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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Bad Lieutenant » signé Herzog : who’s bad ?

« Bad Lieutenant » signé Herzog : who’s bad ?

A la Nouvelle-Orléans, le lieutenant Terence McDonagh, policier souffrant du dos et luttant contre son mal en se bourrant de médocs puissants, est au bord du naufrage : sa petite amie Frankie Donnenfeld se prostitue, ses dettes de jeu s’accumulent, ses méthodes d’investigation sont contestées et sa trac contre un gros caïd (Donald Godshaw) le fait baigner dans les eaux croupies d’un milieu criminophile on ne peut plus dangereux.

Commençons par les quelques « défauts » du film, certes il s’agit encore d’un polar, d’un film noir pur jus, donc les histoires poisseuses qu’il raconte ont un parfum de déjà-vu, certes Eva Mendes, toujours aussi jolie, semble reproduire le même rôle (celui de la compagne douce, sexy et obéissante) que dans l’excellent La Nuit nous appartient, et certes il s’agit encore de la Nouvelle-Orléans qui, décidément en ce moment, en tout cas au cinéma, a le vent en poupe, on vient de la quitter avec Dans la Brume électrique de Tavernier (très bon) et L’Etrange histoire de Benjamin Button de Fincher (très bon également), voilà pour ce qui pourrait faire passer le Herzog pour un film hollywoodien de plus, mais heureusement il ne peut être réduit à cela. C’est un film racé, qui a sa propre musicalité, sa touche personnelle, et un supplément d’âme qui fait qu’il s’élève bien plus haut que la plupart des productions audiovisuelles actuelles qui ne sont que formatages et copies stériles, sur fond de manichéisme rasoir.

Bad Lieutenant : escale à la Nouvelle-Orléans, voilà un film comme on aimerait en voir plus souvent. On sent la patte d’un grand cinéaste, de quelqu’un qui n’est jamais besogneux, je veux dire par là que le film, dans son filmage, dans sa narration, a quelque chose de nonchalant, voire de désinvolte, qui sied bien d’ailleurs à l’atmosphère humide, pesante, de la Nouvelle-Orléans mais cette touche jazzy ne l’empêche point d’être habilement construit et narrativement efficace. Là où la plupart des tâcherons actuels à Hollywood et des réalisateurs de séries TV toutes plus insipides les unes que les autres auraient multiplié les angles de caméra, confondant mise en scène et formule 1, afin de soi-disant capter au plus près les bas-fonds de la Louisiane, Herzog, lui, ne découpe pas trop son film, il filme en plans longs, sachant faire confiance aux acteurs pour habiter le lieu et accrocher notre regard. Il faut dire qu’avec Nicolas Cage, ce cinéaste, qui a un goût prononcé pour les personnages extrêmes (on se souvient encore de Klaus Kinski/Aguirre ou de l’illuminé Timothy Treadwell dans Grizzly Man), a en sa possession un effet spécial qui l’invite assurément à ne pas en rajouter dans la surenchère d’effets, sachant que trop d’effets tue l’effet ; Cage s’est d’ailleurs expliqué là-dessus : « Werner m’a laissé faire et je lui en suis très reconnaissant. Il m’a laissé partir dans différentes directions et rendre le personnage plus exubérant, plus jazzy, et cela a été possible parce qu’il sait rester concentré sur ce qu’il veut au final. Il utilise peu d’angles de caméra, et il tourne souvent des plans séquences, ce qui crée une atmosphère plus détendue et spontanée. J’ai aussi improvisé certaines choses qui n’étaient pas dans le scénario. Par exemple, dans la scène où je tourmente une vieille dame dans la maison de retraite, j’ai pensé que je pouvais danser, Werner a trouvé que l’idée était bonne, et on est partis là-dessus. »

Avec son personnage déglingué, drogué, parieur invétéré et irrésistiblement attiré par les promesses de l’ombre (il ne cesse d’hanter le Gator’s Gate, un club de la Nouvelle-Orléans propice aux paradis artificiels), Cage, certes, en fait des caisses, il ne tient pas en place là-dedans (la cage du conformisme et de la morale bonasse n’est pas pour lui), il est en totale roue libre (plié en deux tout au long du film - McDonagh souffre du dos, yeux par moments hallucinés, voire révulsés, coups de colère au bord de la folie dangereuse), de toute évidence il ne s’agit pas d’un je(u) intériorisé, loin de là !, mais il parvient à changer si rapidement, et parfois dans le même plan, de rythme qu’on le suit volontiers du fait qu’il bénéficie, dans notre background cinéphile, d’un fort capital sympathie ; ainsi ses touches d’humour désamorçant la violence et ses plages de solitude et de romantisme, qui permettent de ne pas le tailler d’un bloc, sont d’autant plus bienvenues. Bref, de la même manière que le film d’Herzog ne se veut pas un copier-coller ou un simple remake du fameux Bad Lieutenant (1992) d’Abel Ferrara, Cage ne cherche pas à faire oublier le corps-masse du flic paranoïaque new-yorkais Harvey Keitel, il propose autre chose, et c’est très bien ainsi. A dire vrai, même si le film bord-cadre de Ferrara possède certainement plus de scènes cultes que le Herzog (on se souvient encore de la scène provoc de masturbation en pleine rue du lieutenant addict au sexe), j’avoue avoir une petite préférence pour le tout dernier, que je trouve moins plombé par une imagerie sulpicienne par trop redondante par moments. Mais, bon, je sais que le Ferrara a ses adeptes, et pas des moindres (cf. Scorsese : « Bad Lieutenant d’Abel Ferrara est un film-clé. J’aurais voulu que La Dernière Tentation du Christ ressemble à ce film, l’un des plus grands que l’on n’ait jamais fait sur la rédemption, jusqu’où on est prêt à descendre pour la trouver. »), cette question de préférence étant, on le sait bien, aussi et surtout une affaire de subjectivité, d’inconscient et d’obsessions personnelles. Ca se discute, donc.

J’aime le Herzog parce qu’il évite tous les écueils propres au genre, le film noir. La noirceur est là, on peut d’ailleurs penser à l’univers crapoteux d’Ellroy (le ver est dans le fruit, le mal est intérieur, etc.), mais sans jamais en rajouter dans le pathos ou le surlignage. Pas de regard tire-larmes envers l’ouragan Katrina, cette catastrophe naturelle est juste évoquée, en pointillés impressionnistes, via la vue de certains quartiers en ruines et murs lézardés qui évoquent la menace fantôme de la tragédie et rappellent que cette région-là, en pleine crise, est peut-être une métonymie de l’Amérique actuelle. On peut renaître de ses traumatismes, de ses cendres, et il est possible que les Etats-Unis se tournent vers la Louisiane parce qu’ils y voient une vieille région qui, de par son métissage et ses greffes culturelles multiples, peut, à l’instar de Button (naître vieux pour revenir à l’enfance), donner un coup de jeune à tout le pays. On n’a pas non plus une illustration de la Nouvelle-Orléans avec toute l’imagerie attendue qui peut s’ensuivre (les expressions et quartiers français, le folklore vaudou, etc.), pour autant l’âme de la région est là, faite de croyances religieuses sur fond d’éternel retour des fantômes. Et, sans en rajouter, par petites touches surréalistes (cf. les séquences décalées de la vision subjective de l’alligator et des iguanes), Herzog parvient à créer un continuum narratif et symbolique entre ses propres thématiques (goût pour l’absurde, les situations hors limites, une imagerie visionnaire et une morale par-delà le bien et le mal) et la culture locale.

Dans le cadre catholique de la Nouvelle-Orléans, McDonagh est tel un bouffon : par l’humour, en tant que politesse du désespoir, il est là pour aller là où ça fait mal, pour conjurer la peur. Il creuse les entrailles de la ville, il hante les bas-fonds pour y cueillir les fleurs du mal, il en épouse la souffrance, la dépravation et le désastre, il s’agit de se confronter au religieux et aux valeurs établies par la morale judéo-chrétienne pour s’en affranchir et libérer des forces réactives qui affirment la vie, sans occulter la bouche d’ombre et les puissances de la mort. Il s’agit ici de jouer avec la Grande Faucheuse, de ne pas la nier puisqu’elle est partout, et de la défier dans un grand rire dionysiaque libérateur et jouissif. Who’s bad ? semble nous demander le retors Werner Herzog : celui qui se conforme à la religion en tant qu’opium du peuple ou bien celui qui s’encanaille pour appréhender la nature humaine dans toute sa complexité ? Il faut voir Cage, un Magnum 44 à la main, en train de lancer à des gros durs, mi-sérieux mi-farcesque, un « Je vous tuerai tous. Jusqu’au dernier, mes cocos ! » et il faut le voir également, à la fin, inviter ces mêmes tueurs à tirer encore et encore sur un corps de gangster pourtant déjà refroidi parce que… « son âme danse encore ». Se méfier des apparences, de la morale établie, se méfier de l’eau qui dort, des oppositions binaires et des puissances de l’ombre (« Quand vous regardez l’abîme, c’est l’abîme qui vous regarde. », Nietzsche), décidément cette Escale à la Nouvelle-Orléans qu’est ce Bad Lieutenant n’est pas une escale touristique mais bien une aventure spirituelle. Du 5 sur 5 pour moi. 

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4 réactions à cet article    


  • Georges Yang 22 mars 2010 10:29

    J’aime beaucoup Herzog, et ce dernier film est bon, mais n’a pas la puissance provocatrice et mystique de celui d’Abel Ferrera, même si ls clins d’oeil existent
    Cage est bon cette fois, mais hélas il alterne les navets avec les grands rôles. Il n’a pas été aussi bon depuis leaving Las Vegas


    • patroc 22 mars 2010 12:03

       Vu le film et l’ai trouvé très bon : humour, délire et New-Orléans !.. Rien à voir avec le bad lieutenant de ferrara.. Bref, une super comédie policière déjantée d’Herzog et Cage excellent au milieu de cette faune !.. 


      • LeLionDeJudas LeLionDeJudas 22 mars 2010 17:35

        Je l’ai vu et n’ai pas aimé, sans doute avais-je trop d’attente après l’inoubliable version de Ferrara.
        Sans juger de la prestation de Nicolas Cage, il ne me semble pas retrouver l’abjection de ce « mauvais flic » qu’incarnera à jamais Harvey Keitel et qui donne d’autant plus de force et de raison d’être à sa quête de la rédemption.


        • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 mars 2010 21:18

          Merci pour vos diverses impressions.

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