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Ceux d’la rivière

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Certaines manient l’aiguille pour coudre et réparer les voiles. Elles sont un des maillons d’une grande chaîne d’activités qui fleurissent elles aussi en bord de rivière. Les paysans cultivent le chènevis, ils récoltent les grandes tiges qu'ils mettront à cuire dans l’eau, avant d’en faire le chanvre qui fournira les cordages et les voiles. Cordiers, et couseuses sont ceux qui favorisent la remonte.

À la descente, des hommes nous viennent de la Loire d’en haut pour un voyage au gré du courant. Ils transportent du charbon, du bois, du vin. Ils se dirigent à la bourde et ont souvent bien des difficultés à maîtriser des bateaux lourdement chargés. La descente se fait souvent à couple, deux sapines reliées l’une à l’autre pour naviguer de front. Là encore c’est une mesure de sécurité qui justifie cette façon de faire. Les bateaux sont vendus à l’arrivée pour devenir des allèges ou bien ils sont dépecés (et non déchirés) pour servir de bois de chauffe et de charpente pour les pièces maîtresses. Les hommes deviennent souvent haleurs pour rentabiliser la remonte vers Roanne quand c’est possible naturellement.

Le maraîchage, la vigne, l’agriculture profitent des bateaux pour transporter leurs produits. Le vin dans l’orléanais a connu son heure de gloire avec près de 30 000 hectares de vignes et un quasi monopole sur la vente vers Paris. La qualité fit progressivement défaut et le phylloxéra acheva d’abattre ce que la cupidité avait mis à mal. La culture des fruits sera un substitut à la monoculture de la vigne et la vente des pommes à la capitale sera bien souvent la grande sortie annuelle des femmes de la région.

Il y a encore des activités annexes, certaines qu’on aimerait oublier comme celle des gabelous, les soldats de la gabelle, cet odieux impôt du sel. Nous tairons ceux qui tentaient de se jouer d’eux et qu’on nommaient les faux sauniers. Les dragons gardaient les routes et les greniers à sel, réserves du sel dûment taxées dans notre région de grande gabelle. Les taverniers et les aubergistes abreuvaient comme il convient des gars qui aimaient à boire plus que de raison. Les rixes ne manquaient pas et quelques prisons à mariniers permettaient de mettre au calme les têtes brûlées.

Des commerces demanderaient de fermer les yeux sur leurs origines. La Loire a largement profité du commerce triangulaire, en fournissant des marchandises d’échanges mais aussi en recevant la mélasse, le coton, le café et le chocolat. Orléans s'y fit le carrefour du sucre et pas moins de 33 raffineries dont certains propriétaires n’hésitèrent pas à se faire négriers. On doit jeter un voile pudique sur cette période d’autant que la volonté de l’occulter est manifeste dans la cité Johannique.

L’église quant à elle fut le ciment de l’unité supposée de cette société. Là encore il conviendra d’occulter le massacre de la Saint Barthélémy, très actif en Orléans, les guerres de religions qui déchirèrent la région, la christianisation menée tambour battant après le départ des romains. De grands personnages émergèrent de cette histoire parfois sulfureuse. Parmi eux, Théodulphe mérite d’être cité en tout premier, lui qui installa et favorisa l’école pour les plus humbles dans les années 800.

Les abbayes jouèrent grâce à lui un grand rôle, celle de Micy mais aussi Saint Liphard à Meung, Sainte Croix et Saint Aignan à Orléans et Fleury à Saint Benoît. Mesmin et les siens avaient établi les bases de cette aventure religieuse et politique sous l’impulsion de Clovis en 509. C’est d’ailleurs à son initiative que les moulins firent leur apparition sur le Loiret. Quelques temps plus tard, la rivière devint propriété royale avec Louis VI qui s’appropria les poissons et ses ressources.

Les riverains n’avaient qu’à travailler et baisser la tête. Les mariniers quant à eux ployaient sur les 220 péages qui un temps transformaient la Loire en coupe gorge fiscal. Quand on sait que les ponts nécessitait octroi, on comprend mieux que les passeurs firent longtemps de bonnes affaires.

Ainsi ce monde que nous vous avons décrit ici n’était pas idyllique loin s’en faut. Il y avait de la sueur, du sang, des larmes mais aussi une véritable solidarité et une joie de vivre qui peut s’expliquer comme une réponse aux injustices et aux obstacles mis en travers de leurs existences. Et puis la Loire était et restera longtemps le trait d’union et d’amour des gens d’ici et c’est pourquoi nous continuons de la chérir et de lui rendre hommage.

 

Ceux d'la rivière...

 

Nous sommes les crève-la-faim

Gagne-petit, pauvres misères

Tout juste des bons à rien

Trimant au bord de la rivière

Que les marchands au ventre gras

Exploitent jusque z'à la trogne

Se nourrissant sur nos gros bras

Et sans pitié et sans vergogne

 

Nous sommes les cht'iots calfats

Les besogneux dessus le quai

Passant le goudron et la poix

Plus méprisés que vos laquais

Un travail juste pour les chiens

Que l'on paie d'un os à ronger

De quelques miettes de pain

Avant de nous donner congé

 

Nous sommes aussi les portefaix

Les costauds au pied des bateaux

Pour soulever tous vos effets

Et les porter sur les chariots

De nos vieilles mains calleuses

Nous soulevons ces lourdes charges

Que vos moqueries si honteuses

Alourdissent encore davantage.

 

Nous sommes encore les gobeux

Les haleurs du bout de nos ponts

Tirant aussi fort que des bœufs

Les trains de bateaux vers l'amont

La bricole nous scie les reins

Nous luttons contre le courant

Pour empocher just' trois fois rien

À la santé des commerçants

 

Nous sommes les tireux de sable

Et nous puisons dans la rivière

Les précieux grains si friables

Qui bâtissent votre chaumière

Tous les jours au milieu des flots

La queue de singe dans les mains

Nous remplissons notre bateau

En un labeur fort peu humain

 

Nous sommes les crève-la-faim

Gagne-petit, pauvres misères

Tout juste des bons à rien

Trimant au bord de la rivière

Que les marchands au ventre gras

Exploitent jusque z'à la trogne

Se nourrissant sur nos gros bras

Et sans pitié et sans vergogne

 

Chanson que l'on trouve sur le disque de Dan Grall

La chanson des copains

 

Eugène Prévost

Messemin 1880-1944

 

Le peintre prend comme pseudonyme le nom de son village du Loiret en l’écrivant ainsi Messemin. Particulièrement attaché à la Loire et à ses derniers utilisateurs, il va croquer les laveuses et les tireurs de sable. En parallèle, il mène une carrière de décorateur de théâtre en réalisant le décor de plusieurs scènes importantes : l’Opéra, l’Opéra Comique, la Comédie Française, ou le Théâtre Antoine... Il revient régulièrement à La Chapelle-Saint-Mesmin pour peindre et exposer des vues de Loire ou des portraits.

 

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