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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bob Dylan légionnaire

Bob Dylan légionnaire

Un pays qui juge Bob Dylan "indigne" de la Légion d'honneur mérite que l'on renverse ses institutions !

Bon, en vrai, que Dylan reçoive la petite médaille ou pas ne nous intéressera guère. D'ailleurs, m'est avis que lui-même s'en moque. Le faux débat autour de cette breloque - généreusement distribuée par le précédent président à des personnalités aussi "dignes" et méritantes que Mireille Mathieu... - m'est surtout prétexte à livrer ici ma chronique du dernier album de Dylan en date, Tempest. La vitalité artistique d'un individu aussi pétri de contradictions fondamentales, d'authenticité et d'imprévu, dans un paysage actuel aussi fade et superficiel, le vaut bien. Pendant que journaleux et pseudo-critiques polémiquent vainement, on oublie que Dylan affiche cette année plus de 3200 concerts au compteur.

Cela s'appelle le Never Ending Tour * .

 

Bob Dylan : Tempest sous un crâne.

L’attente interminable auto-administrée (lubie d’ultra-fanatique masochiste et tout ce que vous voudrez) s’achève aux premières notes sautillantes de Duquesne Whistle. L’une des plus belles entrées en matière d’Old Bob – j’ai toujours trouvé l’intro de Thunder on the mountain (Modern Times, 2006) trop pompeuse. Évidemment, je m’étais laissé aller à visionner le clip quelques jours auparavant, mais cette petite mise en bouche instrumentale, délicate comme tout n’y a rien perdu de son charme légèrement suranné. Elle annonce tout à la fois la douceur ouatée, l’ironie trouble et l’a-temporalité métaphysique qui traversent ce grand, très très grand disque.

(Flashback. Samedi 8 septembre 2012, 21 heures, coup de téléphone. « Salut, j’ai fait un petit détour. Je passe acheter une bouteille de Jack en rentrant. » Détour ? Jack ?? Mon sang n’en fait qu’un, de tour : elle a réussi, la diablesse. A extorquer le disque 48 heures avant sa sortie. Au vendeur même qui avait refusé de me le vendre la veille. Le mystère des charmes féminins…

Les verres brillent, les glaçons chantent au frais (attention, jeu de mots gratuit). La pochette dans les mains fébriles : moche mais pas tant que ça. La nénette sur la photo semble connaître une extase tout à fait appropriée, le T de Tempest frappe d’une croix nerveuse le coin du carton, et à l’intérieur on tombe sur cette fille, discrètement dissimulée derrière un Dylan beau et arrogant comme jamais. Maîtresse Breaunna, dominatrice et artiste burlesque de son état, gonfle la poitrine. La dernière fois, c’était Bettie Page. Le whisky rigole. On s’assoit.)

Cette émotion passée – les quelques « cassures » musicales labourant la chansonnette me font toujours autant tressauter –, on se frotte à la crépusculaire volupté de Soon after midnight, sorte de romance chatoyante traversée de liquides épais. La voix suave, malicieuse sortie du fond des âges embaume l’air comme une bizarre liqueur. On déguste déjà, c’est subtil et parfait pour embrayer – plus efficacement imagé qu’un Life is hard (précédent opus Together Through Life).

Si j’étais du beau sexe, je tomberais amoureuse de Bob Dylan.

Narrow Way nous appelle. Première embûche présumée de notre parcours. Eh bien, très franchement, on n’a pas affaire à un blues de seconde zone. Du tout. On côtoie davantage les cimes dentelées d’un Shake Shake Mama que les plaines un peu tristounettes de Modern Times. Je veux bien aller y danser, sur cette long and narrow way. Les guitares picotent, Dylan fait négligemment coucou au bout du chemin et le paysage est joli à regarder. De grands moments live s’annoncent. Early Roman kings sera du même tonneau, en moins fin peut-être. Il y manquera les pluies de crapauds de Time out of mind (1997). Mais enfin, depuis Together Through Life et ses bonnards My wife’s hometownShake shake mama, le Zim montre qu’il sait y faire en matière de gros blues-rock pépère. C’est Sa seconde peau, Sa vibrante Voix / Voie (facile). I’am the blues, proclamait Willie Dixon – ben là c’est pareil.

Évidemment, Long and Wasted Years est une impressionnante fêlure. Quelque chose d’une chanson d’ivrogne avec de beaux vers mi posés mi pressés, et un petit air de mystic garden dans lequel on aimerait définitivement se perdre. L’atmosphère s’ouvre, les feuilles mortes cinglent et croustillent de toutes parts, de vilains nuages violacés s’amoncellent. Le vif du sujet bat comme un cœur, tout près, au fond de la gorge ombreuse. Un reproche parce qu’il en faut bien : deux ou trois minutes supplémentaires n’auraient pas été de trop, Maître. Mais ces viles considérations temporelles n’affectent nullement le Génie. Long and Wasted Years est une roue libre, grinçante et profonde, plus grande dedans que dehors. Le premier sommet de la seconde face. Une fois qu’on est arrivé en haut, un second pic, plus acéré encore, se dévoile dans les feux du couchant.

Pay in blood – lac d’altitude illuminé, avec ses reflets pourpres tremblants, son écume amère soulevée par le vent, que même le nez et les oreilles restent estomaqués. Des gens sont montés là pour régler leurs comptes. Ce n’est plus une claque, c’est une attaque au mortier. Pas le temps de reprendre son souffle – Dylan nous jette le sien en pleine figure et ça râpe, brûle, étouffe. Ce débit de paroles, c’est un déluge de flammes comme on en a plus entendu depuis… depuis… (Les glaçons s’entrechoquent dans le verre. Main qui tremble et oublie de boire.) Si Tempest était un film – et, à bien des égards, on s’en approche. Les titres dignes d’une BO, de Cross the green mountain ou Huck’s tune (Bootleg Series Vol.8) n’y sont pas pour rien –, Pay in blood en serait une des scènes cultes, un des nombreux et magnifiques climax. (Tiens, je suis mort.) Il doit y avoir des femmes nues qui se baignent dans ce flot de sang.

Là, déjà, on sait qu’on tient de la belle ouvrage – le meilleur depuis Time out of mind assurément. On ne peut plus être déçu . Dylan n’est pas seulement en grande forme ; il est tout neuf. Il sort de lui comme seul Dylan sait le faire – et les grincheux peuvent bien regarder ailleurs. Chaque titre impose une saveur particulière, une identité indépassable qui donne un peu le vertige quand arrive Scarlet Town : on pense à Ain’t Talkin’, à Forgetful Heart, mais c’est encore autre chose. (Non, ça va, j’ai le palpitant qui s’emballe.) Un sorcier désabusé tournant le dos à la vallée, aux baraques de guingois, aux clochers abattus. Le vent joue avec ses grisonnantes bouclettes. On croirait entendre des chevaux piétiner au loin sous la pluie. C’est puissamment simple et beau, avec une diction qui donne envie de tomber à genou et une musique noire, caressante qui vous enveloppe l’âme pour la porter en terre. Scarlet Town, ç’aurait pu être le morceau final de n’importe quel excellent album ; là, il reste encore quatre titres et peut-être une bonne demi-heure.

C’est certainement à ça que sert Early roman kings, d’honnête facture au demeurant : à décompresser un peu avant d’aborder une autre planète.

Mon dieu, Tin Angel. Je croyais qu’Ain’t Talkin’ était la plus belle chanson jamais enregistrée de ce côté-ci de la galaxie, je commence à avoir un petit doute. La basse, heureuse, apporte une sorte de rondeur bienvenue. Le texte se déploie comme six-cent ailes de corbeaux (?) bien loin au-dessus de la terrestre mêlée. Je pense très honnêtement qu’à part Dylan himself, personne n’a rien joué de tel depuis au moins 1928. La mélodie, simple sans être simplette ni facile, habille une effarante, vaste déambulation hypnotique. En termes de densité et de longueur menée de main de maître, Highlands pourrait vaguement y ressembler. Tin Angel est plus câline, moins sèche, plus épurée aussi. On atteint littéralement la stratosphère, sans urgence ni affolement, mais avec des tympans sidérés. (Personne ne moufte dans le salon. Je me décolle du canapé (c’est moite), me lève, monte le son, verse de nouveaux verres en essayant de faire le moins de bruit possible. Respect. Pieuse contemplation.) Quand Old Bob endosse son costume de conteur hors du temps, même si on ne comprend pas toutes ces phrases qu’il accroche au plus haut point du ciel, ben, on lui embrasse dévotement et silencieusement le bout des bottes. Nettie Moore n’a qu’à bien se tenir.

Puis, Dylan nous sort une valse de nulle part pour couler le Titanic une seconde fois. 14 minutes de violon légèrement virevoltant et de vers majestueux qui tourbillonnent. Oubliez Leonardo di Caprio, Bob Dylan est bien plus beau. Le vent charrie des effluves de Guiness, de scotch et de glaçons géants à la dérive en plein Atlantique. (Kate Winslet seins nus, c’est quand même le seul moment inoubliable du film). J’ignore de quelle manière Dylan rejoue l’histoire ; à vrai dire, j’oublie même que cette chanson parle d’un naufrage, tant je me sens planer. On touche là à l’un des nombreux et fondateurs paradoxes de l’art zimmermanien : rendre légère la tragédie, somptueuse la cruauté, confortable la Mort qui ne cesse de nous étreindre… La Beauté en sort grandie. La poésie y est aérienne ET minérale. C’est une question de philosophie. (Baudelaire rôde dans le coin, davantage que Rimbaud, ici.)

(Rien dans ce putain de disque n’est pré-défini, fixé, gravé dans le marbre. C’est le marbre même, disons en soi, sa consistance bleuie, ses veines, sa substance – et j’arrête là avant de me perdre.)

Roll on John, qui était sans doute la plus attendue par les fans des Beatles (dont je ne fais point partie), conclut merveilleusement notre album d’or fondu. Ce qui surprend tout d’abord – oui, après Tin Angel et Tempest, je n’en reviens pas mais on peut encore être surpris – c’est la prod’, plus directe et percutante encore que précédemment. On croirait ce titre enregistré live mais sans public. Des fois, je regarde autour de moi pour m’assurer que le Zim n’est pas nonchalamment assis sur l’un des accoudoirs du canapé (défoncé) – c’est tout comme. Lyrisme brut et poignant. Sortez les mouchoirs, c’est le grand final. Je n’y connais rien en Beatles, en Lennon ni en Yoko, mais Roll on John donne envie. Comme Good as I been to you et World gone Wrong m’ont autrefois permis de découvrir des pans entiers, imprenables et branlants de la musique populaire universelle. Une chanson à double ou triple écoute / lecture / tranchant. Il y a bien sûr l’hommage, viscéral, émouvant ; mais aussi – surtout –, l’auto-célébration, le dédoublement, docteur Dylan et mister Frost. Roll’ on John, diamant brut hissé jusque dans l’hyper-espace, là où la main du commun n’a jamais mis le pied, luit de larmes et de feu sacré dans son écrin de trouble et riche néant, et quand Bob Dylan sera mort – si jamais cela lui arrive –, nous l’écouterons en pensant à lui et en pleurant. La boucle n’est pas bouclée, elle implose. Vous vous souvenez de Shooting Star ? Roll on John, c’est Shooting Star (Oh Mercy, 1989) éclatée, approfondie, enfumée, assombrie. Nous n’atterrirons en fait jamais. Dans Ain’t Talkin’, Dylan chantait : «  In the last outback, at the world’s end. » N’attachez pas vos ceintures, nous y sommes.

Toute chronique, singulière et contingente, se révèle naturellement entachée, faussée par son instantanéité. « Les mots n’ont pas le poids que j’espère » a dit quelqu’un. Dans le cas présent, il faudrait peut-être autre chose que des mots – l’encre même, versée par fûts entiers, les ombres allongées au bout du jardin, la matière qui sous-tend les rêves et la chair de poule mesurée. Avec Tempest, les indispensables, sépulcraux Bootleg Series volume 8 pâlissent à loisir – ça leur va bien. Aussi cette humble critique ne reflète-t-elle pas un centième de ce nouveau chef d’œuvre de 68 minutes 32 (c’est écrit en lettres verdâtres sur ma chaîne) qui mérite incontestablement sa place parmi les meilleures œuvres de Dylan, juste en dessous de Time out of mind. Je laisserai la parole, pour finir hâtivement, à une voix incongrue qui n’a absolument pas sa place ici, mais tant pis :

« Après ça, on peut mourir tranquille ! » (Thierry R., 1998.)

 

* Ceux qui ne connaissent pas l'oeuvre récente de Bob Dylan et loupent ses concerts tous les ans peuvent jeter un oeil curieux au film Masked and Anonymous (2003).

 


Moyenne des avis sur cet article :  4.2/5   (10 votes)




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12 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 13 mai 2013 10:37

    Bonjour à tous.

    Cela fait belle lurette que Dylan n’a plus sorti un album réellement intéressant, en fait quasiment depuis la fin des années 70. Puisse cet opus avoir été inspiré comme l’ont été les albums des débuts.

    Cela dit, pour en revenir au refus de lui décerner la Légion d’Honneur, et quoi que l’on puisse penser de ce hochet galvaudé, on frise le grotesque lorsqu’on lit à chaque promotion les noms des récipiendaires. Jusqu’à la coiffeuse de Bernie, naguère décorée pour son art des mises en plis de la femme Chirac, née Chodron.


    • ZenZoe ZenZoe 13 mai 2013 12:23

      Nommé mais non reçu
      Dylan, parce qu’il est étranger ne résidant pas en France, n’aurait pu qu’être décoré « à titre honoraire » et n’aurait pu entrer dans l’Ordre de la Légion et ainsi bénéficier de ses avantages, qui sont en fait maigres et peu nombreux.
      Reste le prestige, car pour tout étranger, on imagine bien que cette fabuleuse décoration, même honoraire, doit être le but ultime de toute une vie. Pauvre Bob Dylan, sûr qu’il doit être trop déçu !


      • maow maow 13 mai 2013 13:34

        La médaille de la légion d’honneur n’est pas pour Dylan, elle est pour ceux qui n’ont plus aucun honneur, c’est d’ailleurs pour ça qu’ils s’en offrent. smiley (cf. le sketch de Dieudo https://www.youtube.com/watch?v=cq1C8kYck9Q)


        • mortelune mortelune 13 mai 2013 16:07

          Dylan mérite cent fois une médaille mais pourquoi donc celle de légionnaire ? Mister tambourine man is blowin in the wind et à le connaitre c’est clair que cette médaille ils peuvent se la mettre ou je pense. Je serais lui je la prendrais et je la refilerais à un pauvre homme qui doit tendre la main pour vivre pour ne pas faire comme ceux qui choisissent de tuer pour gagner leur vie. 


          • Pale Rider Pale Rider 13 mai 2013 18:28

            J’ai moi aussi acheté ce CD (et le précédent). La poésie dylanienne (bien que je suive ce monsieur depuis des décennies) m’est parfois aussi absconse que cet article au demeurant sympa.
            Moi, ce qui me frappe, c’est que Dylan a une phénoménale capacité à se renouveler, et à nous dérouter, ce qui rend nos commentaires un peu dérisoires.
            Ce que j’apprécie dans cet article, c’est que pour une fois il existe un Bob Dylan d’après 1964. Et il nous a pondu de superbes albums comme Blood on the Tracks, ou celui qui continue à me bouleverser le plus, Slow Train Coming. Sans oublier Infidels, Oh Mercy, Time out of Mind, etc., etc.
            Ce qui est génial, c’est sa voix qui devient incroyablement rocailleuse, beaucoup plus belle que ses trucs nasillards d’antan.
            Il n’en reste pas moins que certains chefs d’oeuvre sont difficilement dépassables, comme « Masters of War » (Valérie Lagrange l’avait reprise avec une rage admirable) que je dédie à Serge Dassault et à ses complices, surtout les derniers vers (aux deux sens du terme) qu’ils pourront trouver sur Internet.


            • Pale Rider Pale Rider 13 mai 2013 18:35

              PS : Quant à la Légion d’Horreur, s’il faut la partager avec Papon (qui en avait été déchu, mais qui a été enterré avec), c’est peut-être pas un cadeau à faire à Dylan. S’il y a des gens (en général modestes et courageux) qui l’ont eue, il y a pléthore de franches crapules qui ne doivent qu’à leur notoriété... et à leur crapulerie de l’avoir reçue. L’esprit de Napoléon n’est pas vraiment une bénédiction...


            • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 13 mai 2013 18:38

              Dylan a été officiellement déclaré « plus grand musicien du 20e siècle » des Etats Unis ....
              Suis mort de rire ....


              • In Bruges In Bruges 13 mai 2013 18:49

                T’aing...
                Le « Zimm » avec la rouge ? Le rouge au front, oui.
                Aita a raison. Décorons plutot ce vieux Springsteen.


                • VICTOR LAZLO VICTOR LAZLO 13 mai 2013 20:28

                  A quoi sert la Légion d’honneur ? Filipetti a sans doute voulu avoir sa photo avec Bobby (je comprends ça). Pour le reste ...


                  • crazycaze 13 mai 2013 22:41

                    Bien sûr que la légion d’honneur, c’est indigne de Bob Dylan !!

                    Réfléchissez deux secondes....
                    Sachant que Barbelivien l’a méritée...

                    • mokaka 14 mai 2013 16:01


                      Bob Dylan doit bien se moquer d’avoir ou non la Légion d’honneur... Quand on pense à ceux à qui elle a été décernée...

                      Marine Le Pen y est opposée et pourtant dit-elle, elle aime beaucoup Bob Dylan !

                      On croit rêver ! Dylan est, me semble-t-il aux antipodes des « idées » de l’extrême droite non ?


                    • Michel DROUET Michel DROUET 20 mai 2013 08:25

                      Se retrouver aux côtés de Servier sur la liste des médaillés : la honte !

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