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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bashung en tournée « Bleu pétrole » : le plein de super, SVP

Bashung en tournée « Bleu pétrole » : le plein de super, SVP

Après son désormais habituel quinquennat de silence, Alain Bashung est revenu avec les hirondelles de son enfance alsacienne : celles qui ne font pas nécessairement le printemps. Un album d’abord (Bleu pétrole, Barclay), une tournée ensuite. L’autre soir, il y avait répétition secrète, avant le départ de la tournée pour la France, puis Suisse et Belgique. Envoyé spécial dans les coulisses d’un des derniers dandys de la chanson française, le produit de luxe de la chanson ciselée, l’étendard de la noirceur classieuse. Le plein de super, s’il vous plaît.

Chez les voyous, on l’appellerait "l’élégant". Tout de noir et de gris vêtu, grand manteau long de bandido de l’Eldorado sud-américain. Mais il y a longtemps que Bashung a passé le Rio Grande. Les cheveux gris en attestent, et ajoutent une touche de sagesse et de sérénité à l’ex-rocker à banane.

On sait les débuts difficiles, les succès d’estime ("roulette russe"), puis, début 80, l’envolée médiatique avec Gaby et Vertiges de l’amour, deux de ses plus mauvais titres, sorte de début du malentendu avec le public. Aimé par des gens qu’il n’aimait probablement pas, qui lui ressemblaient peu. Mais Bashung, après tant d’années où "les ombres s’échinent à lui chercher des noises", prend avec intelligence le train en marche. Comme une vache ferroviaire, il regarde passer ce convoi et attend tranquillement (avec les calembours de Bergman son parolier d’alors), le succès, l’argent et la reconnaissance qui lui permettront d’enlever le masque, de sortir de son personnage à combinaison de cuir.

Cela arrivera en 1992 avec l’album Osez Joséphine et la rencontre avec Jean Fauque, parolier/ magicien de génie (malheureusement absent du dernier album).

Cela continuera avec Chatterton (sans doute le meilleur album pour les textes) et explosera, en même temps que la difficile rupture avec sa femme, avec Fantaisie militaire(1999). Victoires de la musique, albums d’or pleuvent comme à Gravelotte, la profession tente de se racheter de s’être si lourdement trompée sur Bashung.

Le dernier opus datait de 2001 (L’Imprudence). Noir, bien sûr, mais dépourvu de l’ironie et de la lucidité habituelle de l’oiseau, du second degré qui est sa marque de fabrique. Album parlé et phrasé plus que chanté, un voyage presque lu au pays de Léo Ferré. Poète maudit semblant se maudire lui-même, on le croyait presque perdu pour la chanson.

Et là, avec Bleu pétrole, le boss est de retour. Il chante. Vraiment, à pleine voix. Il y a des guitares partout, comme au bon vieux temps d’Osez Joséphine et de Chatterton. Avec l’incontournable guitariste Marc Ribot et d’autres que je ne connais pas. Guitares bluesy et moites à souhait, banjos et pedal-steel, un peu d’harmonica (pas assez, à mon goût).

Une country urbaine et simplifiée, presque épurée.

A le voir là, assis sur un haut tabouret de bar, presque immobile, la moitié du visage éclairé comme une lune, on pense à Johnny Cash, bien sûr, mais aussi à Calvin Russel. Il semble heureux d’une rythmique intérieure, d’interpréter, c’est-à-dire de s’effacer devant les mots des autres (essentiellement Gaétan Roussel, le chanteur-parolier de Louise Attaque). Il joue sur "sa gueule", un peu empâtée, mais qui en jette encore. Serein comme un bonze, il enroule, sans trahir, sans déchet.

Avec Roussel à la guitare sèche, presque en session acoustique, ça roule réellement. C’est fluide, rond, notamment dans Résidents de la République, Je t’ai manqué et Sur un trapèze, trois beaux morceaux dont les majors extrairont probablement les quelques tubes pour les radios.

Mais ça démarre vraiment avec Tant de nuits, ballade douce-amère à la musique superbe, où la voix d’Alain est incroyablement posée sur la mélodie, sans surrégime. Tous les express déboulent, ça ronronne puissamment, c’est du lourd. Cette chanson écrite par Joseph d’Anvers nous ramène mentalement à la Belgique, celle d’Arno, son alter ego physique et mental d’outre-Quiévrain. Ils viennent d’ailleurs enfin de se trouver (re-trouver ?) sur le film de Samuel Benchetrit J’ai toujours rêvé d’être un gangster. Rencontre de deux icônes de la noirceur et l’absurde, mais avec l’élégance des vrais désespérés. Film en noir et blanc, comme par hasard.

Avec Bashung, il y a toujours du monde qui traîne plus ou moins dans son sillage. Et du beau monde. On connaît son rapprochement récent avec Christophe, le beau bizarre, le dandy un peu vieilli des paradis perdus, l’autre icône des derniers fastes de la chanson française. Dans cet album, il y a aussi Gérard Manset, autre chantre de l’élégance noire et vénéneuse. Bashung y chante notamment Il voyage en solitaire et Comme un Lego. Ce même goût de la solitude, du mot juste, poétique, mais chirurgical, le même évitement systématique des médias, voire de leur propre image. On sait que Manset a longtemps refusé d’apparaître sur les pochettes de ses albums. Bashung, tant dans ses dernières pochettes que dans le DVD joint avec le CD Bleu pétrole, semble en faire autant. Ses commentaires n’y apparaissent qu’en voix off, sans visage. Des gens qui, contrairement à tant de satisfaits d’eux-mêmes, semblent s’être assez vus et s’effacer derrière le message ou, plutôt, les paquebots qu’ils sont devenus et les remous qu’ils laissent dans la tête des gens.

Comme un Lego, de Manset, fait plus de 9 minutes et il n’est pas certain qu’Alain chantera sur scène cette petite Bible païenne de la condition humaine, de ces petites lueurs dans leurs chemises que sont les hommes s’activant à porter des charges trop lourdes pour eux. "A s’embrasser à cheveux blonds sans voir ce que bientôt ils seront". Il ne la chantera sans doute pas en tournée, parce que ça file la chair de poule.

Bref, il y a vraiment de beaux wagons derrière la locomotive Bashung. Même Léonard Cohen, dont il reprend le classique Suzanne. Cohen, Manset, ce ne sont pas des joyeux , évidemment, mais ces "noirs-là" sont brillants. Manqueraient plus que Miossec et Thiéfaine et on pourrait fermer les portes et jouer complet.

Au rappel improvisé, nous sommes quelques-uns dans le parterre à lui demander Bijou, Bijou, son premier slow doux-amer de 1979, celui de nos 20 ans, où on croyait que, d’une séparation avec une colocataire, on pouvait mourir.

Mais on n’est pas - encore - morts et Bashung non plus. Il regarde fixement dans le vague, à ce qui ressemble à un rictus, mais se ravise. Sous son casque de cheveux argentés, il a l’air de nous dire : "c’est carrément votre jeunesse que vous voudriez retrouver, les gars".

Alors ce sera non, car comme dirait Manset, "cela ne se peut point".

L’éclairagiste fait un fondu au noir, la couleur qui va si bien à Bashung. Et alors il part, un peu voûté, son grand profil de pélican mazouté marchant vers les coulisses, puis vers la limousine.

A la station-service du temps qui passe, on vient de refaire le plein de pétrole.

Pour la route.


Moyenne des avis sur cet article :  4.78/5   (54 votes)




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18 réactions à cet article    


  • Yohan Yohan 2 avril 2008 12:45

    @Hi Sandro

    Du Sandro, dans le style

    J’ouvre le bal (article sur la musique, oblige). Je ne suis pas un fan de bashung, mais pour être franc, je connais mal sa musique. D’ailleurs, il ne fait guère parler de lui, ce qui suppose qu’il mène sa petite barque tranquillement comme Lavilliers, avec un répertoire connu des fans qui le suivent dans la musique qu’il aime, probablement pas assez commerciale.


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 2 avril 2008 13:01

      Salut, Yohan.

      Oui, sans le connaitre, tu es dans le vrai. C’est un artisan de la belle ouvrage, qui a d’abord galéré, puis à été connu "par accident" sur des "tubes"qui ne lui allaient pas. Puis c’est retombé ( album "Novice", jeu de mots avec No vice) et reparti avec Osez Joséphine et Fantaisie Militaire.

      Dès lors, il a été plus "reconnu" que connu.

      La notorité et l’aisance financière lui permettent à présent de ne plus se "commettre", et de faire un album que tous les 5 ans, quand il en a envie et s’il a quelque chose de nouveau à dire. Sinon, il reste chez lui, ou fait quelques apparitions cinéma. Tout le contraire d’un forcat du top 50 , qui crache comme un éjaculateur précoce sa purée dans la bacs.

      C’est un "intermittant du spectacle", pour faire un jeu de mots. C’est ca le vrai luxe.

      Ne plus s’emmerder la vie, à 61 ans.


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 2 avril 2008 14:27

      Pour ceux que cela interesse, la tournée "Bleu pétrole" débutera le 5 avril à Lille, pour se terminer le 10 Aout à Crozon, en passant par Bruxelles, la Suisse et l’Olympia ( les 10 et 11 juin 2008).

      Pour la totalité des dates, voir le lien :

      http://alainbashung.artistes.universalmusic.fr/

       


      • karquen karquen 2 avril 2008 16:52

        Pour moi l’écouter c’est épisodique. Mais toujours un plaisir renouvellé ; la découverte de sens à travers les mots - différents niveau de lecture - ou d’écoute c’est celon... De l’art, de la musique, des voies ombèllées. C’est de la poésie, biensur, des textes, il peu être lu... Une voix, un personnage, une identité aussi libre que j’imagine hyper méticuleux dans son travail...

        Bashung est sans conteste à la frange des mondes. Quelques chose de la "vedette" à l’instar des jadis invités de Guy Lux, Drucker ect dans les années 80... mais aussi Une entité de cinéma, une présence sincère et fantômatique, un "absolu" (fragrance de morceaux de vie qui inspire l’air et lère des temps)...

        je ne suis pas un fan... toutes personne à l’oreille exercée cepandant entendra bien plus qu’une musique. Ce sont des pans de vies qui se déchirent sur les murs de silences...C’est un art, un artiste, un panel à échos infinis.

        Karq.


        • SANDRO FERRETTI SANDRO 2 avril 2008 17:02

          Oui, je ne dirais pas mieux.

          C’est en effet un maniaque( dans le bon sens du terme), un méticuleux du son et du verbe, de la petite musique intérieure.

          Un de ses proches a l’habitude de dire : "Quand Alain sort un album, il y a à manger pour 5 ans".

          Ca tombe bien, il publie environ tous les 5 ans.....


        • Castor 3 avril 2008 16:45

          Merde Sandro, il m’a échappé ton article, j’étais bien bourré dans la turne de Momo hier...

          Il a servi de ces trucs...innommables ! Bref, j’étais cuit de chez cuit...

          Alors quand tu as mis une invitation pour Dom dans le nouveau Momo, je l’ai prise pour moi...et je suis viendu.

          T’aurais pas deux-trois cachets d’aspirine, des fois ?


          • Castor 3 avril 2008 16:55

            Pour tout dire, je reste sur une vision assez floue de Bashung...

            D’une part il y a ces immenses succès qui me laissent un peu froid, d’autre part, il y a d’autres immenses succès qui ont bercé ma jeunesse et qui, musicalement, vocalement, étaient de petits bijous.

            Reste que j’ai une bonne partie des (nombreux) albums de ce grand homme de la chanson française et que tu m’as donné l’envie de m’y (re)plonger.

            Pour le fun, j’ai placé une référence cachée à Bashung sur le nouveau Momo.


          • Rosemarie Fanfan1204 3 avril 2008 22:39

            Oui Sandro, j’ai hésité en fait, mais je n’aime pas Bashung. Bon j’aurai dû passer dire bonsoir, bonsoir, la santé çà va ? pardon Sandro, je le ferais plus....

             


            • snoopy86 4 avril 2008 10:36

              Bonjour Sandro,

              Comme Fanfan je ne suis pas un fan de Bashung donc je passe un peu en retard, juste histoire de te saluer...


              • SANDRO FERRETTI SANDRO 4 avril 2008 10:45

                Bonjour à tous les deux.

                Merci d’étre passé. Je vous imaginais pourtant sensible à l’éternel rebelle solitaire....


                • Rosemarie Fanfan1204 5 avril 2008 12:46

                  Sandro moi c’est au niveau de la voix, çà passe pas.... mais toi je t’aime bien Sandro !


                  • Stevo 6 avril 2008 17:25

                    Pour moi, pendant longtemps, Bashung est resté ce personnage très "années 80", avec ses airs de dandy rock ironique, chantant "Gaby" et "Vertige de l’amour", mais dont "l’oeuvre" restait mystérieuse. Au début des années 90, sa "Joséphine" et sa "petite entreprise" m’ont laissé cette image sympathique, qui avait le mérite de sauver l’honneur de la varitoche française.

                    Puis, un ami m’a fait écouter l’album live "Confessions publiques". Là, soudain, je me suis pris en pleine gueule le charisme de ce bonhomme. Si j’ai cru un jour en l’expression "rock français", c’est en entendant Bashung scander à s’en briser les cordes vocales "Toujours sur la ligne blanche". A partir de là, j’ai voulu découvrir la discographie du bonhomme, son parcours, cahotique parfois, génial très souvent. Et j’ai découvert des merveilles cachées, inconnues à jamais du grand public, comme les albums "Play Blessures" (co-écrit avec Gainsbourg) et "Novice". J’ai même découvert l’album "Roulette russe", début de la collaboration avec le génial parolier Boris Bergman.

                    C’est à ce moment qu’est sorti son plus grand chef-d’oeuvre : "Fantaisie Militaire". Des textes ciselés, des arrangements avant-gardistes sans être prétentieux, de l’audace, des mélodies, et cette voix, travaillée par des années de clopes et d’excès en tout genre. Je pensais alors que Bashung avait atteint là son sommet, qu’il ne pourrait plus me surprendre.

                    J’avais encore sous-estimé l’artiste. "L’imprudence" est arrivé, avec ce parlé/chanté et ces musiques fantomatiques, ces textes torturés, profonds, envoutants, destabilisants, inquiétants, dérangeants... Comme "Play Blessures" 20 ans plus tôt, cet album ressemble à un suicide commercial assumé. Sauf qu’à présent, Bashung a un public fidèle, qui ne le lâche pas, au contraire, il reste fasciné par la capacité de cet homme à fuir des chemins tout tracés.

                    Aujourd’hui sort "Bleu pétrole". Certains y verront un retours à un certain classicisme, et ils n’auront pas tort. En partie seulement. Car qui d’autre que Bashung pouvait donner cet aura, cette profondeur, à des titres comme "Tant de nuits", "Comme un légo", "Je tuerai la pianiste", que les radios ne passeront jamais, elles qui en sont encore à diffuser "Gaby" !

                    Bashung est un vampire qui s’est abreuvé du talent des autres pour créer une oeuvre unique. Bergman, Gainsbourg, Fauque, Roussel, Manset, maîtres des mots, ont donné quelques choses qu’ils n’ont jamais donné par ailleurs en travaillant pour Bashung.

                    Au fond, le rock français n’a jamais existé. Sauf Bashung.

                     

                     


                    • SANDRO FERRETTI SANDRO 8 avril 2008 10:16

                      Oui, j’aime bien cette dernière phrase. Elle est juste.


                    • rocla (haddock) rocla (haddock) 23 mai 2008 15:40

                      j’ l’ avais pas vu cet article , j’ vas le lire ,

                       

                      merci Sandro


                      • rocla (haddock) rocla (haddock) 23 mai 2008 16:42

                        Donne vraiment envie de connaître mieux Alain .

                         

                        Parfaitement découpé ce narticle .


                      • jack mandon jack mandon 23 mai 2008 16:56

                         

                         

                        @ Sandro

                        Ton article rebondit et remplit l’espace dans un rythme soutenu...rock sans doute. Tu vas tu viens entre le son et l’image, du bruit éclaté au son apprivoisé,

                        du Bashung d’hier au Bashuhg d’aujourd’hui, comme un chef d’orchestre du verbe, tu as chanté les mots.

                        Merci Sandro

                        Jack

                         

                         


                        • SANDRO FERRETTI SANDRO 23 mai 2008 16:56

                          @ Had,

                          Ce 22 mai, il y avait à Bruxelles (Cirque Royal) , concert d’Alain. Entre-temps, tout le monde sait qu’il est très malade (cancer du poumon), ce que j’avais éludé dans cet article, par pudeur, en n’y faisant que des allusions.Il n’ a pas annulé sa tournée, est en chimiothérapie et continue de fumer et de nous enchanter.

                          C’était poignant de le voir, la voix intacte, chauve sous son feutre et ses lunettes noires, venir nous enchanter encore les oreilles et le cerveau. Alain a toujours été rare, donc cher. Hier soir, il était hors de prix. Presque -déjà- hors d’atteinte.

                          Il a commencé son concert avec "Comme un légo", petite bible paienne, chanson de 9 minutes qui commence par :

                          (la vie)

                          "C’est un grand terrain de nulle part avec de belles poignées d’argent"...

                          Si la suite vous interesse, un lien avec un article que je viens de publier sur le site officiel de Bashung :

                           

                          http://alainbashung.artistes.universalmusic.fr/forum/message_details.php?idrub=0&idthread=2698&index=0

                          Bonne lecture.


                          • Dancharr 28 mai 2008 21:06

                             

                            Quel beau texte ! Quel beau portrait ! Il va lui falloir du courage mais des chanceux s’en sortent et d’autres aussi.

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