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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Antonin Artaud, passé dans le domaine public voilà cinq mois (...)

Antonin Artaud, passé dans le domaine public voilà cinq mois déjà

Le 4 mars 1948 mourrait Antonin Artaud, puissant auteur français - puissant, au sens d'inspirant et d'incarnant. Pour cause : il traduisit artistement, une expérience expérimentant les affres du corps et de son psychisme. Lui-même d'ailleurs, estimait le matériau biologique comme fondamental, jusqu'à la transe chamanique (à ce propos, voir cette appréciable vidéo TedX sur la Transe chamanique, capacité du cerveau ? ainsi que ce documentaire de Jan Kounen, libre de droit : D'autres mondes, fasciné par le chamanisme). Dans le Théâtre et son double, 1938, Antonin Artaud parlait de totémisme.

 

Mais cet article n'a pas vocation à revenir sur la vie d'Antonin Artaud. Pour cela, il y a Wikipédia. Par contre, il s'agit de regretter qu'un tel auteur soit confiné dans les limbes de l'oubli. Observez cette recherche, sur Google Actualité, elle se passe de commentaires :

Mais c'est peut-être qu'un tel auteur qu'Antonin Artaud a été délayé dans les oubliettes de l'insanité, du fait qu'il séjourna en hopitaux psychiatriques pour schizophrénie ? ... Il y a du moins comme cela, des étiquettes méconnues et incomprises qui vous portent la poisse (la schizophrénie n'est pas un trouble dissociatif d'identé, syndrome qui est controversé), surtout quand vous vous en êtes pris à la civilisation ou la culture (Artaud ne distingue pas les notions) dans laquelle vous apparûtes sur Terre.

Ainsi, dans le Théâtre et son double, préface le Théâtre et la culture (entame directe) :

Jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on n'a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d'une culture qui n'a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie.

Concrètement, vous avez peut-être remarqué que la France, comme la Russie, dispose d'un Ministère de la Culture ? Cela questionne, que l'Etat s'en mêle. D'ailleurs, l'époque (1938) commence aussi d'être à André Malraux, grand régenteur de la culture, qui finira donc par l'administrer. Antonin Artaud se pose encontre. Mais il n'y a pas que les Etats, pour régenter la culture, quand on sait qu'Hollywood ou Netflix sont des bureaucraties transnationales marchandes. Des ONG à but lucratif, l'entertainment ...

La vie donc, nous explique Artaud, "s'en va", au profit de quoi ? ... Au profit d'une moindre vie ou d'une non-vie, voire d'une morbidité qui se prend pour la vie. Comment ne pas voir dans le succès du film de zombis, World War Z (film de Marc Foster, 2013, avec Brad Pitt) ou The Walking Dead (série de Frank Diamond, depuis 2010) en tête, comme l'avènement expressif d'un tel diagnostic (après les films de série Z, dans les années 80-90, tels que la Nuit des morts-vivants). Symptomatiques.

Finalement, il y a "effondrement généralisé de la vie", "à la base de la démoralisation actuelle". Mais l'actualité, pour Antonin Artaud, ce sont en l'occurrence les années 30, or il ne faut pas les ramener à l'hitlérisme alors. Ou bien, soyons honorables, et remarquons que ce ne fut que la tête d'épingle des possibilités de notre civilisation/culture (voir Extraits de l'article "l'Inavouable essence du nazisme" et Principes d'une société de stigmatisation, et aussi sur le "totalitarisme contemprain" : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9).

Dans le Théâtre et son double, la Mise en scène et la métaphysique, Artaud précise :

... je m'empresse de le dire tout de suite, un théâtre qui soumet la mise en scène et la réalisation, c'est-à-dire tout ce qu'il y a en lui de spécifiquement théâtral, au texte, est un théâtre d'idiot, de fou, d'inverti, de grammairien, d'épicier, d'anti-poète et de positiviste, c'est-à-dire d'Occidental.

"Le texte" ici, signale un phénomène abstrait (les signifiés, les notions, les concepts, les idées) venant s'imposer sur un phénomène concret (les gestes, les espaces, les sons, les temps). C'est-à-dire que "le texte" est linéaire, protocolaire, systématique, trop mental pour être vrai, quand il s'agit de réalités techniques et charnelles à l'oeuvre. C'est "idiot", parce que ça prend l'incarnation pour insignifiante, bénigne, sans impact ergonomique ; c'est "fou", parce que ça croit pouvoir altérer les choses par l'esprit, tout en les faisant dysfonctionner alors ; c'est "inverti", précisément parce que ça ne voit plus que du virtuel ; c'est "grammairien", justement parce que c'est linéaire et protocolaire ; c'est "épicier", parce que ça décompte et légifère l'indéfini du monde ; c'est donc "anti-poète" puisque non-créatif (non-vivant, mort-vivant, morbide) ; enfin "postiviste", parce que ça ne croit qu'en la démonstration logique, exprimée, langagière, au dépend de l'ineffable et de l'indicible. "C'est-à-dire occidental" ...

Depuis longtemps, on a perdu la culture au profit d'artificialités. Revenons-en à la préface :

Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l'existence n'a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d'avoir faim, que d'extraire de ce que l'on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.

Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre - et ce qui sort du dedans mystérieux de nous-mêmes, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-mêmes dans un souci grossièrement digestif.

Je veux dire que s'il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l'unique souci de manger tout de suite notre simple force d'avoir faim.

Si le signe de l'époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion une rupture entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation.

Ce ne sont certes pas les systèmes à penser qui manquent ; leur nombre et leurs contradictions caractérisent notre vieille culture européenne et française : mais où voit-on que la vie, notre vie, ait jamais été affectée par ces systèmes ?

[...]

Il faut insister sur cette idée de culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second : et la civilisation c'est de la culture qu'on applique et qui régit jusqu'à nos actions les plus subtiles, l'esprit présent dans les choses ; et c'est artificiellement qu'on sépare la civilisation de la cullture et qu'il y a deux mots pour signifier une seule et identique action.

On juge un civilisé à la façon dont il se comporte et il pense comme il se comporte ; mais déjà sur le mot de civilisé il y a confusion ; pour tout le monde un civilisé cultivé est un homme renseigné sur des systèmes, et qui pense systèmes, en formes, en signes, en représentations.

En "texte" ...

C'est un monstre chez qui s'est développée jusqu'à l'absurde cette faculté que nous avons de tirer des pensées de nos actes, au lieu d'identifier nos actes à nos pensées.

Si notre vie manque de soufre, c'est-à-dire de constante magie, c'est qu'il nous plaît de regarder nos actes et nous perdes en considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d'être poussés par eux.

C'est un homme de culture et de lettres, Antonin Artaud, qui nous le dit. Comme quoi, ça n'est pas l'instruction le problème, mais la façon d'appréhender l'expérience.

Et cette faculté est humaine exclusivement.

Songeons à José Ortega y Gasset, le Mythe de l'homme derrière la technique ...

Je dirais même que c'est une infection de l'humain qui nous gâte des idées qui auraient dû demeurer divines ; car loin de croire le surnaturel, le divin inventé par l'homme je pense que c'est l'intervention millénaire de l'homme qui a fini par nous corrompre le divin.

Toutes nos idées sont à reprendre à une époque ou rien n'adhère plus à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses ; et jamais on n'aura vu tant de crimes, dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie.

[...] on peut commencer à tirer une idée de la culture, une idée qui est d'abord une protestation.

Protestation contre le rétrecissment insensé que l'on impose à l'idée de la culture en la réduisant à une sorte d'inconcevable Panthéon ; ce qui donne une idolâtrie de la culture, comme les religions idolâtres mettent des dieux dans leur Panthéon.

Protestation contre l'idée séparée que l'on se fait de la culture, comme s'il y avait la culture d'un côté et la vie de l'autre ; et comme si la vraie culture n'était pas un moyen raffiné de comprendre et d'exercer la vie.

Ainsi des belles gens, des gens de culture, des institutionnels de la culture, on peut dire qu'ils sont sinueux (le Théâtre et son double, la Mise en scène et la métaphysique) :

... j'assistais à une discussion sur le théâtre. J'ai vu des sortes d'hommes-serpents autrement appelés auteurs dramatiques, venir m'expliquer la façon d'insinuer une pièce à un directeur, comme ces hommes de l'histoire qui insinuait des poisons dans l'oreille de leurs rivaux. Il s'agissait, je crois, de déterminer l'orientation future du théâtre, et, en d'autre terme, son destin.

D'aucuns reconnaîtront aisément l'actuel festival d'Avignon, qui dans sa dernière version théorisait sur le genre. Où l'on voit que l'insinuation pense aller au-delà encore, que le destin du théâtre : le destin du monde, pour un "homme nouveau" - exactement comme dans les systèmes de pensées, à l'époque d'Artaud, version gentiment bâtarde. Mais ...

On a rien déterminé du tout, ...

Antonin Artaud a cette hauteur de vue.

... et à aucun moment il n'a été question du vrai destin du théâtre, c'est-à-dire de ce que, par définition et par essence, le théâtre est destiné à représenter, ni des moyens dont il dispose pour cela. Mais en revance le théâtre m'est apparu comme une sorte de monde gelé, avec des artistes engoncés dans des gestes qui ne leur serviront désormais plus à rien, avec en l'air des intonations solides et qui retombent déjà en morceaux, avec des musiques réduites à une espèce d'énumération chiffrée dont les signes commencent à s'effacer, avec des sortes d'éclats lumineux, eux-mêmes solidifiés et qui répondent à des traces de mouvements, - et avec autour de cela un papillotement extraordinaire d'hommes en habits noirs qui se disputent des timbres de quittance, au piedd'un contrôle chauffé à blanc. Comme si la machine théâtrale était désormais réduite à tout ce qui l'entoure ; et c'est parce qu'elle est réduite à tout ce qui l'entoure et que le théâtre est réduit à tout ce qui n'est plus le théâtre, que son atmosphère pue aux narines des gens de goût.

C'est moi qui souligne. Où l'on voit que les gens de goût ne sont pas les belles gens, gens de culture, institutionnels de la culture évoqués précédemment. Mais où l'on voit, aussi, que les remarques d'Antinon Artaud peuvent désormais valoir pour à peu près "tout", par nos médias, affairismes d'économie politique, et autres virtualités. Antonin Artaud l'aurait pris par le bout qui était le sien, artistique. A la même époque, les non-conformistes des années 30 tels qu'Emmanuel Mounier, le prennent par tous les bouts possibles.

Alors,

Que l'on dise d'ailleurs qu'une des raisons de l'efficacité physique sur l'esprit, de la force d'action directe et imagée de certaines réalisations du théâtre oriental [...] est que ce théâtre s'appuie sur des traditions millénaires, qu'il a conservé intacts les secrets des gestes, des intonations, de l'harmonie, par rapport aux sens et sur tous les plans possibles, - cela ne condamne pas le théâtre oriental, ...

... devant le progressisme occidental, quasi-futuriste ...

... mais cela nous condamne, et avec nous cet état de choses dans lequel nous vivons, et qui est à détruire, à détruire avec application et méchanceté, sur tous les plans et à tous degrés où il gêne le libre exercice de la pensée.

Mais bon, que les gens bien, bonnes et justes se rassurent : Antonin Artaud était après tout schizophrène, et il mérite certes qu'on l'ostracise.

Antonin Artaud, sur Wikisource.


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5 réactions à cet article    


  • Decouz 22 août 2018 09:58
    Je pense en effet que sa réputation souffre de son passage dans les services psychiatriques, alors que son oeuvre et son style n’ont rien de délirants.
    Il fait partie des auteurs qui ont été influencés par Guénon, en particulier pour la question du théâtre et sa fonction sacrée et cathartique.
    Il reproche au théâtre occidental d’être un théâtre « de paroles » uniquement, un théâtre trop intellectualisé et sentimentalisé, non que la parole doive être éliminée, mais elle ne devrait être qu’un élément. Le théâtre, et Artaud s’inspire du théâtre de certains pays asiatiques, devrait exploiter toutes les ressources du corps et de la scène, les gestes et l’utilisation de l’espace devraient y constituer une part majeure du langage et non un simple accessoire ou un décor.
    La notion de « théâtre de la cruauté » peut prêter à confusion mais il s’en explique.
    Ce qu’il écrit sur les Tupamaros et l’expérience du peyolt est aussi très juste et profond, mais là encore ce sont des approches qui ne sont au moins inhabituelles, voire inadmissibles pour la culture occidentale.

    • Morologue Morologue 22 août 2018 11:03

      @Decouz. C’est cela même.


    • Morologue Morologue 22 août 2018 13:53

      @Alavavite. C’est vitdit.


    • arthes arthes 23 août 2018 09:41

      Qu’il est agréable de lire du Artaud , et si rare.


      A propos de l’ extrait de l’auteur (Morologue)  : il traduisit artistement, une expérience expérimentant les affres du corps et de son psychisme. Lui-même d’ailleurs, estimait le matériau biologique comme fondamental...


      Dans un passage de l’Ombilic des limbes le « Description d’un état physique » est justement, particulièrement marquant, « estomacant », cette lecture, ça prend aux tripes, au plexus, je m y suis senti respirer de tous mon corps, et sans l’avoir voulu ni pensé, ça entoure la tête d’un univers noir , quiet, au centre duquel l’esprit, mon esprit , est une sorte de diamant acéré, dont il m’est impossible de percevoir l’éclat, et qui devient douloureux en tranchant le corps et les cellules et qui ferait presque peur...

      Artaud c’est « De la magie blanche ».

      En fin de ce passage, (surprise, je découvre encore et encore)) Artaud rend hommage au peintre André Masson, que je ne connaissais pas, évidemment (que j’aime mon inculture, elle m’ouvre les portes de cavernes aux trésors où je me sens comme un gosse dans un conte de fées) 

      Toujours dans l’Ombilic, la correspondance avec Jacques Rivière, qui devait le publier par la suite dans « La nouvelle revue Française » et qui commence par une fin de non recevoir, est édifiante pour comprendre cet homme et à quel point il s’est battu sans rien vouloir céder, et sans rien avoir céder puisqu’il a finalement été publié. il y a en lui la force, la foi de l’ingénuité qui le portent jusqu’à la faille , la déchirure la plus ultime où il se tient en équilibre comme sur une une lame d’acier , douloureux et torturé , mais il ne tombe ni ne sombre.

      Donc, merci pour cet article et les extraits choisis.

      • Morologue Morologue 23 août 2018 13:19

        @arthes. Et merci aux commentaires comme celui-là. On sait la propension des insatisfaits à voter contre, et à réagir négativement (pas forcément sur cet article, mais en général). Or, quand on aime, il est sain de le dire aussi. Bien à vous

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