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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Au revoir Jacques Perrin (1941-2022)

Au revoir Jacques Perrin (1941-2022)

Enfant de la balle, fils d’un régisseur à la Comédie-Française et souffleur au TNP de Jean Vilar (Alexandre Simonet) et d’une comédienne, premier prix au Conservatoire de Lyon (Marie Perrin), Jacques Perrin, décédé jeudi 21 avril dernier à Paris à l’âge de 80 ans (c’est sa famille qui a annoncé sa disparition à l’Agence France-Presse), était un visage familier, connu pour sa bienveillance, pour sa retenue ainsi que pour son humanisme, de nos écrans de cinéma et de télévision. En apprenant sa mort, difficile de ne pas penser à la célèbre, et magnifique, Chanson de Maxence qu’il entonne dans Les Demoiselles de Rochefort, de ne pas se remémorer également son rôle de sous-lieutenant, aux côtés de l’adjudant campé magistralement par Bruno Cremer, vieux routier et vétéran de la Seconde Guerre mondiale, dans La 317e Section, l’un des rares films français traitant de la guerre d’Indochine, ou encore de ne pas avoir en tête sa candeur de prince ô combien charmant dans l’inoubliable Peau d’âne, film féerique au récit risqué (car « on n'épouse jamais ses parents », dixit la sémillante Fée des lilas/Delphine Seyrig) et à l’esthétique pop, multipliant les fantaisies anachroniques, inspiré de Charles Perrault, s’achevant d’ailleurs par les derniers vers du conte original éponyme paru en 1694, le tout accompagné par les superbes envolées lyriques de Michel Legrand (ce fut le plus grand succès au box-office de Jacques Demy) : « Le conte de Peau d’Âne est difficile à croire. Mais tant que dans le monde on aura des enfants, des mères et des mères-grands, on en gardera la mémoire.  »

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Jacques Perrin dans « Les Demoiselles de Rochefort » (Jacques Demy, 1967).

Catherine Deneuve, qui tient le rôle-titre, dira de ce film étrange, puisant visuellement son inspiration aussi bien chez Andy Warhol que dans les peintures italiennes de la Renaissance, ovni cinématographique à l’arrivée pas toujours bien compris lors de sa sortie en salles – Michel Ciment de Positif, passant à côté de son aspect « collage pop », le voit à l'époque comme un « échec d'adaptation, une version littérale sans surprise et sans mystère  » alors qu’il est devenu avec le temps non seulement un classique mais aussi un film culte archi diffusé à la télé, notamment en période de Noël – : « Comme les autres filles, j’aimais les histoires de fées et de sorcières, de rois et de princesses, de perles et de crapauds. Lorsque j’ai lu le scénario de Peau d’Âne, j’ai retrouvé les émotions de ma lecture d’enfance, la même simplicité, le même humour, et, pourquoi ne pas le dire, une certaine cruauté qui sourd généralement sous la neige tranquille des contes les plus féériques. »

Alors oui, avec la mort de Jacques Perrin, un ange est passé. Disparu l’acteur « angélique » si attachant qu’il était, croisé en marin rêveur citant Botticelli dans Les Demoiselles de Rochefort, au casting international impressionnant (Danielle Darrieux, Gene Kelly, George Chakiris, Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Michel Piccoli), ou en prince charmant dans ce singulier Peau d’âne donc, tous deux signés Jacques Demy, certainement le plus pop de nos cinéastes hexagonaux, sous oublier le Godard de Pierrot le Fou. Même si, on le sait, un acteur ne peut être confondu avec ses rôles, la tentation est pourtant grande, surtout en matière de cinéma, en tant que captation du « réel », de confondre art et vie et donc de le voir, lui, Jacques Perrin, via ses deux rôles mémorables, à l’image de ses prestations au sein de ses deux longs métrages de rêve, comme étant tendre, doux rêveur, chevalier blanc, éthéré et courtois. Pour autant, Jacques Perrin a toujours tenu à préciser que « Ces personnages n’étaient pas moi », considérant ces deux films, fleurons de la comédie musicale à la française, comme « une douce parenthèse » dans sa carrière d’acteur-producteur. Nonobstant, il était conscient d’avoir participé, par deux fois, avec ce cinéaste exigeant et perfectionniste qu’était Jacques Demy (1931-1990) cachant sous une joliesse apparente égrenant matelots, forains, ouvriers, galeristes, princesses et autres « sœurs jumelles nées sous le signe des Gémeaux » la complexité d’un univers certes élégant mais grave, à une aventure cinématographique inédite, qu’il se retrouve en marin blond peroxydé façon Warhol à Rochefort en 1967 ou au Château de Chambord en prince charmant – et sexy - tout de rouge vêtu y compris son cheval aux côtés de la belle Catherine Deneuve dans Peau d'âne (1970) : « Tourner avec Demy, ce fut des moments de grâce, des moments de notre vie qu'on n'oublie pas. Ces films, ce n'était pas un travail, je ne les confonds pas avec d'autres. »

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Jacques Perrin, aux côtés de Bruno Cremer, dans « La 317ème Section » (Pierre Schoendoerffer, 1965).

Mais Jacques Perrin acteur n’a pas tourné qu’avec Demy. Il fut aussi un comédien inspiré chez Pierre Schoendoerffer, on l’a vu dans La 317e Section, (1965), salué à raison comme l’un des plus grands films de guerre de tous les temps, mais également dans le troublant Crabe-Tambour (1977), dans L’Honneur d’un capitaine (1982) puis dans Là-haut, un roi au-dessus des nuages (2004). Il sera aussi un interprète fidèle à un autre cinéaste, cette fois-ci italien, Valerio Zurlini. C’était du temps des grandes coproductions franco-italiennes : Jacques Perrin est alors l’un de ces jeunes acteurs français prometteurs qui connaît les grandes heures du cinéma transalpin. C’est d’ailleurs ce réalisateur natif de Bologne qui lui donnera véritablement sa chance en lui offrant un rôle conséquent, aux côtés de la vedette montante Claudia Cardinale, dans La Fille à la valise (1961), l’histoire d’une jeune femme blessée qui, abandonnée dans un garage par son fiancé, erre avec sa valise, en subissant la maltraitance des hommes, riches comme pauvres, parce qu’effrontée, fière, digne, belle, trouble et libre ; un seul homme lui veut du bien mais il n’a que 16 ans, donc c’est un amour impossible. Dans la revue Schnock n°41 (consacré à Claudia Cardinale, pages 65-66), parue en novembre 2021, l’acteur, interviewé par Luc Larriba, était revenu récemment avec plaisir sur ce film important dans sa carrière : « Quand j’ai été contacté par la production italienne afin de passer des essais pour La Fille à la valise, je m’apprêtais à effectuer des tournées théâtrales sur la Côte d’Azur avec des amis comédiens rencontrés au Conservatoire. Jusque-là, j’avais joué dans peu de films. L’un d’eux, La Verte Moisson, avait eu un petit succès. J’ai débarqué à Rome avec toutes les espérances en me rendant bien compte de la chance que j’avais. Tout cela revêtait les apparences d’une merveilleuse histoire qui ne m’était peut-être pas destinée… J’ai découvert Rome, Cinecittà, Valerio Zurlini et Claudia Cardinale en même temps, et suis tombé sous le charme des quatre ! Je n’avais pas conscience de la renommée médiatique que commençait à avoir Claudia Cardinale auprès d’une certaine presse. Elle n’était pas tout à fait star car elle n’avait pas encore été révélée pleinement comme comédienne. Cette propulsion au rang de vedette est arrivée avec La Fille à la valise et La Viaccia. Zurlini m’a montré un extrait du film Vent du sud dans lequel elle venait de jouer. Je la trouvais très attractive sur l’écran. Malgré cette aura autour d’elle, quand nous nous sommes rencontrés pour les essais, j’ai vu en elle une jeune femme très simple et naturelle. Zurlini a très vite été persuadé que je pouvais jouer ce rôle. Il ne dirigeait pas les comédiens, il parlait intensément des personnages. Au fur et à mesure, nous devenions le personnage. Zurlini avait un pouvoir de persuasion très fort. » Ce Zurlini, certainement toujours persuasif, retravaillera une quinzaine d’années plus tard avec lui, pour Le Désert des Tartares (1976), adaptation au cinéma du roman de Dino Buzzati (1940), mais cette fois-ci Jacques Perrin ne sera pas seulement acteur dans le film, y tenant le rôle du jeune lieutenant ardent Drogo, mais également accompagnateur du projet : ayant les droits du livre, cela fait dix ans que le comédien obstiné cherche un cinéaste pour le concrétiser et il va enfin le trouver en la personne de Valerio Zurlini, metteur en scène injustement un peu oublié, à revoir à la hausse d’ailleurs.

Et c’est là que l’on en vient à l’autre casquette de Jacques Perrin. À côté de son activité d’acteur, à la fois populaire et pointu, s’ouvrant au cinéma d’auteur (Paul Vecchiali, Pierre Kast, Agnès Varda...), il fut un grand producteur, sachant prendre des risques en produisant des films engagés, sortant des sentiers battus, tels ceux du Grec Costa-Gavras (Z, Etat de siège et Section spéciale, qui recevra le Prix de la Mise en scène au Festival de Cannes 1976). Car s’il fut un comédien aventureux, acceptant par exemple de tourner dans des conditions difficiles au Cambodge pour La 317e Section (pourtant le cinéaste Pierre Schoendoerffer l’avait prévenu ! « Il n’y aura aucun confort, pas d’hôtel, pas de maquillage… Votre seul vêtement sera votre uniforme, vos seules chaussures des Pataugas que vous porterez à longueur de temps. Ce sera éprouvant. Je n’accepterai aucune doléance  », il fut également un producteur courageux misant sur des films auxquels personne ne croyait au départ, tels Z (1969), avec Montand et Trintignant acceptant pour que le projet se finalise des cachets dérisoires, qui connaîtra par la suite un succès international en finissant même par décrocher l’Oscar du Meilleur film étranger, récompense qu’il retrouvera toujours en tant que coproducteur par la suite, en 1977 à la 49cérémonie des Oscars, avec La Victoire en chantant (1976) de Jean-Jacques Annaud, sur un sujet également casse-gueule (des militaires français désœuvrés plongés dans la brousse africaine en 1915), ou encore la plupart de ses documentaires animaliers à gros budget (comme par exemple Océans, le film français le plus vu en 2010 avec près de 10 millions de spectateurs dans le monde !), dont Annaud dira pour son discours de réception, non sans humour, à leur sujet, lorsqu’il l’accueillit le 6 février 2019 à l’Académie des beaux-arts, que Jacques Perrin « se spécialise dans un genre qu’il est le seul à oser affronter : le documentaire naturaliste à budget de blockbuster ! » Bien vu. Concernant Z, Perrin producteur précisera : « Je n’avais pas d’expérience, mais de la conviction. J’aime accompagner une idée, une position personnelle, comme celle de Costa-Gavras. Et je me suis rendu compte qu’en vous appuyant sur la nécessité, l’importance de faire un film, vous pouviez convaincre. En tant que producteur, je me considère comme le mandataire de la troupe. Je ne parle pas d’argent avec les banquiers, je parle d’un rêve à construire. » 

En fait, et c’est tout à son honneur, Perrin fut, via son métier de producteur-réalisateur et son goût de la nature depuis l’enfance, un formidable passeur humain et humaniste, porté par ailleurs sur l’humanitaire, disant avec humilité de lui : « Si j’ai un peu de talent, c’est celui de réunir des gens de talent. Je me vois comme un réceptacle de leur savoir et de leur énergie – et rassembler tout cela pour faire quelque chose ensemble. De l’humain collectif. Ces belles aventures qui nous portent… » Puis, chez Bernard Pivot, sur le plateau télé de Bouillon de culture en 1995 (média grand public qu’il appréciait puisqu’il produisit avec son épouse la série documentaire La 25e Heure), il poursuivra cette idée, à savoir de faire partager son enthousiasme au plus grand nombre façon Cousteau, avec beaucoup de conviction : « (...) Un espace cinématographique, je trouve que c'est un espace très humaniste. C'est formidable de voir les spectateurs qui pleurent à des valeurs, à des gens qui, s'ils les rencontraient dans la rue, peut-être qu'ils ne s'y intéresseraient pas et là, au contraire, au cinéma, on est pris, on aime son prochain, et je trouve ça beau. Puis c'est d'avoir un rêve. Car qu'est-ce que c'est que le cinéma ? Si ce n'est la projection, l'illusion d'un rêve. Et c'est avoir un rêve en commun : partager avec les spectateurs. Et qu'on sache que le spectacle ce n'est pas le film, c'est le film qu'à partir du moment où il est révélé par le spectateur et que les deux créent le spectacle. Donc, c'est une communion, c'est une belle chose. » C’est joliment dit.

In fine, une perle rare était vraiment ce Jacques Perrin, tant artistiquement qu’humainement, qui manquera, sans nul doute possible, au monde du cinéma, de la télévision et du théâtre. Il était discret, humble, toujours élégant et altruiste dans ses prises de parole, et il sera à jamais notre… damoiseau de Rochefort (éternel homme jeune et tête de jeune premier malgré les années filant), s’aventurant de La 317e Section à Peau d’âne en passant par La Fille à la valise, La Contre-allée, Les Eaux dormantes, Faubourg 36, l’Himalaya, Tabarly, Delon (pour Parole de flic, 1985, film qui certes ne restera pas dans les annales !), Le Désert des Tartares, Le Crabe-Tambour, le Cinema Paradiso, lui l’amoureux du septième art, et autres Choristes. C’était de plus, ce qui ne gâtait rien à l’affaire, d’autant plus en notre temps présent où l’urgence climatique ne cesse de prendre de l’ampleur face au réchauffement planétaire et à l’inquiétante fonte des glaces, un amoureux de la nature et des bêtes, laissant capter à hauteur d’herbes ou a contrario à vol d’oiseau, dans ses productions notoires (Le Peuple migrateur, 2001, Océans, 2010, Les Saisons, 2016…) célébrant la planète bleue et sa diversité infinie, tant le monde miniature fascinant des insectes, on se rappelle encore du grouillant et très affairé peuple de l’herbe (les « acteurs » n’étant autres que frelon, abeille, araignée, chenille, coccinelle, scarabée, moustique, guêpe, escargot, papillon, libellule, fourmi et tutti quanti) de son poétique Microcosmos (1996), que les peuples singe, migrateur et des océans, souvent accompagnés, de manière très sensible et respectueuse à l’égard de la sphère animale et végétale, par les scores élégiaques fort inspirés du compositeur Bruno Coulais.

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« Le Peuple migrateur » (2001), une production Galatée Films (Jacques Perrin).

Alors, en clin d’œil à Jacquot de Nantes, surnom de son cinéaste fétiche Jacques Demy : adios Jacquot de Paris (13 juillet 1941, Paris – 21 avril 2022, Paris). Sans vous connaître, mais de par votre simplicité vous donniez toujours l’impression qu’il allait être possible de vous croiser bientôt au coin d’une rue pour pouvoir échanger deux ou trois mots avec vous, nous vous aimions bien. Vous étiez, sans jamais vous la ramener et tomber dans le désespérant coté donneur de leçons rasoir de certaines personnalités people se croyant investies d’une mission sociale, un grand monsieur du cinéma doublé d’une belle personne ayant le goût d’autrui - ces autres, à découvrir, appartenant tant au genre humain qu’animal. Aussi, bon vent à vous, là-haut, parmi les anges botticelliens et les ailes d’oiseaux migrateurs qui nous ont tant fait rêver, grâce à vous, en salle obscure !


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6 réactions à cet article    


  • DACH 25 avril 11:15

    Ce qui est remarquable dans ses rôles d’acteur et dans ses réalisations tient à son humanité bienveillante et lucide. Il aime la vie et le vivant. dans le respect des différences. Démarche dans l’esprit du bouddhisme tibétain. .

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