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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Ces sales menteurs d’écrivains

Ces sales menteurs d’écrivains

Une jeune fille me l'a confié il y a quelques temps avec beaucoup de sincèrité. Elle ne comprenait pas comment on pouvait aimer les livres de fiction alors que les écrivains n'y racontaient pas des choses vraies. Elle, elle aimait les livres n'évoquant que le réel. Qu'une petite comme elle dise cela est on ne plus excusable. C'était dit dans l'idée que les écrivains ne sont que de sales menteurs qui racontent des histoires. C'était prononcé dans un souci d'intégrité candide après avoir dû lire en classe un livre de Ray Bradbury.

Par contre, quand ce sont des adultes réputés raisonnables (Nota Bene : je ne peux rédiger cette phrase sans sombrer dans un fou rire immédiat, la plupart des adultes étant tout sauf raisonnables), majeurs et vaccinés, c'est beaucoup plus insupportable, toujours à la limite du grotesque. Cela relève aussi du complexe culturel, on sait que l'on est inculte donc on se justifie en arguant que de toute manière la fiction n'est que superficialité. Cela montre également que la fiction littéraire, le romanesque sont toujours et encore considérés comme du superflu, de l'inutile, du facile.

On la tolère pour se divertir à la rigueur, mais la fiction présente un risque intolérable. Elle incite le lecteur à se poser des questions sur sa vie, la société, le monde, ses joies, ses tristesses. Elle l'encourage à penser par lui-même après que des auteurs lui ait ouvert des univers entiers sous ses yeux, l'ait fait rêver, imaginer, frémir ou rire.

Je me rappelle particulièrement entre autres imbéciles de cet idiot pontifiant qui me balança un jour qu'il ne lisait pas de romans mais seulement des livres sérieux. Comme si la littérature ce n'était pas sérieux. Je lui avais demandé par curiosité ce qu'il aimait. Il me cita Frédéric Lenoir, Paulo Coehlo et Bernard Werber, trois donneurs de leçons confits dans le même genre de syncrétisme débile. Et des biographies de « genbiens » selon son terme. Sinon, Lenoir, Coehlo, Werber, ce n'était que du sérieux, que du lourd, du profond en effet ! Heureusement que le ridicule ne tue, ce triste sire eût été foudroyé dans la seconde. Il est certain que cela causerait une belle hécatombe...

….il faut dire que les imbéciles sont légions et que la pseudo-gravité fait leur bonheur.

La fiction serait l'apanage de bobos parisiens frustrés d'espace et d'authenticité, coincés dans leurs minuscules appartements. Ils trouveraient dans les livres l'évasion qu'ils ne pourraient atteindre dans la réalité. Ce serait pervers, une manière de refuser une vie réputée plus simple en la compliquant virtuellement plus que de raison, une manière de pervertir. Il n'y a pas que les anciens staliniens qui étaient adeptes du fameux « réalisme soviétique », la plupart des régimes totalitaires adorent, les nostalgiques de droite comme de gauche du pétanisme rural à la « Goupi main-rouges » ou « la terre qui meurt » de René Bazin.

L'écrivain est censé ne parler et n'écrire que sur les sujets qu'il connaît. Mais si tout le monde procédait ainsi est-ce qu'Emmanuel Macron parlerait des pauvres ? Est-ce que Claude Lelouch ferait des films ? Est-ce que Marlène Schiappa parlerait de culture ? Simenon n'avait pas mis les pieds une seule fois à Paris lorsqu'il écrit les premiers « Maigret » et pourtant le lecteur perçoit une atmosphère plus vraie que nature. Proust décrit la passion amoureuse envers une femme avec une intensité et un génie remarquables alors qu'homosexuel. Je ne parle même pas de Chardonne, réac, écrivain « infréquentable » en nos temps si policés et si fin dans ses portraits de femme, beaucoup plus que nombre de féministes revendiquées.

Ce lieu commun on le voit est donc parfaitement stupide...

On me rétorquera que les auteurs pratiquant l'autofiction paraissent en être convaincus. Leurs livres se déroulent entre le Vème et le VIème arrondissements parisiens, l'ailleurs extérieur suppose un genre de safari. On n'y rencontre aucun ouvrier, chômeur ou Rmiste...

Tout autant que celui qui voudrait qu'un auteur intéressant soit forcément « maudit » et qu'il crève de faim dans un mansarde crasseuse. Un auteur qui réussit socialement, qui vit de sa plume, ne peut pas bien écrire, ce n'est pas possible. Cela ne fait certes pas de tous les écrivains mondains, et il en est beaucoup, des nouveaux Chateaubriand, ou Flaubert. Pointer au « Flore » ne suffit pas...

Tant qu'il y aura encore de ces sales menteurs d'écrivains en liberté les puissants, les grands de ce monde, les gourous abrutis et les coachs de vie autoproclamés ne se sentiront pas tranquilles. Et c'est tryès bien comme ça. Cela ne va peut-être pas durer, profitons en pour continuer à lire.

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

Amaury – Grandgil

illustration (photo extrait de la très bonne biographie de Dalton Trumbo)

empruntée ici


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22 réactions à cet article    


  • Emma Joritaire 26 juillet 12:34

    Et on peut aussi s’interroger de la véracité des « choses vraies » que l’on trouve dans les livres « n’évoquant que le réel »...


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 26 juillet 12:42

      @Emma Joritaire
      Quand ils prétendent être vrais c’est qu’il faut se méfier


    • Fergus Fergus 26 juillet 14:04

      Bonjour, Amaury

      Excellent article, déjà apprécié en modération.

      A toutes ces excellentes observations, j’ajouterai à l’attention de la jeune fille évoquée dans ce texte une citation empruntée à Boileau et complété par mes soins :

      « Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. Et vice-versa ! »

      Sans doute cette demoiselle comprendra-t-elle un jour que, par la biais de l’identification aux héros et aux situations dont elle est porteuse, la fiction est infiniment plus puissante à décrire les vérités de notre monde que les traités froids et impersonnels rédigés par les plus éminents spécialistes. 

      Il suffit, parmi de multiples exemples, de lire « L’étranger » de Camus pour s’en convaincre.


      • Fergus Fergus 26 juillet 14:08

        De ma part, une petite contribution de la fiction au service de l’histoire : C’est un Juif, monsieur le Commissaire.


      • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 26 juillet 22:42

        @Fergus
        Merci, je vous rejoins tout à fait


      • Superhuman Superhuman 26 juillet 15:03

        très bon article - il aurait fallu aussi ajouter pour ces débiles qui ne lisent pas de fiction que le mensonge est moins présent dans la littérature que dans l’informationnel... 


        • cevennevive cevennevive 26 juillet 15:46

          Bonjour Amaury,


          Merci pour l’article qui n’est pas de fiction, lui !

          L’écrivain n’est pas un menteur. Il révèle, à travers ses personnages, une partie de l’humain, une partie du monde qui nous entoure et le décrit comme il le voit, comme il le sent.

          En effet, tous les textes, qu’ils soient des romans, des nouvelles ou des récits historiques, ont emprunté une grande partie à l’humain qui les a écrit.

          Même la science fiction, qui navigue dans l’invraisemblable ou l’impossible, nous révèle un peu de l’auteur. Ce sont ses rêves, parfois ses cauchemars.

          D’ailleurs, il n’est qu’à lire les commentaires fleurissant sous nos articles pour connaître un peu leurs auteurs !

          Chaque chose que nous écrivons révèle un peu de notre personnalité.

          Alors, « l’idiot pontifiant » ne voulant lire que des « livres sérieux » ne doit pas lire grand chose, et se prive de bien des plaisirs. Dites-le lui Amaury si vous le rencontrez...

          Bien à vous.


          • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 26 juillet 22:43

            @cevennevive
            Bien sûr le premier matériau de l’écrivain c’est lui


          • L'enfoiré L’enfoiré 27 juillet 08:56

            @Amaury Grandgil,

            « La vérité est plus éloignée de nous que la fiction » écrivait Mark Twain.
            Et il avait raison.
            C’est comme pour les images.
            La vérité d’’une photo est-elle plus vraie que l’imagination d’un tableau ?
            La vérité éloigne peut-être l’imagination mais elle n’est pas moins interprétée de la réalité qui ne fait pas rêver puisqu’on la vit tous les jours.
            Dis-moi ce que tu lis, je te dirai ce dont tu rêves.car...
            Lire et écrire une forme de bonheur, tout simplement.


          • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 27 juillet 11:03

            @L’enfoiré
            la vérité qu’on lit dans les livres on la définit comment ? Il y en a une infinité


          • Taverne Taverne 27 juillet 11:18

            @L’enfoiré

            Je suis d’accord : la vérité de l’art doit être plus belle que la réalité ou avoir plus de sens que la réalité. Sans quoi, il ne sert à rien de créer de l’art.


          • Superhuman Superhuman 27 juillet 13:09

            @cevennevive

            merci de répéter mes dires.

          • Morgane Oko Morgane Oko 26 juillet 18:07

            On pourrait en dire la même chose du cinéma. En tout cas, votre article me rappelle singulièrement un passage de Opération Obama, le roman d’Eric Mendi. Jugez-en vous-même :

            « [...]quand j’étais gamine, j’aimais encore plus les films qu’aujourd’hui. Vous savez pourquoi ? [...] Parce que je m’imaginais que c’était des histoires vraies, qu’on était parvenu à filmer, je ne savais comment, sans que les personnages ne fussent au courant du cameraman. Et depuis que j’ai su que ce n’était en réalité que des scènes montées de toutes pièces, que ces gens que j’imaginais vrais n’étaient en fait que des pantins dans l’exercice de leur métier, je ne regarde plus un film avec les mêmes yeux fascinés que lorsque j’étais enfant. »


            • sarcastelle sarcastelle 26 juillet 21:55

              Pan sur les appartements parisiens minuscules et les auteurs maudits... Toutes mes croyances de paysanne creusoise renversées...

              Il est vrai que le plus célèbre des écrivains de la Creuse bossait à Paname ! (dans le 16e, tout de même)

              • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 26 juillet 22:44

                @sarcastelle
                le XVIème de l’époque était un village...


              • Taverne Taverne 27 juillet 00:44

                Le roman est un art. L’art n’a pas pour objet de rendre compte de la réalité. Un bon roman est un roman qui sait mentir vrai ou mentir beau.


                • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 27 juillet 11:09

                  @Taverne
                  Je suis bien d’accord


                • Initiativedharman Initiativedharman 27 juillet 09:50

                  « Je m’ai bien amusée »

                  Signé : Marguerite Duras

                  • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 27 juillet 11:09

                    @Initiativedharman
                    Ce qu’écrivait Desproges dans les livres d’or des restaurants où il allait


                  • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 27 juillet 11:11

                    @Amaury Grandgil
                    ou alors « je m’ai bien régalée »


                  • Taverne Taverne 27 juillet 11:14

                    L’art est une manière de ne pas dire la réalité mais sans mentir pour autant.

                    La seule vérité vraie relève du Créé (l’univers, le vivant, l’être). L’inventé n’est pas de la vérité vraie car il n’est pas exactement conforme à la réalité créée. Cependant, l’écrivain peut mettre dans son oeuvre une part de son être, il peut y faire passer de l’authenticité. c’est alors du vrai. Sans authenticité, nous n’avons que du fabriqué, du factice.


                    • Claude Simon Claude Simon 29 juillet 15:45

                      L’art est, de mon point de vue, un moyen d’exprimer une beauté pour raconter une histoire.


                      C’est la légèreté de ce monde.

                      Quoiqu’il en soit, ça me rend moins hystérique qu’un évêque scientifique qui envoie un rayonnement mélangeant électromagnétisme et demi-proton.

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