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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bohuslav Martinu, un Mozart du XXe siècle

Bohuslav Martinu, un Mozart du XXe siècle

La musique, il y a ceux qui la font et ceux qui l’écoutent. Faisant partie de la seconde catégorie, je vous propose, à l’occasion du 21 juin, jour de fêtes musicales, de découvrir un compositeur sous-estimé, dont on célébrera le cinquantenaire de la mort en 2009.

Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, dit l’adage. Mais non, les goûts et les couleurs, ça se discute et même ça se dispute, dans les règles de la tolérance. Les œuvres d’art ne se situent pas au même niveau de conception ou de réception, surtout dans le domaine musical. Après, qu’on aime ou pas, c’est une chose, mais la critique et l’avis des mélomanes doit compter et influer, car celui qui se passionne pour un art est plus apte à juger que le badaud ou le consommateur qui fréquente les œuvres en dilettante. La musique dite classique est riche de millions d’œuvres composées par des dizaines de milliers de compositeurs. Le grand public suit une ou quelques dizaine de compositeurs. Le passionné de musique classique, une ou quelques centaines. Peu importe le nombre, l’essentiel est de trouver son émotion esthétique. Le nombre est prisé par les authentiques mélomanes en quête de styles différents, de renouvellement. En général, le grand public opte pour les compositeurs que l’Histoire a placés au firmament. Ou un peu plus bas. La notoriété d’un compositeur se mesure à l’épaisseur du bac que le disquaire lui consacre. La notoriété signale les grands compositeurs mais elle en oublie la majorité. Mozart, Bach, Vivaldi, Beethoven, Schubert, Brahms, Berlioz, ça vous parle. Mahler, Bruckner, Debussy, Prokofiev, Dvorak, un peu moins. Fauré, Roussel, Ibert, Chostakovitch, Kabalevski, Respighi encore moins. Et ainsi de suite, jusqu’à des tas d’inconnus que l’excellente maison de disque Naxos a permis de découvrir. Le grand public est-il véritablement mélomane ou possède-t-il une oreille honnête lui permettant d’accéder aux œuvres, un peu comme le lettré ira vers Voltaire ou Flaubert ?

Le répertoire classique recèle des trésors. Heureux sont ceux qui ont l’oreille pour les découvrir. Quelques perles, parfois une œuvre, donnent une notoriété à son compositeur ; le Carmina Burana d’Orff, Les Planètes d’Holst, la Troisième Symphonie de Gorecki. Des tas de compositeurs restent dans l’ombre. Certains pourtant sont créateurs d’œuvres se situant au niveau de celle produites par Mozart, quoique, Mozart ne soit pas vraiment une référence. Bref, le monde de la musique classique est une caverne à découvrir, riche de milliers de perles composées par des centaines d’artistes.

Parmi les sous-évalués de ce domaine artistique, le plus étonnant, le plus génial, le plus méconnu parmi les grands, c’est Bohuslav Martinu. Retenez bien ce nom aux consonances tchèques. Un compositeur fort de près de 400 œuvres. C’est dire s’il y a matière à causer et surtout entendre. Pourtant, une sorte de malédiction, ou du moins indifférence (mais n’est-ce pas une forme de malédiction) plane sur cet auteur pourtant apprécié au point de voir ses œuvres exécutées tant en Europe qu’aux States. Martinu fait partie des compositeurs prisés par quelques mélomanes dont le nombre justifie que ses partitions soient enregistrées, reproduites et vendues. 387 opus, cela fait du volume. La centaine de CD en œuvres complètes. Seul Mozart ou Bach peuvent rivaliser en quantité. Et en qualité ?

Chacun jugera. Mais à ce niveau de prolixité, un bon dixième de chefs-d’œuvre suffit, une cinquantaine et, croyez-moi, le compte y est. Martinu présente la particularité d’avoir un style reconnaissable, identifiable, qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Alors que Mozart ressemble à Haydn et Ravel à Debussy, Martinu semble avoir créé la différence, même si on peut lui trouver quelques parentés avec Szymanowski, autre génie polonais, sous-estimé lui aussi. Que dire sur sa musique ? Qu’elle transporte, qu’elle est esthétiquement radieuse et profondément inspirée, d’un optimisme désespérant ou d’un désespoir optimisé. Je n’ai pas les mots techniques pour la décrire et même si je les avais, cela ne servirait à rien. Seules, quelques comparaisons avec des musiciens connus peut donner une idée. Szymanowski ai-je dit ; mais autant y aller franco. Martinu est le Mozart du XXIe siècle. Vous voulez vérifier, eh bien faites-vous plaisir, osez une œuvre.

Aiguillage. Les plus grandes œuvres de Martinu sont symphoniques. On pouvait s’y attendre. Des œuvres rappelant, à travers la trouée spatio-temporelle d’un expressionnisme harmonique ample et mystique, Le Prince de bois de Bartok. Mais pas Le Mandarin merveilleux, œuvre d’une autre teinture tout aussi géniale, de ce compositeur hongrois. De quoi passer dans un autre univers. L’âme en téléportation grâce à cette géniale alchimie d’écritures plus harmoniques, polyphoniques et esthétiques que mélodiques. Rien que des fresques musicales. Transition toute trouvée avec cette œuvre que je vous propose pour une découverte : Les fresques de Piero della Francesca. Sans oublier les concertos (trente au total), pour piano, deux pianos, un quartet, violon, violoncelle, clavecin, et orchestre ; et les six symphonies, tout aussi resplendissantes. Je serais bien en peine de vous en conseiller une. Ensuite, un détour par ses opéras pour les amateurs du genre, ou bien les atmosphères plus intimistes de sa musique de chambre. Presque une centaine d’œuvres, dont les deux sublimes quintets avec piano.

Pour ce qui est du style, incontestablement, c’est un peu torturé, alambiqué, fait d’arabesques censées perdre l’auditeur dans les méandres d’un flux polyphonique qui ravira les uns et répulsera les autres. Ne disposant pas du langage technique des musicologues, je ne peux rien dire de plus. Juste quelques mots sur ce compositeur qui, à deux reprises dans son jeune âge, fut en délicatesse avec sa classe de musique alors qu’enfant il manifesta très tôt des dons, étant détecté comme prodige du violon. Il échoua en effet aux examens officiels à 16 ans et, en autodidacte, il décida de prendre en main son destin d’artiste. C’est à Paris où il séjourna dans les années 1920, qu’il révéla des talents de compositeur, avec comme maître Roussel. Entre 1941 et 1953, il vécut aux Etats-Unis où il composa ses œuvres maîtresses, notamment les six symphonies.

Un conseil pour ne pas passer à côté de ce maître compositeur, ne pas se fier aux critiques, recensions et avis de professeurs. Eviter par exemple L’Histoire de la musique occidentale, publiée sous la direction de Jean et Brigitte Massin (Fayard) Prendre plutôt conseil auprès d’Ernest Ansermet, un vrai connaisseur, pour qui Martinu est le plus grand symphoniste de sa génération. Le mot de la fin à Martinu qui, au gré d’un souvenir d’enfance, expliquait le sens de sa musique. Son père étant sonneur de cloche, le jeune Martinu gravissait régulièrement les 193 marches conduisant au clocher de l’église St-James, lieu à partir duquel il pouvait contempler le paysage. Le souvenir de cette vision resta ancré dans son esprit, inspirant ses compositions. Comme il l’expliqua sur le tard, ce n’étaient pas les petits intérêts des gens, les soucis prosaïques, les joies ordinaires qu’il contemplait mais l’espace. Et quel espace ? Celui dont l’étendue réfléchit la profondeur de l’âme, se prêtant à la peinture, avec des notes de musique ou des figures colorées, selon qu’on soit musicien ou peintre, tel Kandinsky qui, dans son traité sur l’art et le spirituel, décrit la création esthétique comme une œuvre destinée à dépasser les catégories kantiennes d’espace et de temps et j’ajouterai, le monde physique décrit par la science. Mais c’est aussi un sacré pied de nez à Descartes qui sépara la pensée et l’étendue. Avec Martinu, l’étendue devient pensée et la profondeur se transfigure en symphonie. C’est exactement cela que je ressens en écoutant les œuvres de Martinu, ce transport de l’esprit par-dessus la banalité du monde prosaïque à hauteur d’homme, cette élévation vers le divin.

La musique

« Elle est l’essence du temps et s’élève à tout ce qui est de forme invisible mais cependant éblouissante et passionnément éternelle », Platon


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5 réactions à cet article    


  • pabix 21 juin 2007 11:07

    Martinů est effectivement un grand compositeur digne d’être écouté...

    Pour ceux qui rechercheraient des illustrations musicales pour cet article, de Martinů, Szymanowski ou autres compositeurs évoqués ci-dessus, je souhaiterais faire partager mon point de départ sur Internet : classiccat.net

    Ce site est un peu comme un recensement des œuvres que l’on peut trouver en libre téléchargement sur les pages web des artistes ; il m’a permis de découvrir de beaux talents et des compositeurs qui mériteraient parfois un peu plus de notoriété.

    Il est dommage de ne pas y trouver cependant des joyaux de leurs compositions, tels les « trois mythes » de Szymanowski (La fontaine d’Aréthuse, pour violon et piano, est incroyable).


    • pabix 21 juin 2007 11:09

      PS. Merci à l’auteur de cet article de rappeler au grand public qu’il n’y a pas que Mozart et Beethoven !


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 21 juin 2007 12:08

      Pour info, il y a le site Naxos, il faut s’inscrire, et c’est gratuit, on peut écouter tout le répertoire mais juste le quart de chaque morceaux. C’est déjà bien pour se faire une idée


    • La Taverne des Poètes 21 juin 2007 11:49

      Un « Martinu on the rocks » pour cette soirée de la Fête de la musique ? Voilà qui est raffiné, inattendu. Merci à l’auteur.

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