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Anniversaire de NEDJMA : hommage à la langue française et hymne à la liberté d’un peuple

En 1956, Nedjma, le roman de l’écrivain-poète Kateb Yacine, atterrit sur la planète littéraire de France. D’aucuns virent en lui un OVNI, certains par ignorance de la culture du pays de l’auteur, d’autres pour la singularité de l’oeuvre. Ne nous attardons pas sur les ignorants mus à l’époque par une opposition viscérale à l’indépendance de l’Algérie - Nedjma étant l’œuvre emblématique de l’Algérie combattante.

Mettons plutôt à profit le temps qui s’est écoulé depuis cinquante ans pour regarder de plus près les raisons du "miracle" que fut Nedjma, pour reprendre le mot de Malek Alloula, poète algérien. Précisément parce que Nedjma est arrivée auréolée de mystères, les voies pour pénétrer son univers paraissaient semées d’embûches pour le lecteur. Il manquait à ce dernier, et c’est une banalité de le souligner, une certaine maturité pour se laisser surprendre, une disponibilité idéologique, la maîtrise d’une langue française écrite par un étranger, et enfin la connaissance du milieu culturel dans lequel baigne l’œuvre.

Celle-ci collectionne tous les ingrédients pour rendre la rencontre avec le lecteur âpre et déroutante. Les mauvaises langues pourraient dire que Kateb ne voulait pas que Nedjma, l’amour de sa vie, fût possédée par le lecteur, ou alors que ce dernier devrait peiner pour mériter un tel amour. Les lecteurs, et parmi eux de futurs écrivains, ont longtemps attendu avant d’errer avec plaisir dans les méandres de cette incroyable histoire, de ce roman jusqu’ici non imité, parce que inimitable... parce qu’avec Nedjma, Kateb Yacine a posé la pierre fondatrice de la littérature algérienne moderne. Nouveauté du style, éblouissant, nouveauté de la structure narrative, surprenante.

Venons-en à la singularité de l’écriture de Kateb Yacine. Nedjma se caractérise par sa structure. Certains y ont vu l’influence de Faulkner sur Kateb. Possible ! On peut toujours trouver un lien quand on s’adonne à l’étude de la littérature comparée des grandes oeuvres. D’autres sont allés chercher du côté de la littérature arabe, foisonnante et pleine de digressions.

Ces deux points de repères, qui mettent l’accent sur le rapport au temps en littérature, n’épuisent pas le débat. Peut-être faudrait-il, avec le recul du temps, voir du côté des autres arts, qui peuvent s’influencer les uns les autres. Je pense au cinéma. J’ai été frappé par la similitude entre la structure narrative de Nedjma et celle d’un film. En relisant Nedjma pour les besoins d’un film sur Kateb Yacine, j’ai compris à la fois les raisons de la difficulté de rentrer dans une telle œuvre et le trésor inestimable du langage moderne de Kateb. A ma grande surprise, je découvre dans Nedjma les règles qui régissent le montage des films.

Premier chapitre du livre (ou première séquence d’un film), Kateb met en place, comme au cinéma, son dispositif : le lieu, les décors, le rôle, l’identité et les liens entre les personnages et les motivations qui tenaillent chacun d’eux.

Dernier chapitre de Nedjma : le même dispositif avec un petit rajout, les personnages disparaissent dans la nuit.

Entre le premier chapitre et le dernier, le lecteur a assisté à un long, très long flash-back, et à l’intérieur de ce dernier, à d’innombrables autres flash-back.

On sait que le montage au cinéma est une opération dans laquelle les séquences sont "organisées" de manière à répondre à plusieurs critères, le style, le rythme, le tempo pour créer le choc visuel et émotionnel qui fait éclater le sens des choses dans toute leur intelligence, tout en procurant une ivresse esthétique. Eisenstein définit le montage comme un rapport (une somme algébrique) des plans, et non une suite de plans (somme des parties).

Nedjma est construit sur ce mode-là. Kateb Yacine n’est pas intéressé par une histoire linéaire, si belle soit-elle. Il se détourne de la linéarité, souvent synonyme de paresse ou de fadeur, et préfère établir un constant va-et-vient entre les personnages, les lieux et les époques. Son héroïne, pour acquérir son statut emblématique, outre par son insolente beauté, doit être la fille de ces fameux ancêtres chers à Kateb, elle doit les "perpétuer" au nom de l’Algérie combattante(1956, nous sommes en pleine Guerre d’Algérie) . Par ce rappel ou ce retour aux ancêtres, l’écrivain veut signifier aux Algériens d’aujourd’hui les lieux et les moments d’où parlent ses personnages. Et ces lieux ont été labourés par une multitude d’envahisseurs, qui ont laissé des traces, qui ont mutilé le paysage, mais ont aussi légué des empreintes comme la langue française, qualifiée de butin de guerre par Kateb. Nedjma, c’est l’Algérie qui à la fois renoue avec son histoire et entre de plain-pied dans l’histoire moderne.

Pourquoi cette structure éclatée dans Nedjma ? Une anecdote court dans le cercle des familiers algériens de Kateb, selon laquelle un "accident", le sort diront les superstitieux, aurait éparpillé des feuillets du roman. Kateb les aurait récupérés et regroupés au petit bonheur la chance, et cela aurait donné Nedjma. Si cette anecdote est vraie, nous sommes face à un véritable miracle, car la structure ainsi engendrée fonctionne à merveille. Je sais que les Algériens adorent ce genre d’anecdotes, par jeu ou bien parce qu’il leur reste encore des traces de l’imaginaire de leur enfance, qui les aide à résister à la monotone tristesse de l’existence.

Non ! Si Nedjma fonctionne, c’est parce que Kateb a créé un langage moderne, parce qu’une langue, comme il l’a dit, est là pour être violée, parce qu’il est un lecteur de Nerval et de Villon, enfin parce qu’il adore le cinéma. Et le cinéma n’est-il pas le langage le plus récent qui fait appel aux autres arts (théâtre, musique, littérature, peinture, etc.) ? Mais utiliser les règles du montage cinématographique ou s’en inspirer suffit-il pour accoucher d’un chef d’œuvre ? Évidemment non !

Il faut se soumettre à une autre loi pour que l’œuvre résiste au temps. Cette loi, c’est la poésie du texte. On sait que l’un des secrets de la poésie, c’est l’autonomie du vers poétique, qui doit impérativement "mériter" sa place dans le poème tout entier ( Ibn-Khaldoun). A la lecture de Nedjma, on constate que chaque chapitre obéit à la contrainte énoncée par Ibn Khaldoun. Les différents chapitres, en se combinant, se renforcent mutuellement, créent du sens et de l’ivresse et ceci, évidemment, grâce à l’âpre beauté poétique des mots (violés et non caressés).

Autonomie du vers poétique, autonomie du plan cinématographique, rapports entre les vers dans un poème, montage des plans cinématographiques, on peut continuer à égrener les parallèles entre Nedjma et le langage du cinéma. Tout ceci pour dire que Nedjma est une œuvre indépassable, parce que l’auteur a su l’inscrire dans son époque, alors qu’émergeaient de nouveaux modes de langage, parce qu’il a compris les mouvements et les soubresauts de la vie de l’époque en question. Nedjma ne ferme pas la porte aujourd’hui à une autre œuvre de même stature... Cette œuvre doit seulement être à la hauteur des bouleversements de son époque. Ici comme ailleurs, hier comme demain...

PS : Un dernier mot, Kateb Yacine a été salué par Jean-Paul Sartre comme un écrivain qui a poussé la langue française dans ses ultimes limites. C’est pourquoi Nedjma est entrée dans le Panthéon de la littérature française.

Ali Akika, cinéaste.


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