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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Altamont 1969 : No sympathy for the devil

Altamont 1969 : No sympathy for the devil

Hier, Arte nous a gratifié de deux documentaires devenus cultes, dont le fameux Gimme Shelter, narrant au tout début les tractations de Mick Jagger avec les autorités pour obtenir l’autorisation de jouer gratuitement avec quelques autres vedettes de la scène rock américaine. Quelques détails montrent les traits de cette société américaine à l’apogée de ses années glorieuses de l’après-guerre marquée par une économie florissante encadrée par un Etat interventionniste, le tout sur fond de guerre froide. L’une des hantises des organisateurs, ce fut de savoir comment allaient se garer les dizaines de milliers de véhicules utilisés par les participants pour se rendre sur les lieux. Ce détail illustre parfaitement le niveau de vie des Américains au faîte de l’american way of life, avec des jeunes à peine sortis de l’adolescence et déjà au volant de spacieuses automobiles. Bref, le rock des sixties fut celui de l’émancipation de la jeunesse issue des classes moyennes, mais aussi un symbole de ralliement traversant les classes sociales puisqu’on trouva rassemblés des enfants de famille bourgeois, des fils d’ouvrier, mais aussi des jeunes travailleurs. L’université a joué un grand rôle, en tant que lieu où la parole se diffuse, où les idées s’échangent, où les classes sociales se mélangent, enfin, pas trop mais suffisamment pour créer une mixité sociale. On aura aussi noté cette phrase d’un notable local négociant avec l’avocat des Stones : « Je ne veux pas débourser un centime pour réparer d’éventuels dégâts ». In dollar we trust pensent les Américain en lorgnant sur un billet vert. D’autres séquences au début du film évoquent l’esprit de cette époque, signant déjà la marque du tandem Richard-Jagger, le premier qu’on devine déjanté, facétieux, désinvolte, frimeur et le second qui paraît plus posé, réfléchi, bref, la tête pensante des Stones. Ces musiciens ont tout fait pour jouer les mauvais garçons mais la société n’a pas fait non plus de cadeau à cette génération qu’elle considérait comme déglinguée, inadaptée au sérieux de la vie de famille et de travail.

Passons maintenant au concert. On voit des files d’automobiles garées et puis cet immense champ avec la scène. 300 000 jeunes ou un peu moins venus sniffer force substances musicales ou bien du genre médicinal mais pas autorisé dans les pharmacies. Le documentaire, avec son montage subtil et ses cadrages, est remarquable. On est tout de suite plongé dans l’ambiance du concert et l’on comprend déjà que l’ambiance n’a rien d’une kermesse populaire. Des types et des filles défoncés se distinguent dans la foule, ayant eu le don d’attirer la caméra. Des tensions apparaissent, surtout dès que quelques Hells sont de la partie. La légende raconte qu’ils ont été pressentis pour faire le service d’ordre moyennant 500 dollars et de la bière à volonté. Toujours est-il qu’on ne sait pas si les Hells pointent dès lors qu’il y a tension ou bien si leur présence est de nature à déclencher quelque incident (vaste question qui n’est pas résolue et qui continue à se poser, ici en France, plutôt dans certaines zones avec un service d’ordre en uniforme républicain. On les appelle les policiers).

Comme dans un film à suspense, les événements improbables s’enchaînent. La légende associe les Stones à ce concert aux contours pas très peace and love mais c’est un mauvais procès car si on suit parfaitement le docu, on s’aperçoit que l’ambiance délétère est déjà présente lorsque les Jefferson Airplaine effectuent leur prestation et l’on comprend que le concert se prépare à virer au vinaigre. Le point d’orgue sera évidemment la prestation des Stones, venus jouer de la bonne musique en offrant à la côte Ouest son Woodstock mais le public indocile, exubérant, les uns défoncés, les autres fanatisés, avec des Hells pas très sympas ni délicats... Bref, Jagger a dû pour une fois effectuer une prestation qui n’était pas prévue dans le service. Prêcher la foule à plusieurs reprises pour qu’elle se calme et tenter autant que faire se peut d’enchaîner les morceaux. Jagger savait sans doute d’instinct que si les Stones quittaient la scène, quelque émeute pouvait se produire. Fin du documentaire. On voit un Hells porter un coup fatal à Meredith Hunter, un jeune Noir de 18 ans, qui eut le malheur de sortir un gun. La fête est finie. Summer of love envolé.

Il serait dommage de diaboliser le concert d’Altamont, comme le fit Davis Crosby, sans recadrer l’événement dans une perspective sociale et historique plus élargie. Dans un livre devenu classique, Mike Davis décrit dans City of quartz l’évolution industrielle de Los Angeles dans les sixties, avec une urbanisation accélérée, des tensions entre propriétaires, des réactions face au progrès, par exemple ces riverains traquant les excès de vitesse sur Mulholland Drive. Bref, la face cachée et sombre du beau rêve américain se dévoilait. La suite, concernant les ambiances délétères de LA à Frisco, on la trouvera dépeinte comme nulle part ailleurs dans le Waiting for the sun de Barney Hoskyns. Cette année 1969 signe de son sceau diabolique la fin du rêve of love issu de la scène hippie à Frisco. Un événement marquant, les horreurs perpétrées par Manson et ses acolytes, une semaine avant Woodstock qui précède de trois mois Altamont. Hoskyns décrit avec des mots précis l’ambiance délétère prise par les grandes villes californiennes et notamment Los Angeles, avec notamment l’usage des drogues dures. Le mythe du rock comme pourvoyeur d’ondes positives était enterré. Nul n’avait plus de sympathy pour le devil. Et Jim Morisson, poète diablement inspiré, avait compris cette terreur sombre hantant les rues de Los Angeles, bien plus que tous ses confrères compositeurs si bien qu’Altamont, c’est dans cet inquiétant morceaux intitulé America, dans l’album LA Woman, qu’on peut la capter. L’Amérique, terre d’espérance mais aussi de violence. Dieu et le Diable y ont leur enseigne, se partageant le marché. Et comme disait John Phillips, avec Altamont, Dieu à perdu des points et le Diable en a ramassé beaucoup.


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21 réactions à cet article    


  • Bernard Dugué Bernard Dugué 18 juillet 2007 12:05

    Milles excuses pour cette coquille

    Le livre Waiting for the sun n’est pas de Nick Toshes mais de Barney Hoskyns (aux éditions Allia). Si une correctrice de la Vox pouvait rectifier, merci


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 18 juillet 2007 12:37

      Grateful West, Démian

      Merci au passage pour la correction sur Hoskyns et la précision apportée sur le nom de la victime, Meredith Hunter,


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 18 juillet 2007 15:00

      @Léon,

      Le film sur Hendrix est tout aussi fascinant par le personnage qu’il montre. Pas facile à écrire un texte original sur cette prestation montrant une osmose parfaite entre un guitariste et son instrument. J’ajouterais un quatrième docu, celui sur Dylan par Pennebaker, autre regard sur cette époque en pleine création


    • Gazi BORAT 19 juillet 2007 08:15

      @ leon

      « A propos de Jimmy Hendrix »

      Je suis d’accord avec vous pour relativiser le génie de Jimmy Hendrix car, réellement, il y a un peu d’esbrouffe il cède trop souvent à la facilité.

      Il n’a pas réellement inventé son style inimitable, il a simplement ajouté l’utilisation du larsen à un jeu que l’on trouve, avant lui, chez Hound Dog Taylor (génial bricoleur d’instruments) et B.B. King (virtuose incontestable).. mais il fut un excellent showman.

      Il fut aussi l’un des rares afro-américains à jouer pour un public blanc et à sortir du créneau soul..

      Tout chez lui était parfaitement étudié. Son look, inspiré de celui des esclaves noirs en fuite et qui s’intégraient dans des tribus indiennes, ses déclarations, dans le ton « Flower Power » de l’époque..

      Ce que j’ai retenu de ces deux films, c’est le (trop) court passage au début du film sur Altamont où l’on peut voir et entendre Tina Turner, alors au sommet de son art...

      J’en suis encore tout retourné..

      gAZi bORAt


    • La Taverne des Poètes 19 juillet 2007 12:58

      Léon : No sympathy for the Dibeul’ (West) ?


    • Gazi BORAT 19 juillet 2007 16:56

      @ leon

      Je l’ai vu il y a bien longtemps.. mais je me souviens de la prestation de Janis Joplin et aussi d’un double album « Live » avec une extraordinaire version du « summertime » de Gershwin..

      Janis Joplin a été un météore.

      Pour en revenir à Jimmie Hendrix, je me souviens d’un album « strange things » où il jouait divinement sans les lourdeurs que l’on a pu lui reprocher plus tard.

      On dit de lui qu’il a joué avec Little Richard mais personnellement, j’ai toujours pensé que cétait une légende..

      Avez-vous des infos à ce sujet ?

      gAZi bORAt


    • Emile Red Emile Red 20 juillet 2007 12:29

      Oupsss Gazi

      J’avais laissé passé ça : « Son look, inspiré de celui des esclaves noirs en fuite et qui s’intégraient dans des tribus indiennes »

      Ce n’était pas un look inspiré de, mais bien une réalité indienne, Jimi était en effet quarteron d’indien et a vécu très longtemps dans sa jeunesse avec sa grand-mère Cherokee.

      Juste une petite précision... smiley


    • dom y loulou dom 18 juillet 2007 21:19

      sympa votre article. Dans ce documentaire malheureusement il n’est pas question du LSD liquide distribué par litres à l’oeil par des agents de la CIA qui tentaient une expéreince de manipulation de masses et ont sciemment mis les hells à contribution pour le « service d’ordre ». Excusez-moi car je ne pourrai apporter les références. Toujours est-il que le parking fut sciemment planté à trente kilomètres de là laissant les 300’000 jeunes « défoncés » à la merci de quoi que ce soit qui tournerait mal, les échanges autour de recherches de médecins dans ce campus sont évidentes dans ce film. Mais on n’y entend pas non plus le chef de la CIA juste avant l’ouverture du concert :
      - Et ils s’asseyeront tous dans leur merde. (!)

      Ou comment démolir toute une génération allant à l’encontre du système oppresseur de conscience. Et certains continuent de croire que la montée des fascistes date de 2001...


      • Gazi BORAT 19 juillet 2007 06:57

        @ dom..

        Si le « Flower Power » ne fut pas une géniale manipulation de la CIA et débuta dès l’époque beatnik, il tomba à pic pour les classes dirigeantes américaines.

        Juste avant le début du « Summer of Love » à San Francisco(où furent distribuées massivement pour la première fois un LSD de provenance suspecte), une radicalisation politique de la jeunesse menaçait à partir de l’Université de Berkeley, juste de l’autre côté de la baie.

        Ce réveil d’une opposition politique, après des années de terreur maccarthyste, les actions contre l’engagement américain au Vietnam, indisposait sérieusement les élites conservatrices américaines et leurs non-moins réactionnaires (« les Pigs »), organes de sécurité.

        Le mouvement hippie contribua à canaliser l’énergie contestataire de la jeunesse du « Baby Boom » du champs politique et collectif à une quête individuelle hédoniste moins menaçante pour ler pouvoir et qui se dilua dans le psychedelisme.

        Les grands concerts remplacèrent les meetings.. Les popstars remplacèrent les intellectuels et les leaders révolutionnaires..

        Enfin, une fois Nixon parti, l’Amérique débarrassée d’un grand nombre de facteurs de tension : la gauche radicale se diluant dans l’écologie et les Blacks Panthers dans le « Grand Goulag Amerikkkain », l’Amérique devint « cool ».

        Le temps une petite parenthèse sous les présidences Ford/Carter, la marijuana, petite concession aux années hippies, fut quasiment en vente libre.. puis arriva Ronald Reagan et un retour au conservatisme qui n’a pas cessé depuis..

        gAZi bORAt


      • Gazi BORAT 19 juillet 2007 07:19

        @ DOM (suite)

        Parmi les zones d’ombre de cette époque passionante figure aussi l’épopée de la « Famille » de Charles Manson et sa tentative avortée de déclencher une guerre raciale (l’Helter Skelter) en impliquant le Black Panthers Party par les graffiti qu’il laissa sur les lieux de ses crimes.

        Il contribua à terroriser l’Amérique profonde et noircit l’image du « Flower Power » par sa « sympathy for the Devil ».. mais lui préférait les Beatles aux Rolling Stones..

        gAZi bORAt


      • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 11:09

        Bouhhh M.Dugué, pas un mot sur Otis Reding, l’art dans l’art, le show du rythm & blues et du sourire, les premiers pas du funk, la quintescence de l’âme noire américaine dans la white face of west coast.

        Un gamin de 26 ans trop grand, trop homme qui se débat entre le blues de ses pères et la virulence du Vietnam, premier esclave envoutant les maîtres.

        Léon et Gazi, jalousie jalousie, Jimmy Hendrix n’avait rien a prouver surtout pas à ces gamins US qui ne le connaissaient que parcequ’il était là, au milieu de quelques bandes de rosbeefs déglingués, entre les bégaiements destructeurs de Pete Townshend, son idôle, et les fanfreluches désaxées de Keith Richard, son mécène.

        Jimmy ne voulait prouver qu’à lui même sa folie créatrice, la scène était son atelier et le public qu’un large océan inspirateur, parti de chez les Isley Bros trop sages, viré de chez Little Richard pour déjantage supérieur au chef, viré par Ike Turner pour jeu trop fort et trop libre, admiré par M. Lespaul en personne, quel espoir de reconnaîssance pouvait-il avoir que de projeter son Expérience au delà des scènes de The Blue Flames à Electric Ladyland.

        De son appendice podale Zappaesque, de son tapping Beckien, de son slide Claptonisque, il a su tirer l’enfer du blues et ne garder que l’essence surhumaine de celui-ci, Laisser l’immense liberté aux Noel Redding, Mitch Mitchell pour éclater encore plus les vibrations Fenderiennes, pour exploser les trips de sa Flying au point d’en devenir vénération et detruire enfin le mythe dans l’orgie saturée du feu sublimé, le temps ne compte plus la technique n’est plus qu’illusion.

        @ Léon :

        sa strato était montée normalement pour un gaucher Mi grave en haut, chanterelle en bas... photo, de plus en 1976 je me suis acheté une strato (modèle 63 noire, plaque blanche, touche sombre, clés à sec) pour 800 francs à L.A. dans un bouiboui où les rappes traînaient sur le sol par dizaines de la pire Musicmaster à la plus belle S235, et les prix au maxi pour une Gretch (D.Crosby) 2600 francs... alors on pouvait casser sans problème.


        • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 11:17

          Lire ES-335 et pas S235....oupssss


        • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 14:38

          L’art en général peut paraître fumiste qu’il ne rapporte pas en conséquence du travail fourni que ce soit de trop ou pas assez.

          Dali a du passer des mois sur certains tableaux, stakhanoviste du pinceau et du couteau, par ailleurs il a aussi papilloné sur des oeuvres immédiates...


        • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 15:18

          @ Léon

          1973 n’est pas une des meilleures années, il est vrai, mais il y a eu pire ensuite, avant le rachat micmac par Squier, racheté par Fender smiley

          Rien ne vaut une bonne blackie 59.


        • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 15:23

          Il y a toujours possibilité de commander une Strato Signature, genre celles de Clapton...

          euhhh vous avez dit chère ?


        • joel 19 juillet 2007 13:08

          Le bonjour à tous,

          pour ceux qui aurait manqué la diffusion sur Arte ou qui aimerait revoir ce film (Gimme shelter), il y a une quinzaine de jours il était disponible en intégralité (2 parties)sur youtube.

          @ Emile Red ( à propos de Hendrix)

          « ...Keith Richard, son mécène. » si tu peux développer un peu, je suis preneur.Merci.

          De toutes façons, Hendrix savait bien que tout çà c’était de l’esbrouffe.

          Si mes souvenirs sont bons, il me semble qu’il avait l’intention d’orienter sa « carrière » vers du plus consistant et qu’il avait des projets avec Miles Davies. (ou peut-être l’inverse).

          Personnellement, j’étais et suis toujours plus sensible au jeu de Duane Allman :

          http://fr.youtube.com/watch?v=D29T-VhqUNQ

          Cordialement.


          • joel 19 juillet 2007 13:28

            Pardon,

            ceux qui AURAIENT...ou qui AIMERAIENT...

            pas taper sur la tête. (merci)


          • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 14:51

            C’est le manager des Stones, Andrew Oldham, à l’époque, qui décida Hendrix de déménager en GB après avoir été briefé par K. Richard, admirateur.

            Et c’est K. Richard et P. McCartney qui le firent revenir aux USA, comme vedette, en le recommandant pour le Monterey Pop Festival.


          • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 14:53

            Duane Allman seul ? avec Clapton ? ou avec son frère Greg ?

            Les Allman Bros et l’immense Jessica .... ça me rappelle France Inter dans ses meilleures années.


          • Emile Red Emile Red 19 juillet 2007 15:14

            Pour ce qui est de jouer avec Miles Davis, il y eu une rumeur, mais jamais Hendrix n’en parla, par contre il était subjugué par Emerson, Lake & Palmer qu’il se préparait à rejoindre quand il mourut.

            Superbe éclectisme, alors qu’il venait d’enregistrer sur l’album Stephen Stills...


          • joel 19 juillet 2007 15:18

            @ Emile Red

            Merci pour la réponse, mais j’avais pris le mot mécène dans le sens de financeur.

            Pour Duane Allman, seul, avec Clapton, avec son frère et l’immense Dickey Betts, j’adore.

            Jessica, oui, musique générique de l’émission « Marche ou rêve » de Claude Vilers sur France-Inter.

            Cordialement.

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