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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Brèves philosophiques : Kant, Schopenhauer et Bergson

Brèves philosophiques : Kant, Schopenhauer et Bergson

 

 

Le truc pour bien comprendre Kant

Le truc pour bien comprendre Emmanuel Kant, c'est de comprendre qu'il a les manies d'un professeur huppé d'époque à perruques, et surtout qu'il s'adresse aux connaisseurs - ou du moins ce qui, en son temps, se nommait connaisseurs, c'est-à-dire d'autres professeurs du même acabit. "Ce bon vieux Kant, Chinois de Königsberg", comme disait Nietzsche ...

Le criticisme kantien est un insère, d'une part, entre l'intellectualisme ou le rationalisme purs, qui déduisaient tout abstraitement ... et le néo-scepticisme empiriste et sensualiste, d'autre part, qui prétendent que tout vient de l'expérimentation dans les limites du possible ("la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a ..."). Les deux postures sont présomptueuses au plan métaphysique, puisque l'une prétend que tout vient de l'esprit pour ainsi dire (spiritualisme/idéalisme assimilables) et l'autre prétend que tout vient de l'expérience pour ainsi dire (matérialisme/réalisme assimilables). Seulement voilà : Emmanuel Kant trouve que c'est s'avancer trop vite sur les tenants et les aboutissants de Tout (métaphysique) et finir par produire un criticisme.

Le criticisme consiste à dire, en somme, que nos pensées (intellectualiste/rationaliste/spiritualiste/idéaliste) ont un fonctionnement conceptuel pur (raison pure théorique) indépendant de l'expérimentation, qui peuvent raisonner à vide (raison pure théorique, toujours) sans expérimentation, quittes à s'avancer positivement, au hasard, sur l'origine du monde ou le divin (métaphysique). Aussi faut-il de l'expérimentation (empirisme/sensualisme/matérialisme/réalisme) pour donner aux concepts une teneur, depuis laquelle la raison (pure théorique) ne raisonne pas de tous les délires (encore que l'imagination ait sa place), même si de ce seul point de vue on s'avance encore négativement un peu vite, au hasard, sur l'origine du monde ou le divin (métaphysique).

Le criticiste tient donc le milieu, ce qui est plutôt sage pour éviter les excès. Aussi le criticisme kantien/le kantisme, peut-il être assimilable à un proto-cognitivisme. Le cognitvisme, actuellement, en gros, dit que la cognition (la pensée) travaille avec le monde (l'expérimentation). C'est même un peu parce qu'il y a de la cognition qu'il y a du monde, d'ailleurs, et ce sera justement tout le propos de la phénoménologie ensuite (Edmund Husserl, Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Merleau-Ponty, Michel Henry).

Le seul hic de cette histoire, si l'on veut, c'est quand on commence à se demander si la cognition ne fait partie du monde, "au fait !" ... mais sinon ce ne serait pas drôle.

 

 

La philosophie pessimiste d'Arthur

Arthur Schopenhauer fait de la métaphysique, sur la base de Platon, ce qui contredit Kant qu'il convoque pourtant avec plaisir, dans la mesure où Kant jugeait que la métaphysique ressortait de la raison pure une fois qu'elle ne raisonne plus empiriquement. Ses catégories/concepts se déroulent logiquement peut-être, mais à propos de rien d'assignable, en dehors de ce que l'on voudra bien "le sentir" dans notre expérience.

Ce que Schopenhauer "sent" dans son expérience, et qui lui fait produire une philosophie pessimiste (qu'il n'appliqua pas dans sa vie, lui, hédoniste au quotidien, comme pour fuir les conséquences de sa propre philosophie) c'est métaphysiquement la Volonté. Cette Volonté (que j'écrirai grand V ... ) n'est pas l'autodétermination résolue dans l'effort libre, qu'on a l'habitude d'entendre par volonté (que j'écrirai petit v). La Volonté chez Schopenhauer, est le Grand Tout, comme un Océan cosmique invisible mais sensible derrière toutes nos représentations, représentations qui en fait sont elles-mêmes la Volonté (d'où le titre de l'ouvrage : le Monde comme volonté et comme représentation).

A partir de là Schopenhauer nous explique que la Volonté est flagrante dans le vouloir-vivre absurde des espèces, dont humaines, au sein d'un cosmos dépourvu de sens et qui n'est lui-même - au-delà de toute représentation qu'on puisse s'en faire - que la Volonté absurde, insensée, apparemment aléatoire et sommairement déterminée indépendamment de nos volontés personnelles, qui en fait sont elles-mêmes la Volonté métaphysique. Rien à faire.

De là, Schopenhauer conclut au pessimisme, dans son fatalisme défait, résigné et triste devant la Volonté, suite à quoi il propose une voie de sainteté, à chercher à ne-plus-vouloir nous-mêmes (ce qui s'appelle la nolonté, être nolonaire). Le hic, c'est que si tout est Volonté, alors même la nolonté est encore ... la Volonté !

De plus, cette nolonté se réalise surtout dans la contemplation, qui est de l'ordre de la représentation (le Monde comme volonté et comme représentation). Mais, comme la représentation elle-même est de Volonté, et que cette représentation seule permet la contemplation sainte, la contemplation sainte reste sempiternellement prisonnière de la Volonté, comme si la Volonté se pouvait nolontaire, donc comme si la nolonté pouvait être inVolontaire, alors que c'est théoriquement impossible dans la logique schopenhauerienne (ce dernier point rejoint mon premier point critique).

A partir de là, on peut dire que de la Volonté, Schopenhauer conclut illogiquement à la nolonté/sainteté. Il n'y a aucun rapport de cause à effet, pas plus qu'il n'y a à être fataliste défait, triste et résigné, pessimiste, à cause de cela. Ce sera précisément la critique de Nietzsche à Schopenauer, qui en plus démontrera l'illogisme d'un vouloir-vivre : en effet, si l'on vit, on ne peut vouloir-vivre, puisque la vie a d'autres volontés qu'elle-même, puisqu'elle "s'a" déjà elle-même.

...

Le schopenhauerisme se rapproche de "la philosophie pessimiste de Rust Cohle" dans True Detective S1 (magistrale série à conseiller). Voir à ce sujet cette vidéo d'extraits :

 

 

Schopenhauer c'est plutôt le coup d'arrêt à la vie qu'autre chose, c'est quasi-suicidaire (tu m'étonnes qu'il n'ait pas assumé sa philosophie dans sa vie), contrairement à un développement personnel serein, il me semble. Schopenhauer ce serait un peu "faire de soi un tableau inerte".

C'est vrai que Schopenhauer s'inspire du bouddhisme, mais ça n'en fait pas un bouddhiste. Que finalement, il tire vers Épicure, ce n'est évidemment pas surprenant, vues sa vie et sa philosophie pessimiste inassumée. Ainsi, citer le bouddhisme - au demeurant intéressant, - ce n'est pas citer Schopenhauer.

 

 

Un peu de sérieux devant Bergson

Vraiment, Bergson semble l'auteur philosophique le plus naïf et le plus simple à lire qui soit. Or, sous un angle, il l'est, à la fois naïf et simple, et le revendiquerait d'ailleurs pour lui-même peut-être s'il ne l'a pas fait, au plan du pragmatisme dans la démarche (W. James, J. Dewey, avec lesquels il entretint des correspondances). C'est-à-dire qu'à un moment donné, il faut arrêter de gloser et de se prendre la tête : le fait est que nous avons à vivre, et que pour vivre nous avons à agir.

Soit donc cet axiome où vivre est agir, qui conditionnera tout le reste. Mais d'abord, vivre est agir, indépendamment de toute réflexion sur la nature du réel, de l'action "comme telle", et a fortiori de sa moralité. A partir de quoi nous avons encore-toujours-déjà [c'est un plaisir d'embloyer cette expression, depuis que Meillassoux l'a attaquée ] affaire à un élan vital.

Il ne faut rien voir d'autre dans cet élan qu'une conclusion logique, inhérente à la vie comme action et rien d'autre, pas comme ceux qui voudraient en faire un vitalisme, une magie, et que sais-je. Bergson s'en défend très bien dans les Deux Sources ... - je ne sais plus quel chapitre.

A partir de là s'articulent toutes les notions bergsoniennes, telles que l'instinct comme intelligence engrammatique du vivant ; l'intelligence comme instinct programmatique du vivant ; la science comme bon sens intelligemment méthodique du vivant ; le bon sens comme ingéniosité entre instinct et science ; l'intuition comme saisie instantanée du déploiement intrinsèque des choses ; la métaphysique comme processus par lequel on intuitionne l'intrinsèque, encontre l'extrinsèque auquel tout le monde ne veut plus jamais que se rendre mécaniquement ("les faits, les faits, les faits ; les sciences à la cartésienne, les sciences à la cartésienne, les sciences à la cartésienne ; le droit positif, le droit positif, le droit positif ; etc.") - pour ainsi dire obsessionnellement-compulsivement-sadomasochiquement-morbidement.

Aussi, je répète que Bergson tient un propos naïf - en tant que natif - et simple - en tant que pratique. A la longue, intellectuellement, cela frustre le lecteur appréciant le chiadé (or tout intellect aime chiader, et le chiadé) mais il n'en fallait pas moins que Bergson se manifesta par les temps qui courent, quand bien même sans surprise il fut entendu comme vitaliste-magicien, tant son alternative n'a rien d'obsessionnelle-compulsive-sadomasochique-morbide.

Ceci étant, sur une durée suffisamment longue, toute condensation bergsonienne finit évaporée - "c'est pas faux".
Verdict ou moralité : ne condensez pas Bergson ! un peu de sérieux.

 

 

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9 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 5 septembre 14:54

    La Volonté chez Schopenhauer n’est pas le « Grand Tout », elle est la « chose en soi », inconnaissable pour Kant, l’essence de notre être.

    Vous citez beaucoup Nietzsche. Vous critiquez beaucoup de penseurs et de philosophes. A quand une critique de Nietzsche ? Ne faut-il pas « renverser toutes les idoles » ?


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 7 septembre 22:22

      Vous citez beaucoup Jésus. Ne faut-il pas « renverser toutes les idoles » ?


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 5 septembre 15:13

       Schopenhauer  ne s’est pas suicidé mais avait une relation exécrable avec sa femme (et les autres, nous le supposons).


      • Et hop ! Et hop ! 6 septembre 16:19

        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        Et Kant, il ne s’est jamais marié, n’a eu aucune relation avec une femme et n’en fréquentait aucune, et elle n’ont aucune place dans son oeuvre. Il n’avait aucun sens de la beauté, ne faisait aucun effort de toilette, était très négligé physiquement, sortait se promener en robe de chambre. C’était un protestant tendance puritaine et désincarnée, sa famille appartenait au milieu piétiste.

        Quant à Bergson (Ber Sonnenberg), il était aussi sinistre et puritain, d’une famille juive polonnaise passée par le protestantisme à Genève, puis Londres, toujours habillé en noir avec un col dur serré, un air perdu, il ne jouait à rien, ne plaisantait pas, ne s’amusait pas et ne riait jamais, il suffit de lire son essai Le Rire pour se rendre compte de l’indigence de son sens du rire, il réduit le rire à la réaction à une situation comique qu’il résume comme celle d’un homme réagissant de façon inappropriée comme une machine, la maladresse, l’action stupide, l’homme qui se prend les pieds dans le tapis, le comique des films muets de 1900. Lui s’est marié tard avec la fille de l’homme de confiance du baron Alphonse de Rotschild, riche orpheline plus jeune qui lui de 12 ans, qui lui a donné un enfant pendant la nuit ne noce, et ensuite plus rien.

        Voilà les trois philosophes officiels dont l’Éducation nationale fait la promotion depuis un siècle, trois puritains à la limite de l’athéisme, ennemis des arts, du luxe, de la galanterie, n’ayant aucun sens du sacré et du beau, ennuyeux à périr.


      • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 7 septembre 22:21

        Vous aimez suicider les hommes, Mélusine


      • San Jose 5 septembre 17:10

        A quand l’interdiction en France de l’essai Sur les Femmes ? smiley


        • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 7 septembre 22:23

          C’est beaucoup moins miso et beaucoup plus drôle que ce qu’on ne prétend, mais même si ça ne sied pas à toutes ces dames, je ne mettrai pas l’ouvrage sur le même plan que Mein Kampf, voyez-vous.


        • Daniel PIGNARD Daniel PIGNARD 6 septembre 09:08

          C’est Kant qui le premier a émis l’hypothèse que les eaux au-dessus de l’étendue dont parle la Genèse tournaient comme les anneaux de Saturne autour de la terre.

          Dans un ouvrage écrit en 1755 et intitulé : Histoire générale de la nature et théorie du ciel, le philosophe allemand expose :
          « Ne pourrait-on pas s’imaginer que la Terre a eu autrefois, aussi bien que Saturne, un anneau ? (….) L’eau du firmament mentionnée par la description mosaïque a déjà occasionné pas mal de peine aux exégètes. Ne pourrait-on se servir de cet anneau pour se tirer de ces difficultés ? »

          Une idée proposée plus tard de façon indépendante par Isaac N. Vail en 1874.

           

          En suivant cette hypothèse, voici ce qu’on peut en tirer.

          http://24heuresactu.com/2016/10/15/lannee-comportait-360-jours-auparavant-quand-et-comment-est-elle-passee-a-36525-jours/

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