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Cailloute

de Rémy Beaurieux

 

Rémy Gabriel Antoine Beaurieux, né le 20 juin 1882 à Orléans. Il est décédé en 1951. C’est un écrivain français qui a eu une double inspiration. Tout d’abord, il a décrit avec amour l'Orléanais, sa région natale, et fut un témoin attentif de la vie au Maroc où il fut professeur et journaliste.

 

Cailloute, « braconnier d’eau, roublard et fieffé coureur de jupons, passe sa vie de bouges en troquets et quand il n’avait rien de mieux à faire, il se fait tireur de sable à l’Orbette ». Il est le portrait robot des gens de Loire d’alors. Il en a la gouaille tout autant que la rudesse, la rusticité même. Il ressemble à la Loire tant par ses débordements que par son capacité à montrer divers visages. Il vit loin des contraintes matériels et n’est pas sans une bonne dose humour. l’orgueil et la noblesse qu’un amour difficile pour une « pas grand-chose bourgeoise » lui fera renier.

À travers la description de la vie quotidienne, à travers la vengeance et l’amour, à travers l’initiation d’un jeune bourgeois, à « une bille » qui doit ressembler comme un frére à Rémy Beaurieux jeune, l’auteur nous fait entrer au cœur de ce monde et nous permet, grâce à la qualité de son écriture, d’approcher ce que fut son langage

Ce roman de Rémy Beaurieux, un natif d’Orléans , fin lettré et amateur de lettres classiques fut un succès à sa parution en 1930. La truculence du personnage principal tout autant que la description d’une vie ligérienne qui disparaissait en furent les raisons principale.

 

Ceux qui ont eu la chance de lire ce roman ont longtemps pensé que Rémy Beaurieux était le pseudonyme de Maurice Genevoix. C’est dire que Cailloute a la force d’un Raboliot qui aurait troqué les bois de Sologne pour les berges de la Loire.

La lecture de Cailloute est une totale révélation qui vous transporte et déclenche l’enthousiasme. Surtout, c’est la découverte d’un chaînon manquant éclairant un pan de Loire resté dans l’ombre

 

Biographie

En 1904, après avoir suivi les cours de Normale Sup il obtient une agrégation de lettres classiques et devient professeur de lettres à Limoges. La même année, encore étudiant, il adhère dans une Loge à Orléans

Il est mobilisé le 11 août 1914 Blessé la même année, intoxiqué à Verdun en 1916, il est démobilisé en 1917 pour maladie contractée en service commandé.

Il est nommé professeur au lycée Gouraud à Rabat au Maroc à partir de 1919, d'abord en classe de rhétorique supérieure, puis à l'Institut des Hautes Études Marocaines jusqu'à sa révocation par le Vichy.

Parallèlement à son activité d'enseignant, il dirige les éditions Félix Moncho. Il dirige aussi les revues Maroc, La vie marocaine illustrée et publie des chroniques dans le quotidien Maroc matin.

En 1922, il est le premier président de l'Association Générale des fonctionnaires du Protectorat. En 1935, au cercle Études et Actions, groupement antifasciste de Rabat, il fait une conférence sur les croix de feu, leur chef, leur programme.

Il est interné au cours de la guerre, en 1942-1943, pour activité en faveur de la résistance au gouvernement de Vichy..

 

Extrait du chapitre L’école de la Loire

 

Comme nous étions arrivés sur le quai à hauteur de l’école de natation et comme nous nous étions arrêtés, attentifs aux exploits difficiles de pêcheurs à la grande volée, Cailloute me confia :

  • Faudra que j’t’enseigne, c’te pratique mon p’tit gars. Une fois qu’tu la connais tu sors tout ce que tu veux de la rivière.

  • La rivière, interrompis-je, quelle rivière, monsieur ? Mais la Loire est un fleuve, voyons ! C’est le Loiret qui est une rivière.

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Cailloute me toisa du coup d’œil à la fois méfiant et pitoyable qu’on a pour les aliénés. Puis il haussa les épaule.

  • Fleuve ou rivière, je m’en fous proféra-t-il avec autorité. Tout c’que j’sais, c’est qu’tout c’qu’y a d’eau d’vant toi, ça s’appelle « la rivière ». Et j’te conseille pas d’l’appeler autrement d’vant ceux qui sont à la coule. Tu t’ferai prendre pour une bille.Sot que j’étais quand j’y pense, d’avoir pu croire que pour satisfaire à la hiérarchie géographique, Cailloute et ses semblables allaient nommer d’un mot masculin, cette Loire à laquelle ils sont attachés d’une si âpre et si jalouse passion. Maintenant qu’ils m’ont appris à dire « la rivière » avec leur accent chantant, en insistant sur le son ouvert jusqu’à en avoir la bouche pleine pour savourer la douceur de l’eau vive jusque dans son nom, je revois tout le chemin que je parcourus jadis sur les traces de Cailloute, toutes les étapes délicieuses et délicates de mon initiation.

    Et d’abord ce vaste paysage plein de ciel et de vent au milieu duquel divague la Loire, ce paysage que je n’affrontais qu’en de rares circonstances dans de sages promenades et qui était pour moi désert et comme schématique, Cailloute sut à la fois l’agrandir démesurément et le rétrécir à ma mesure. Grâce à lui, toute cette vide étendue devint fourmillante de noms et j’eus tôt fait de distinguer par leur nomenclature ces grèves et ces rios monotones où les yeux des profanes cherchent en vain un détail. J’appris avec ravissement qu’au débouché de pont de Vierzon le faux bras de l’Île Charlemagne rejoint la Loire en un lieu dit : « l’Amérique » ; qu’au Cabinet Vert succède l’Orbette, à l’Orbette le Carré, au Carré le Port. Outre les mouilles qui tirent la plupart du temps leur nom de pays riverain, je sus les appellations plus secrètes des cales, et là où les termes manquaient, je pus, comme les mariniers, caractériser les régions de la rivière par les particularités de son sours ou de son lit. Je discernai les Roches Blanches, les Sables Mouvants, Les Failles, là où je n’avais connu auparavant qu’une fleuve pour ainsi dire anonyme sous un trop grand nom. Cette extrême précision me donna le sentiment des distances que j’évaluais mal autrefois et me fit comprendre l’ampleur réelle de ce ces paysages dans lesquels se limitait les regards. Mais aussi l’immensité se trouvait répartie en cantons, et chacun d’eux vivait pour moi d’une vie particulière grâce au jars, au sabl des grèves, à l’odeur du vent, à la couleur de l’eau. J’érigeais ceux que je préférai à l’exclusion de autres en autant d’empires chimériques dont Cailloute et moi étions les souverains et que je peuplais d’imaginaires aventures, comme si ma vie nouvelle n’avait pas offert d'aliments suffisants à mon ardeur. Car, désormais, durant mes loisirs, je ne quittais guère Cailloute. La classe finie et mes devoirs bâclés, je prenais ma course vers l’Orbette. Sans affronté Ladoué qui me faisait peur, je descendais sur la petite grève et je me faufilais jusqu’à la rivière sous les linges tourmentés de vent. J’avais souvent la chance d’y trouver Cailloute, quand il n’était pas là, je scrutais l’horizon pour y découvrir la silhouette familière de sn bachot et je le hélais à pleine voix comme ceux qui voulaient passer la Loire.

En effet à ces nombreux métiers, Cailloute joignait celui de passeur. Mais il ne l'exerçait régulièrement que les dimanches et jours fériés pour transporter les amateurs de l’Orbette à l’épi de la digue qui est un endroit réputé pêchant. Les autres jours , Cailloute, occupé qu’il était à tirer pour son compte, poisson ou sable, ne se dérangeait guère qu’en l’honneur de ceux la voix et l’allure lui revenait ...


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