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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bidochon par Christian Binet, l’expert culturel dans l’art de (...)

Bidochon par Christian Binet, l’expert culturel dans l’art de l’observation sociale

« C’est le texte qui me demande le plus de temps. Je passe des heures sur quelques répliques. Je rature, je mets des flèches, j’encadre, bref, au final, il n’y a que moi qui m’y retrouve. » (Christian Binet).

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Né avec le printemps ! Ce mardi 20 mars 2018 à Étampes, c’est l’anniversaire de Christian Binet. Il a 71 ans (il est né à Tulle). Soit 21 ans en mai 1968. C’est l’occasion de lui rendre hommage, car il faut bien l’avouer, j’adore Christian Binet ! Christian Binet est le père très connu des Bidochon, nom qui, à cause de lui (j’écris "à cause" car une famille avec ce patronyme avait déposé une plainte sans succès en 1998 pour les dommages causés !), signifie un peu beauf !

Christian Binet est effectivement un auteur de bandes dessinées qui a connu un grand succès (en quarante et un ans, il a vendu plus de 10 millions d’albums des Bidochon). Certes, il n’est pas que "cela", et comme il apprécie l’art en général, il a aussi exercé ses talents dans d’autres domaines comme la musique classique (il a même composé quelques morceaux qu’on peut écouter sur son site officiel mis en référence en bas de l’article, et il joue de l’accordéon). Il peint aussi, et montre qu’il a un style graphique qui lui est propre (on peut voir certaines de ses œuvres sur son site).

C’est pourquoi il s’implique régulièrement pour transmettre sa passion de la musique (il aime surtout la musique baroque) et de la peinture auprès du grand public et en particulier des jeunes. Il se déplace ainsi souvent dans des musées ou dans des salles de concert, parfois participe au concert, en jouant lui-même ou en dessinant (voir plus loin).

Plusieurs de ses bandes dessinées sont d’ailleurs consacrées à ces arts, comme la série récente "Haut de gamme" qui parle spécifiquement de musique (d’un professeur de musique tellement gagné par le doute et la lassitude qu’il envisage une reconversion dans la charcuterie !), ou encore la série des Bidochon qui vont au musée ou au concert, un moyen sympathique pour le "profane", et en particulier les jeunes, d’apprendre à connaître certaines œuvres, certains tableaux, certains morceaux musicaux.

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Toute tentative de vulgarisation est essentielle pour la diffusion de la culture et Binet fait partie de ces gens qui, à juste titre, ne cesse de marteler que la culture n’est pas réservée à une "élite", qu’on peut apprécier un émouvant morceau de musique ou une belle toile sans avoir fait le conservatoire de musique ni l’École du Louvre. Lui-même a d’ailleurs connu la musique classique par lui-même car ses parents ne lui en avaient jamais fait écouter : « La composition est certes pour moi un moyen d’expression mais c’est aussi une façon pour le passionné que je suis de démonter et de remonter la musique pur savoir comment elle fonctionne. Si j’avais été passionné d’horlogerie, j’aurais fait pareil avec les horloges. » (son site).

Malgré ses autres facettes, c’est principalement sur l’auteur de BD que je me pencherai ici. Binet a publié son premier dessin en 1961 (à l’âge de 14 ans). Destiné au dessin de presse, il a été recruté en 1969 par Fleurus (éditeur chrétien de livres et revues pour la jeunesse) pour un premier personnage, Graffiti, qui est paru dans "Formule 1".

Sur la forme, les dessins de Binet sont minimalistes, peu à l’instar de Reiser, Wolinski, voire Plantu et même Sempé, au contraire de l’école belge classique. Au début, il a même exposé sa "paresse" graphique en indiquant dans ses cases le nom des décors avec une flèche sans même les dessiner. Cela n’enlève rien à sa capacité à dessiner mais le choix volontaire de mettre le dessin au second plan par rapport au texte donne encore plus de force à ses observations.

Il s’en est expliqué dans le site BoDoï le 19 juillet 2010 : « Je passe beaucoup de temps à écrire les textes, je suis à la recherche du dialogue percutant, du bon mot. Je pense qu’il vaut mieux tenir un bon scénario et le mettre en images avec un trait médiocre que l’inverse. Le dessin me prend moins de temps. J’ai développé un style maladroit mais assez efficace. Je ne m’embarrasse pas de détails, mes voitures sont souvent de traviole. Heureusement, j’arrive à faire passer mes idées et mon humour ! » (Propos recueillis par Laurence Le Saux).

Car, comme dans les "Rubriques à brac" de son ami Gotlib (Binet est l’ami aussi de Solé, Edrika, Frank Margerin, etc. de "Fluide Glacial"), Binet est avant tout un fin observateur de la France contemporaine, un observateur parfois odieux mais jamais méchant. Quand on prend le "Dictionnaire des mots rares et précieux" (éd. Seghers), on lit avec délices au mot "binet" ce début de définition : « Petite garniture munie d’une pointe ou d’un ressort (…) ». C’est exactement cela, Binet-le-dessinateur, une pointe d’humour, un aiguillon à peine garni pour présenter la société de notre époque.



Gotlib ? Il avait débauché Binet en 1977 pour utiliser ses talents dans "Fluide Glacial" : « Je me rappelle lui avoir écrit une longue lettre manuscrite pour le convaincre de rejoindre l’équipe que j’étais en train de former. Il a accepté. » (cité par "Le Parisien"). Depuis cette époque, Binet est resté fidèle à "Fluide Glacial", refusant à Dargaud d’y transférer ses Bidochon mais acceptant de réaliser la nouvelle série "Haut de gamme" pour Dargaud dont il a sympathisé avec le patron, Claude de Saint-Vincent.

Binet a l’humour gentil et pas trop vache. À part dans "L’Institution" où, visiblement, il avait un règlement des comptes (contes autobiographiques) avec l’Église catholique, où il affiche un anticléricalisme radical (il parle par exemple du directeur d’internat qui annonce qu’il s’occupera lui-même des suppositoires des élèves), son humour est toujours tendre et jamais vulgaire, même s’il aborde quelques sujets parfois risqués, comme les relations sexuelles. Il en a même consacré un album entier dans le 11e album des Bidochon "Matin, midi et soir, suivi de matin, midi et soir" (1989) où l’on voit monsieur Bidochon chercher très laborieusement à mettre son préservatif. Et encore, sa critique de l’institution religieuse ne l’a pas empêché d’avoir un éditeur catholique comme premier employeur au début de son activité ni d’accompagner les messes à l’orgue pendant de nombreuses années.

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Malgré les nombreux sujets pourtant polémiques auxquels il touche (notamment politique, religion, sexe), l’humour de Binet n’est jamais cynique, ou, du moins, ce n’est pas le cynisme qui ressort en premier à la lecture, mais surtout, en effet, une tendresse de celui qui aime et qui s’amuse à critiquer, à décrire les faces obscures, à taquiner en fin de compte.

Tiens, la preuve que Binet aime bien la société dans laquelle il vit, c’est qu’il en accepte les gratifications pourtant assez vaines et qui prouvent la reconnaissance, et personne ne peut être insensible à la reconnaissance, encore moins les artistes et ce n’est pas péjoratif de le signaler. Il a reçu par exemple la médaille des Arts et des Lettres le 25 mai 2005 sous les lambris dorés du Ministère de la Culture, place de Valois. Mais la meilleure reconnaissance, c’était celle de sa "profession", évidemment, le Prix du meilleur espoir du Festival d’Angoulême en 1978 confirmé ensuite par l’Alph’Art du public au Festival d’Angoulême en 2001, ainsi que le Prix RTL de la BD en 1982.

L’autre preuve que Binet aime bien la société qu’il décrit si bien dans ses œuvres, c’est qu’il ne stigmatise pas les beaufs, au contraire, il se met dans le lot (la dernière page des albums indique d’ailleurs clairement l’expérience personnelle de l’auteur dont la dédicace a l’habitude de finir par ces mots : « avec qui mes rapports furent aussi divers qu’enrichissants »). Bref, pour paraphraser une phrase célèbre, Bidochon, c’est lui, c’est nous !

Dans "Le Parisien" du 29 avril 2016, Binet a récusé d’ailleurs le mot "beauf" (que je reprendrai cependant) : « Non, ils ne sont pas beaufs, pas réacs, pas vulgaires, pas "gros rouge", pas idiots. Ce sont monsieur et madame Tout-le-monde. Il y a forcément des moments où l’on se sent Bidochon, et c’est pour ça que plein de gens se reconnaissent en eux et acceptent d’en rire. » et il a confié que les seules critiques qu’il avait reçues provenaient « de la part de certains bobos parisiens qui me jugent condescendant à l’égard des Français moyens. Un comble ! » (Propos recueillis par Philippe Peter et William Beaucardet).

Au départ, Binet n’avait pas imaginé de faire des Bidochon les personnages centraux. Son héros, c’était initialement, en 1975, Poupon la Peste qu’il a dessiné pour Fleurus (publié dans la revue "Djin"), un bébé qui martyrise le chien …Kador qui devient en 1978 le héros chez "Fluide Glacial".

Kador, je l’ai "connu" à la fin des années 1970 car il s’était invité dans les pages du quotidien "Le Matin de Paris" (il me semble) et c’était à peu près la seule chose que je lisais de ce journal auquel j’avais accès à l’époque. Le côté chien savant, chien philosophe toujours avec son livre de Kant à la main, m’avait particulièrement séduit. Car dans ces courtes histoires, le chien, c’était le maître, et le maître, le chien. Effet comique garanti.

Mais il y avait de quoi tourner un peu en rond avec seulement Kador en personnage central, quand on a plein de choses à dire, à décrire. Petit à petit, l’objectif de la caméra s’est focalisé sur les maîtres, délaissant le chien (qui avait déjà écarté le bébé). Les maîtres deviennent la grande histoire de sa vie, de la vie de Binet. D’un point de vue grand public, je précise. Les Bidochon apparaissent en héros à partir de 1980. Petite incohérence : ils n’ont ni bébé ni chien, dans leurs propres histoires (à part le premier tome, où ils adoptent un chien faute de pouvoir avoir un bébé).

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En trente-deux ans, vingt et un albums ont été consacrés aux Bidochon. Robert Bidochon est le Français moyen le plus beauf imaginable (c’était à peu près la même époque que l’introduction du beauf de Cabu), avec sa petite moustache, son béret, sa paresse physique et intellectuelle, son sport en canapé, ses réflexions à deux balles. Son épouse Raymonde Galopin prend, elle, le rôle de la naïve qui s’ennuie, mais les pieds bien sur terre. On pourrait imaginer les ligues féministes tonitruer contre ce genre de bandes dessinées qui remet au goût du jour les stéréotypes permanents des différences entre les hommes (bagarreurs, de mauvaise foi, idéalistes, etc.) et les femmes (pragmatiques, honnêtes, fidèles, etc.) même si, ici, le rôle du mâle dominant est moins "valorisé" que le rôle féminin.

Le premier album ("Roman d’amour") présente les prémices du couple. Anticipant les futurs sites de rencontres sur le Web (l’album est sorti en 1980 !) en évoquant les antiques agences matrimoniales, l’auteur fait rencontrer pour la première fois les futurs mariés dans un lieu public avec des accessoires insolites (pour pouvoir se repérer) : elle un jambonneau et lui un arrosoir !

Grâce à ce contexte quotidien très ordinaire (celui de "l’homme de la rue" mais qui n’est pas SDF), le cadre des Bidochon permet des chroniques sociales à la mode des anti-héros amorcée par Gaston Lagaffe. Une fine observation de la société qui apporte aux lecteurs une vision parfois assez noire et amère du monde dans lequel ils vivent (les lecteurs).

Binet l’a expliqué ainsi : « J’ai toujours été intéressé par le comportement des gens, par leur vie quotidienne, que j’aime tourner en dérision. Ce genre de caricature existe depuis Molière. D’ailleurs, les Bidochon sont un peu l’équivalent de monsieur et madame Jourdain dans "Le Bourgeois gentilhomme" : lui se laisse facilement berner, tandis que sa femme a du bon sens. ». Ou encore : « Mes personnages sont des outils. Je les utilise pour dire quelque chose sur une évolution marquante de la société. Pas de leçon, pas de point de vue : juste la caricature d’une situation donnée. » ("Le Parisien" du 29 avril 2016). Il l’avait déjà dit à Toulouse auparavant : « Les Bidochon appartiennent à tout le monde. Ils sont tout le monde. Robert travaille, mais on ne connaît pas son emploi. Je ne pouvais pas, non plus, leur donner d’opinion politique. » ("La Dépêche" du 27 septembre 2008, propos recueillis par Claude Latherrade).

Beaucoup de thèmes sont abordés qui intéressent évidemment les gens qui peuvent y retrouver leur propre expérience : les vacances (organisées ou pas), les logements en HLM puis la maison qu’on fait construire (à l’envers car les ouvriers arabes lisent le mode d’emploi comme le Coran, de droite à gauche !), la vie quotidienne d’un couple (et l’ennui qui pourrait survenir avec la routine), le rendez-vous à l’hôpital, la vie de l’automobiliste, la télévision, la belle-mère (l’image de la mère du mari est peu élogieuse ! et fait un penser à "Ma Dalton" dans les Lucky Luke), le fitness, et enfin, tout ce qui est un peu moderne de nos jours : l’ordinateur, le smartphone (qui n’était encore qu’un simple téléphone cellulaire), l’Internet, les trucs modernes en général, et même la préoccupation écologique (dans le dernier et 21e album, "Les Bidochons sauvent la planète" publié en 2012).

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Parmi les histoires ordinaires des Bidochon, une série d’armoires normandes qui tuent les bureaucrates trop engoncés dans leur caporalisme, cette critique de la bureaucratie trouve d’ailleurs son apogée dans une marée de papiers administratifs qui inonde la ville ! Aussi, l’invitation à son salon de monsieur spam russe qui propose du viagra (do you want to increase your p… ? demande-t-il inopportunément à madame), les voisins fermiers de la belle-mère qui cultivent des légumes géants grâce à leurs produits chimiques, le car du voyage organisé qui s’arrête juste deux minutes devant un magnifique panorama juste pour prendre la photo, les jeux du déjeuner dans le village vacances pour avoir le café gratuit, les bricoles artisanales faites à la main (la caissière qui répond en substance : ben oui, il faut bien manipuler la machine pour les fabriquer), la préemption du barbecue par les hommes dans un foyer, les gadgets modernistes inutiles comme le poivrier allumeur, etc.

Lorsque le 19e tome est paru ("Internautes"), Binet a expliqué son besoin de faire évoluer ses personnages dans la modernité de l’époque : « Je ne voulais pas de gens du passé. ». Sur Internet, il a voulu dénoncer les arnaques mais s’est aperçu aussi : « Comme dans toute révolution, il y a des dérives. Sous couvert d’anonymat, je suis effaré de toutes les choses qui peuvent être exprimées sur la toile. C’est un véritable défouloir. Le pire, c’est qu’il existe des gens qui croient que, parce que c’est sur Internet, c’est obligatoirement vrai. » ("La Dépêche" du 27 septembre 2008).

Les Bidochon ont aussi donné lieu à une pièce de théâtre en 1989 et à un film long-métrage au cinéma en 1996.

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Aimant faire de nouvelles expériences, Binet, après le musée, a voulu faire venir les Bidochon au concert. C’est ce qu’il a fait le 30 mai 2015 à l’Espace Malraux à Chambéry. Le directeur de l’Orchestre de Pays de Savoie, Nicolas Chalvin, voulait marquer le 30e anniversaire de l’orchestre. Pour cela, il a fait venir Binet qui a entrecoupé les morceaux par des dessins des Bidochon projetés au fond de la scène dans le plus grand silence. Madame Bidochon s’était trompée et au lieu d’aller à un concert d’Annie Cordy, ils se retrouvent à un concert de musique classique. L’occasion pour ces héros moyens de commenter à chaud ce qu’ils voient et de "désélitiser" le concert classique. En plus des trois minutes de l’émouvant "Prélude en si bémol mineur" du compositeur Binet, joué au milieu d’une symphonie de Mozart, d’une suite de Bach, de morceaux de Bartok et Britten !

L’expérience a été positive et a été renouvelée pendant tout l’automne 2015 avec le même orchestre (notamment à Compiègne) où les Bidochon ont continué à commenter les grands compositeurs. Le concept sera peut-être approfondi par Binet dans l’avenir : « J’ai découvert que ça fonctionne très bien et du coup, je vais perfectionner la chose, car je pense qu’avec Nicolas [Chalvin], on va refaire d’autres choses » (ResMusica).

Comme je l’ai écrit plus haut, Binet a cette envie de faire partager ses passions, comme la musique et la peinture, et utilise donc la forte popularité des Bidochon pour faire venir un autre public que les habitués. Pour ResMusica, il a expliqué le 28 octobre 2015 son objectif : « L’idée (…), c’était ça : décontracter un peu les gens, les amuser et leur dire : la musique classique, ce n’est pas ennuyeux du tout. On a le droit de rire entre les morceaux. Pas pendant. ». Binet n’a pas hésité à s’en prendre aux amateurs de musique classique qui découragent souvent les néophytes : « De la part des puristes, il y a peu d’indulgence vis-à-vis de gens qui, souvent, viennent là pour la première fois et qui n’ont pas forcément l’impression qu’ils rentrent dans un sanctuaire, et il faut arriver à faire la part des choses. Moi aussi, il m’arrive d’être perturbé par quelqu’un qui chuchote ou déplie un bonbon. Ce n’est pas agréable, mais c’est peut-être la première fois qu’ils viennent, alors si on commence à leur dire de se taire ou de ne pas faire de bruit de façon assez vindicative, ils ne reviendront plus. Donc, il faut mettre un peu du sien. » (Propos recueillis par Jean-Luc Clairet).

Au-delà des Bidochon, Binet a sorti d’autres petites séries d’observation de la société. Je m’appesantirai ici sur deux séries excellentes, "Monsieur le Ministre" (deux tomes en 1989 et 1990) et "Propos irresponsables" (deux tomes en 1988 et 1992, refondus dans une série de quatre tomes "Impondérables" dont les deux derniers tomes ont été publiés en 2004 pour "Des déprimés" et en 2007 pour "Des molécules").

Dans "Monsieur le Ministre", Binet montre une vision très affinée de la vie politique en France, une connaissance aiguë des mœurs politiques françaises. L’histoire reprend essentiellement le contexte de la cohabitation entre 1986 et 1988. Si le Président de la République (qui a des envies monarchiques) ne ressemble à aucun personnage connu (cela pourrait cependant être François Mitterrand), le Premier Ministre est assurément Jacques Chirac et le principal (voire seul) ministre, Lucien Grandgarçon, certes ne ressemble à aucun connu non plus mais pourrait faire penser à Édouard Balladur dont l'influence politique était déjà très grande en 1986.

Parmi les épisodes très bien observés, il y a l’université d’été du parti dont le président est le super-ministre. Son gendre est le président de la section jeune du parti. Et le ministre vient voir les jeunes pour …dédicacer son livre programme ! La descente dans une boulangerie montre le grand fossé qu’il y a entre les gouvernants et les gouvernés. Le dircab du ministre, qui ressemble étrangement à Valéry Giscard d’Estaing, lui propose de faire une allocution télévisée en proposant des graphiques aux couleurs chatoyantes. L’affrontement entre le leader de la majorité et le leader de l’opposition apparaît comme une rivalité ancienne de deux soupirants pour une même femme (celui qui a perdu s’est jeté dans l’opposition !). La visite traditionnelle au vieux chef (on pense tout de suite à Antoine Pinay) est aussi très hilarante (le Président a fait, dira son employée de maison).

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La classe politique n’est pas la seule épinglée dans ces albums. Les syndicats aussi sont moqués par leurs habitudes revendicatives. Ils arrêtent la grève quand le gouvernement leur accorde la machine à café dans les ateliers, mais Binet décrit bien le mouvement : les syndicats sont dépassés par la base qui veut continue la grève malgré l’appel à la reprise du travail par les syndicats. D’ailleurs, le "mouvement", c’est justement de ne pas travailler, de ne pas bouger !

Dans "Propos irresponsables", ce sont des petites histoires concernant les Français qui sont racontées. Par exemple, cette association sans vie qui rassemble trois personnes. Ils cherchent déjà à trouver un nom. L’association des mille. Pourquoi mille ? Et si déjà on l’appelait l’association des quatre, dont le but serait de faire adhérer une quatrième personne. Pour faire quoi, c’est une autre histoire ! Il y a aussi ce jeu télévisé stupide ("Lapin malin") dont la joueuse, professeur de français portant un bonnet ridicule, se rend compte (trop tard) que tous ses élèves sont en train de la regarder en direct.

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Ou encore ce directeur qui est invité à manger chez son collaborateur très stressé car il sait que c’est un test avant une promotion. Les échanges dévient vers le scatologique de la manière la plus noble possible. Grâce à sa femme Huguette, le cadre réussit à attirer son patron en disant "caca prout prout".

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Je cite enfin pour terminer quelques autres ouvrages comme "L’Institution" (1981), "Forum" (1980), "Histoires ordinaires" (1979), "Déconfiture au petit-déjeuner" (1986), et aussi les deux tomes musicaux "Haut de gammes" (2010 pour "Bas de gamme" et 2015 pour "Ma non troppo") et cinq tomes picturaux "Un jour au musée avec les Bidochon" (à partir de 2013), sans oublier un autre tome musical "Un jour au concert avec les Bidochon" (2015). Ce dernier tome est presque "militant" : « [Je] suis toujours très attaché à faire en sorte de faciliter l’accès à la culture à ceux qui sont demandeur (…). Il faut quand même beaucoup de force pour apprendre soi-même. » (ResMusica).

Binet, dessinateur, peintre, musicien, se décrit lui-même comme un être « très solitaire, introverti ; peureux, mal dans sa peau, manquant de confiance pendant très longtemps : [les Bidochon], cela a été mon échappatoire, mon moyen de communiquer » (ResMusica).

Comme je l’ai expliqué, les bandes dessinées bien ficelées de Christian Binet sont des loupes sociales salées à l’autodérision. Par ces temps parfois durs, rire ou sourire de la manière dont on vit ne fait jamais de mal…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Tous les extraits de bandes dessinées proposés ici sont de Christian Binet pour "Fluide Glacial".
Les propos de Christian Binet ici ont été extraits d’interviews parues dans "Le Parisien", "La Dépêche", ResMusica et BoDoï.


Pour aller plus loin :
Site officiel de Christian Binet.
Christian Binet.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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2 réactions à cet article    


  • Emohtaryp Emohtaryp 21 mars 14:05

    Je suis déçu, pas une nouvelle de votre « ami » Bismuth qui croupit dans un cachot insalubre depuis hier ?

    Vous lui avez envoyé des oranges et quelques croûtons de pain au moins ?
     smiley

    • gueule de bois 21 mars 20:40

      Bismuth c’est un peu un Bidochon en costard cravate, non ?
      Ce serait bien de le foutre en taule avec quelques sympathisants de Khadaffi.

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