fil des albums n’a pas varié. A propos du dernier-né, Travaux pratiques, que l’on pourra entendre sur la scène du Café de la Danse du 15 au 19 octobre, l’excellent Guy Darol dit ceci : « Plus profond, infiniment plus vaste, stellaire et interstellaire entre tous, le dixième album d’Albert Marcoeur marque un pas vers l’essentiel, un degré dans la gravité, une étape où le vocable métaphysique n’est pas de trop. Avec Travaux pratiques, Albert Marcoeur englobe les maux de l’époque (du tabagiquement incorrect au paparrazisme des atrocités) sur un lit de cordes soyeuses au creux duquel nous ne nous étions encore jamais éployés. Minimaliste (au sens de Moondog), susurré (au sens du sprechgesang), ce dernier grand œuvre (disponible par correspondance) signale une nouvelle direction. Toujours à base de petites vignettes comico-réalistes écrites avec un soin qui garantit le confort sans qu’on n’ait à se soucier de l’effort produit, Travaux pratiques est à l’image du paquebot qui orne la pochette : un voyage relaxant et méditatif. »

Au début de l’aventure Albert Marcoeur travaille déjà avec ses frères Gérard et Claude, mais aussi avec le clavier François Bréant (qui illustre les pochettes des trois premiers albums, dont l’épatant Celui où il y a Joseph), le guitariste Patrice Tison et le bassiste Pascal Arroyo. Ces trois musiciens travailleront ensuite avec Bernard Lavilliers. D’autres arriveront comme le guitariste François Ovide, le bassiste Farid Khenfouf…

Albert Marcoeur est né en 1947. Il suit très tôt au conservatoire de Dijon, des classes de clarinettes et d’orchestre (entre autres) : « A cette époque, raconte-t-il, le conservatoire était draconien. Il n’était pas question d’en sortir pour jouer dans d’autres formations, a fortiori modernes. Un jour, pourtant, la situation s’est présentée et le directeur m’a convoqué parce qu’il y avait une photo dans le journal le lundi (nous avions dû faire un tremplin rock, la veille). Je ne lui en ai gardé aucune animosité, mais je me souviens qu’il m’a demandé de choisir. Etait-il mécontent de mon travail ? Non, mais simplement on ne pouvait faire les deux. Ça m’a remué.

Je sentais bien que le conservatoire était important pour apprendre l’instrument, que ça m’intéressait vachement et que ça ne m’empêchait pas d’écouter toute l’éclosion musicale de l’époque, les Yardbirds, Cream, les Stones première époque. Avec ces groupes je découvrais la guitare et je me disais « ça c’est un instrument qu’il n’y a pas dans l’orchestre symphonique ! Autant la batterie peut être assimilée aux percussions autant j’ai tout de suite senti l’intérêt de la guitare. On était en présence de quelque chose de nouveau. Il fallait œuvrer ».


Depuis, Albert Marcoeur n’a cessé d’œuvrer, de s’intéresser à l’éclosion musicale toujours en gestation, toujours en devenir, et de mêler les cordes classiques à celles, électriques, des guitares et des basses avec sa voix au milieu, un peu chantée, beaucoup parlée, comme celle d’un vieux sage commentant la marche du monde, forcément, le mélange est unique. Et inclassable : « Je suis classé sur plusieurs étiquettes dans les bacs (variété française, rock français, chanson), mais aussi jazz, new age, rock progressif. Je suis ravi quand je vois ça (sauf la chanson qui agonise et je n’ai pas le temps de lui faire du bouche-à-bouche)… J’aimerais bien que ma musique soit classée dans le rayon Musique par ordre alphabétique. » (Interview d’Albert Marcoeur par Olivier Masson, Revue et corrigée, avril-mai 1991).

Quoi qu’il en soit, et quel qu’en soit le style, la musique d’Albert Marcoeur est toujours très écrite. Toujours ce souci du fignolage. Albert Marcoeur se méfie de l’improvisation. Les albums d’Albert Marcoeur sont tous fabriqués à la maison, une ancienne gare située en Bourgogne. Mais surtout, ils sont tous distribués par la maison, autrement dit par Label frères, Albert Marcoeur ayant pris depuis longtemps ses distances avec l’industrie du disque : « Je suis un amateur. Je veux toujours que ça reste un plaisir et ne jamais être dépendant d’un climat commercial ».

S’il a produit peu de disques, c’est parce qu’il les fignole, mais aussi parce que personne ne le presse et que ses activités sont étendues : écriture pour harmonies municipales, musiques pour chorégraphies et films d’animation, arrangements (en 1976, il a notamment arrangé le superbe Anticyclone de Dick Annegarn), sans oublier la scène qu’il prépare avec le même souci du détail, la même application et la même patience.

Ne jamais aller trop vite, ne jamais s’énerver car quand on s’énerve ça rate toujours. Tapes doucement, ça rentrera tout autant !

En 1998, pour l’ezine Art zero, j’interviewais Albert Marcoeur à l’occasion de la sortie de son disque M, a, r et cœur comme cœur. Dix ans après, nouvelle interview  !

Olivier Bailly : Te considères-tu comme une figure du rock français, comme un chanteur (français)…

Albert Marcoeur : … C’est un peu comme si tu me demandais de choisir au restaurant entre une côte de bœuf saignante ou une escalope de dinde trop cuite. Un peu rocker, un peu romantique, un peu violent, un peu classique, un peu moderne, un peu joyeux, un peu triste, un peu traditionnel, un peu révolutionnaire, mais pas chanteur du tout.

OB : ... Comme un jazzman, alors, ou un musicien de formation classique ?
AM : Un jazzman, sûrement pas. Une formation classique, on peut dire, mais parsemée de stages modernes et de séances d’insertion et d’intégration curieuses.

OB : Tes « chansons » semblent être davantage des contes que des chansons. Comment considères-tu les textes que tu écris et que tu mets en musique ?
AM : La chanson d’aujourd’hui et de surcroît française me broute les testicules et me consterne. Je considère mes textes avant tout comme un matériau sonore que je vais travailler, partant du principe que les gens qui content, racontent, narrent et récitent, émettent sans y penser une mélodie harmonieuse et rythmique en soi. Comme il y a des mots, des phrases, autant que ça soit sensé et pas trop nunuche, mais je m’arrangerai toujours pour que la façon dont j’enchaîne ces mots, ces phrases soit en accord et fluctue en bon voisinage avec les harmonies de la pièce que j’écris et le ton et la crédibilité de l’histoire. La ponctuation sera la partie silencieuse de la partition.

OB : Cette difficulté à te cataloguer dans un genre explique-t-elle qu’on ne voit plus depuis longtemps tes disques chez les disquaires et que tu préfères les distribuer toi-même via internet ? Tu es un des premiers artistes en France à avoir choisi, de longue date, ce mode de commercialisation. Qu’est-ce qui te satisfait dans cette manière de fonctionner ?

AM : Nous avons souhaité depuis longtemps bon vent à l’industrie musicale et à ses supermarchés et du même coup avons été épargnés par ses chutes boursières, sa taylorisation, ses planches pourries, ses compressions et autres stratégies de communication. Sans animosité et avec la plus grande joie car nous prenons tout le temps nécessaire par exemple pour publier ce disque dont nous avons pu soigner chaque élément. Nous travaillons également avec moult labels étrangers qui commandent les albums en nombre directement chez Label Frères (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Espagne, Royaume-Uni), avec des magasins de disques qui méritent cette appellation (Bimbo Tower et Exodisc à Paris, Gibert Musique à Dijon...), avec les bibliothèques, médiathèques, sonothèques - des professionnels passionnés, compétents qui croient à la musique et croyez-moi, ils sont nombreux !  

OB : Penses-tu qu’internet soit une chance pour les musiciens ?

AM : Fouiller, découvrir, se rendre compte, communiquer, échanger, correspondre, produire et distribuer son travail. Et tout ça aux quatre coins du monde. Qu’est-ce qu‘un musicien peut espérer de mieux aujourd’hui ?

OB : Depuis trois décennies, tu travailles en fidélité avec les mêmes musiciens. Le lieu où Albert Marcoeur compose et mixe est toujours le même, le graphisme des pochettes de disque est confié au même artiste. Albert Marcoeur c’est la continuité dans le changement ?

AM : Ça me fait drôlement plaisir que tu me parles du travail graphique autour des pochettes. C’est François Bréant qui avait conçu et illustré les pochettes des trois premiers albums (1974, 1976, 1979). Pascal Doury a illustré Celui où y a Joseph (1984). J’ai rencontré Patrick Couratin à cette époque et on ne s’est plus quitté. C’est lui qui est responsable et concepteur graphique de tous les digipaks et livrets (albums nouveaux, rééditions) qui sortent depuis la création du site en juillet 2001. Non seulement son travail est gustativement inspiré et irréprochable, mais il est toujours en accord parfait avec le contenu sonore. Dans mon travail, je ne me sens jamais animé ni par une envie de continuer quelque chose, ni par l’envie de changer, voire d’évoluer. Ça sort, je trouve ça bien ou je jette.

OB : On sent dans ton propos, depuis quelques albums, une espèce de pesanteur, un peu plus de gravité…

AM : L’âge sûrement y est pour quelque chose. Il participe et ajoute dans les analyses son pesant d’inquiétude. Je suis également persuadé que tout s’alourdit sérieusement autour de nous et que même, dans certains cas, ça s’écroule plutôt..
Et que pour résumer certains chapitres de nos pérégrinations, pour en relever l’hypocrisie ou la bêtise, l’humour ne suffit plus.

OB : Quel serait l’idée qui dominerait dans Travaux pratiques, ton dernier album ? Le temps qui passe ? La mort ?

AM : Pas de concept particulier dans Travaux pratiques. Juste l’envie d’une réunion cordiale entre un quatuor à cordes, des guitares électriques et des percussions insolites. Une bourrée en LA, une pièce sur les femmes, une autre sur les statistiques, un pamphlet pour et contre le tabac, des tergiversations entre l’envie et la raison, le bien et le mal, un constat humide du "Paris-Beurre", les questions et atermoiements d’un photographe de guerre et une lettre qu’un poète péruvien écrit à un ami. Je pense que le temps qui passe, la mort étaient beaucoup plus présents dans l’album précédent : L’ (2005).

OB : Pourquoi es-tu resté si longtemps absent des scènes parisiennes ?
AM : Sports et percussions avait été présenté au Théâtre Trévise en 1995. En 1998, il y avait eu un projet de spectacle avec Stéphane Salerno, Laurent Luci, Farid Khenfouf, Élise Caron et la fratrie marcoeurienne juste après la sortie de l’album M, a, r et cœur comme cœur à La Maroquinerie. Mais les travaux d’aménagement de la salle ayant été ajournés pour des raisons financières et de consignes de sécurité non respectées, les concerts furent annulés. Nous avons présenté L’ à Paris en octobre 2004 et mars 2005. J’ai écrit ensuite Travaux pratiques qui fut créé à Dijon en juillet 2007. L’album, enregistré pendant l’hiver 2007, mixé et masterisé en mars et avril 2008 est sorti le 15 mai 2008. Quelques concerts en province et à l’étranger et Paris, au Café de la Danse du 15 au 19 octobre. Un rythme de production ma fois… qui nous convient ! Pour un spectacle comme Travaux pratiques, il est peu de scènes à Paris en regard du fourmillement d’initiatives, festivals, et autres maisons de la culture que l’on a la chance de croiser en France et en Europe. Récemment les festivals "Les Nuits d’Eté", "Terra Tréma", "Musique Action"… Ça bouge !

Albert Marcoeur. Travaux pratiques. Du 15 au 19 octobre au
Café de la Danse. 5, passage Louis-Philippe. Paris 11e.

Crédit photo : Jean Tholance, juillet 2007


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1 réactions à cet article    


  • Bigre Bigre 14 octobre 2008 18:12

    Loin de moi l’idée de réduire son oeuvre à ces 2 chefs d’oeuvre que sont « estomac de mon coeur » et « Lady Di » mais ces 2 morceaux là me font tellement plaisir à écouter !

    Avec de la clarinette basse sur « Estomac de mon coeur » ... très beau !

    Un artiste à découvrir, oui, certainement !

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