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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bernard Giraudeau, le marin a mis les voiles

Bernard Giraudeau, le marin a mis les voiles

Bernard Giraudeau (1947-2010)* était un acteur populaire, dans le bon sens du terme. Elégant, sans jamais tomber dans le populisme. A sa mort, à l’âge de 63 ans, l’émotion était grande chez les Français, il suffit de lire des réactions d’internautes accompagnant les articles annonçant son décès (http://lci.tf1.fr/filnews/culture/mort-du-comedien-bernard-giraudeau-5928443.html) pour prendre la mesure du « capital sympathie » dont il jouissait : « J’admire cet homme en tant qu’acteur et être humain, et bien sûr je sais et je partage les sentiments et les souffrances morales et physiques, le courage la volonté, le partage. Au revoir Monsieur Giraudeau vous êtes toujours dans mon cœur ! » (avril37) ; « Je me souviendrais toujours de lui à ses débuts au théâtre dans Pauvre France, je ne voyais que ses grands yeux verts. Condoléances. » (dis13dai) ; « Certes il en a fini avec la souffrance mais quelle perte ! Bernard Giraudeau était un magnifique acteur, aimé de tout le monde. Mes pensées les plus émues vont à Sara, Gaël et Anny... Qu’il repose en paix. » (cricri38gre) ; « Un homme exceptionnel, comme il n’y en a plus ! » (maxxi75).

Acteur, réalisateur, écrivain et… marin, on l’avait vu publiquement pour la dernière fois comme président de la 23e Nuit des Molières, le 26 avril 2009. On savait ce « philosophe aimable », dixit V. Micheli dans L’Avant-Scène Cinéma (1997), se battre depuis une dizaine d’années contre le cancer. D’ailleurs, il ne manquait pas de parler de sa maladie, de ce fichu crabe qui, petit à petit, lui ôtait toutes ses forces. L’entendre parler de son combat contre la maladie était souvent poignant, mais sans jamais qu’on ne tombe dans le lacrymal ou la sensiblerie exhibitionniste. L’acteur, généreux, donnait de son temps pour aider les malades, notamment en soutenant la Maison du cancer (www.la-maison-du-cancer.com), l’Institut Curie et l’Institut Gustave Roussy. En mai dernier, pour Libération, il avait fait part de ses réflexions sur le difficile métier de vivre avec un cancer. Il parlait des choses simples sur lesquelles compter : « La méditation, la relaxation, et puis mon entourage. Ma femme, mes enfants qui sont très aimants… Vous vous rendez compte qu’il vous reste dans la vie peu de choses, mais elles sont là, importantes. » ; il y décrivait aussi les traitements épuisants : « Je ne veux plus me faire opérer. J’ai déjà été tellement opéré que cela bousille. (…) Je suis sur un traitement où cela ne bouge pas vraiment. Je ne vis plus vraiment, il va falloir faire quelque chose. J’ai deux chimios, une par perfusion et une autre par pilule, et elles m’épuisent. C’est le comble, les chimios peuvent finir par tuer le malade. ». Dans l’émission On ira tous à l’hôpital (2010), à l’occasion de la Semaine nationale de lutte contre le cancer, il n’avait pas manqué de souligner les dysfonctionnements croissants des hôpitaux en France, « On supprime des postes, il y a de moins en moins d’oncologues, et pourtant il y a de plus en plus de malades, de plus en plus de pathologies. Et en face ? De moins en moins de médecins. Ils courent d’un bureau à l’autre, ce sont des queues pour un examen, une radio. L’hôpital fait ce qu’il peut, et il le fait bien. Mais cela ne suffit pas. » 

De Bernard Giraudeau, qui avait obtenu un 1er prix de comédie classique & moderne au Conservatoire, on se souvient tout d’abord de ses magnifiques yeux clairs et de son élégante silhouette le destinant d’office à des rôles de beaux séducteurs. C’est par là qu’il avait commencé, en interprétant des beaux gosses, comme dans Et la tendresse ? Bordel !, La Boum ou encore Viens chez moi, j’habite chez une copine. Son premier vrai rôle au cinéma, dans Deux hommes dans la ville (1973) de José Giovanni, film reposant sur un duo d’acteurs (Gabin/Delon) pouvant rapporter gros au box-office, puis son expérience de « faire-valoir » auprès de la star Alain Delon (Le Gitan, 1975, Le Toubib, 1979), avaient donné l’idée aux producteurs de l’associer à une autre vedette afin d’entraîner des succès en salles : cela a donné dans les 80’s des films populaires comme Le Ruffian avec Lino Ventura, accompagné du superbe score d’Ennio Morricone, et Les Spécialistes de Patrice Leconte, avec Gérard Lanvin. En 1983, un film devenu culte pour certains, Rue barbare, à l’esthétique publicitaire très eighties, façon Beineix ou Besson, l’associe à l’inquiétant Bernard Pierre-Donnadieu – précisons qu’on y trouvait même, dans ce gros film de baston bling bling assez foutraque, un certain Jean-Claude Van Damme ! Petit à petit, heureusement, Giraudeau, dont les centres d’intérêt ne se limitaient pas qu’au théâtre et au cinéma, a su varier sa palette de je(u), en puisant dans son expérience de la vie, ses tours du monde (de 1964 à 1966) et son penchant prononcé pour l’ailleurs. Oublions certains films qui sont loin d’être restés dans les annales (L’Année des méduses, Bras de fer, Les Loups entre eux, Les Longs Manteaux…), et souvenons-nous plutôt de films à vocation populaire réussis, comme La Reine blanche (1990), et surtout du grand talent de Bernard Giraudeau pour camper des personnages cyniques, retors, manipulateurs, comme dans les excellents Ridicule (1996), Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (2000) et Une Affaire de goût (2000). A la façon d’un Delon ou d’un Depardieu, Giraudeau avait su alterner films grand public et productions plus singulières (Poussière d’ange, L’Homme voilé, Ce jour-là) - ce qui est tout à son honneur.

Adepte des grands écarts et des embardées au long cours, Giraudeau ne s’est pas cantonné qu’à son statut d’acteur, il est devenu réalisateur, signant des films (L’Autre, 1990, Les Caprices d’un fleuve, 1996, tourné au Sénégal) où apparaît son goût des voyages, des vagues nouvelles et des aventures ; « A chaque rencontre, tu crois tenir l’éternité par la taille, mais elle finit toujours par sourire à un autre. », in Le Marin à l’ancre (2001, éd. Métailié). Car Bernard Giraudeau, natif de la Rochelle engagé dans la Marine nationale à 15 ans, ne vivait pas uniquement pour le cinéma, il avait d’autres passions, à savoir la mer et la littérature voyageuse. D’ailleurs, quand on le croisait au Salon du livre (Paris) ou ailleurs, il vous entraînait volontiers vers d’autres horizons que le 7e art. Je me souviens avoir échangé avec lui quelques mots autour de la Bretagne et de la poésie fantôme des cimetières de bateaux. Il aimait se tourner vers autrui, ses carnets de voyage cathodiques en témoignent (La Transamazonienne, Chili norte–Chili norte, Un ami chilien, Esquisses Philippines…), ainsi que ses romans d’aventure et d’initiation, tels Les Caprices d’un fleuve, Le Marin à l’ancre, Les Hommes à terre et son dernier livre, Cher amour, qui avait obtenu en 2009 le Prix Pierre Mac Orlan. Ecrivain talentueux, à la plume sans fioritures, Giraudeau, membre de l’association des « Ecrivains de marine », était, dixit le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, « un poète du grand large, qui savait faire partager son amour de la mer. » Dans la lignée des grands écrivains-voyageurs (Loti, Segalen, Saint-Exupéry, Malraux, Kessel, Le Clezio), l’acteur-voyageur Bernard Giraudeau a allié l’ancre à l’encre, faisant part dans ses écrits de son expérience personnelle du voyage pour entraîner le lecteur vers une meilleure connaissance de soi et de la nature humaine. Ainsi, je pense qu’il aurait pu faire sienne cette phrase de Nicolas Bouvier (in Le Poisson-scorpion, 1990) : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » Cher Bernard, vous avez levé l’ancre définitivement, bon vent à vous. 

* Photo de l’auteur (polaroid, portrait de Bernard Giraudeau, Paris, janvier 2001).


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19 réactions à cet article    


  • Halman Halman 19 juillet 2010 10:17

    Autant quand Claude François est mort j’ai rigolé, mais lui c’était un pur diamant et je le vis très mal.


    • Shaytan666 Shaytan666 19 juillet 2010 10:22

      Moi, c’est quand Michel Jacques Sonne est canné que j’ai ouvert une « roteuse », Cloclo m’a laissé tout à fait indifférent.


    • Shaytan666 Shaytan666 19 juillet 2010 10:19

      Très bel article et un magnifique hommage à ce grand homme trop tôt disparu.
      Vous évoquez « Rue barbare », on aime ou on aime pas mais c’était le genre de film très en vogue dans les années 80 et moi perso j’ai trouvé la bande originale et la musique de Bernard Lavilliers tout à fait réussie et collant parfaitement avec l’ambiance du film. Jean-Pierre Kalfon en chanteur « déjanté » était aussi très bon.


      • Mark Mallow 19 juillet 2010 10:23

        Vrai !

        Un film entier et des acteurs remarquables.

      • Vincent Delaury Vincent Delaury 19 juillet 2010 10:27

        Shaytan666 : « Jean-Pierre Kalfon en chanteur »déjanté« était aussi très bon. »

        D’accord avec vous sur Jean-Pierre Kalfon dans « Rue barbare ». Il était également énorme dans « Total Western » d’Eric Rochant !


      • Proudhon Proudhon 19 juillet 2010 19:25

        Sans oublier Bernard-Pierre Donnadieu dans le rôle du méchant. Un artiste trop méconnu pour ma part.


      • Mark Mallow 19 juillet 2010 10:21

        Sacré Monsieur.

        (J’espère que Morice est en vacances et qu’il ne viendra pas saloper cet hommage)

        • Yvance77 19 juillet 2010 10:36

          Salut,

          Un grand mec avec un courage pas possible a disparu. J’avais adoré cet homme dans des numéros de duo de haute volée, que ce soit avec Michel Blanc ou Jéjé Lanvin.

          Le mec était sincère et honnête, et ça c’est une denrée plus que rare dans le « chobiz »

          Bon post

          A peluche


          • ZenZoe ZenZoe 19 juillet 2010 12:27

            franck2012

            Je ne peux pas le juger en tant qu’écrivain, n’ayant jamais lu ses livres, mais je trouve que l’acteur était bon, et l’homme toujours digne lors de ses apparitions télévisées, jamais de dérapage sur des sujets aussi casse-figure que la maladie et la mort.

            Par contre, je vous suis bien concernant Annie Duperey. J’ai d’ailleurs coupé le son pendant son blabla. En plus, je pense à la veuve de BG. Le déballage sur son mari par une ex pratiquement le lendemain de sa mort manquait drôlement de tact je trouve.


          • Shaytan666 Shaytan666 19 juillet 2010 12:37

            franck2012
            Ah ! Vous jugez les acteurs selon leur couleur politique !
            Je suppose que pour vous Pierre Arditi et Emmanuelle Béart, (que j’aime bien) sont des sommités dans l’art scénique vu qu’ils sont engagés à gauche.


          • BOBW BOBW 19 juillet 2010 12:52

            @franck2012

             Chaque idée exprimée doit être respectée avec une certaine forme.
            Cependant ,je ne suis pas du tout d’accord avec quelques unes des votres :

            -Saint Exupery : On peut être partisan actif de la lutte des classes, et même résistant,honnir une certaine bourgeoisie égoïste et libérale mais admirer Ce grand écrivain homme de coeur, pilote courageux et émérite ,pionnier et artisan de la création de notre Aéropostale,et l’auteur d’un des sommets de la littérature française avec « Le petit Prince » qui met en valeur ,célèbre et encourage le désintéressement, l’humilité,la générosité,l’Amour tout court,(qui ridiculise ce roi mégalomane et autiste qui n’attendait que des applaudissements (Suivez mon regard !... )mais aussi le minable financier) et enfin qui honorait certaines valeurs comme l’Amitié sincère, le respect de la Nature belle et pure( Les plantes-La Montagne—Le désert-) et qui a célébré le respect des hommes de toutes races et couleurs.

            L’acteur ,lui ne roulait pas« les mécaniques » et n’allait pas se prosterner au pied du roi comme un certain acteur alias Astérix.
            Certes j’ai absolument horreur comme vous des vedettes « m’as-tu-vu » qui s’exhibent devant les écrans et les photographes ,mais on peut penser que sa véritable motivation était de communiquer son énergie de combat pour vivre le mieux possible et de garder le moral et la « petite flamme » aux autres victimes atteints de ce Mal.


          • Shaytan666 Shaytan666 19 juillet 2010 12:37

            Calmos, je vous ai connue plus éclairée.


          • Menouar ben Yahya 19 juillet 2010 11:48

            J’aimais bien l’Homme , du moins ce qu’il a transmis, l’idée que j’ai de lui. Ses voyages, son humanité...il y a un peu prés un mois, peut être un peu plus, je l’avais vu à la télé, il nous a parlé du yoga, combien ces exercices lui faisait du bien et l’aidaient à lutter contre sa maladie, une sereinité se dégageait de lui. Avec du recul, je me dis qu’il était venu simplement pour nous dire au revoir, lui seul connaissait la gravité de son état, il a eut la pudeur de ne pas s’étalait, alors j’avais pensé qu’il guerrirait certainement.


            • Gollum Gollum 19 juillet 2010 12:28

              Une belle âme, sachant accepter l’inéluctable, sa propre mort. 


              Tout cela avec le sourire et l’acceptation des souffrances qui vont avec : traitements médicaux lourds, regards familiaux lourds également, car on ne peut s’empêcher d’espérer que l’inéluctable n’aura pas lieu...

              À rebrousse-poil de notre société hyper-jouissive et narcissique qui occulte la mort.

              Un meilleur exemple pour notre jeunesse que nos foot-balleurs hyper grassement payés...

              • Proudhon Proudhon 19 juillet 2010 19:33

                Moi je pense que Bernard Giraudeau était quelqu’un de bien. Comme A de St Exupéry était quelqu’un de bien.
                Je n’ai jamais lu les oeuvres de B Giraudeau, mais vu ces films que j’ai pour la plupart aimé, par contre j’ai lu celles de St Exupéry que j’ai trouvé admirables.
                Le Petit Prince contrairement au mythe n’est pas un livre pour les enfants mais bien pour les adultes. Un enfant ne comprendra rien au livre. Il faut avoir vécu pour cela. Par contre je n’ai toujours pas compris la philosophie du livre « Citadelle ».


                • BOBW BOBW 21 juillet 2010 10:18

                  Cher Proudhon (j’apprécie votre pseudo car j’ai une grande sympathie pour ce philosophe et sa devise :« L’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir »)

                   Antan,j’ai eu l’occasion de présenter, d’expliquer et commenter ce livre à des enfants et des ados,aprés quelques éclaircissements,même les élèves faibles et moyens comprenaient vite , sentaient et aimaient les portraits et descriptions , ainsi que la poésie simple et sensible :
                  "Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu a des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… »
                  Pour les lecteurs qui aimeraient le relire : http://wikilivres.info/wiki/Le_Petit_Prince


                • liochem liochem 19 juillet 2010 21:18

                  Salut l’artiste

                  twitter @liochem


                  • Shtounga 20 juillet 2010 09:31

                    Mort trop jeune

                    Bon acteur et belle gueule
                    Mais rien de trancendant.
                    Le génie exige une souffrance primale qu’il n’a pas connue.
                    Un peu trop beau sans doute

                    • brutaltruth brutaltruth 25 juillet 2010 17:57

                      Bonne route, ami Rochelais... See you soon on other shores.

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