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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Clerks, les employés modèles » : brèves de supérette

« Clerks, les employés modèles » : brèves de supérette

Décors uniques, plans fixes, noir et blanc cheap : on ne singe pas George Lucas avec 27 500 malheureux dollars. Après avoir liquidé sa collection de comic books et rançonné ses proches, le réalisateur et scénariste Kevin Smith put enfin échafauder Clerks, farce à la fois grivoise et grisante, se tenant presque tout entière dans l’épicerie où il officiait alors. Gage d’éminence, aucune disette d’idées ne vient se joindre aux économies d’effets, et les tournures impersonnelles se perchent sur d’autres branches, moins fleuries.

Bien rôdé, le numéro de duettistes crève d’emblée la baudruche des conventions sociales. Tire-au-flanc coincés entre deux âges, Dante Hicks et Randal Graves alignent les dialogues fusants et s’adonnent volontiers à une poésie logorrhéique renvoyant tour à tour aux comics, au hockey ou àStar Wars, quand elle ne se résume pas aux propos machistes et aux discours orduriers. Par ses deux têtes de gondole, Clerks se donne des airs de fossoyeur des illusions américaines, de nid à rats où l’on périt d’ennui et de lassitude. Hicks s’y présente sous les traits d’un employé de supérette modèle, en crise existentielle et relationnelle ; Graves s’y érige en gérant de vidéoclub résolument baroque, qui conchie les clients et tue le temps comme il peut, parfois par une hyperphagie pornographique. Tous deux traversent une transition douloureuse, chapitrée, drapée dans la dérision : celle les menant, péniblement, à la vie d’adulte.

Si cantonner l’action à une épicerie du New Jersey avait tout d’une lame à double tranchant, Kevin Smith et ses deux principaux interprètes, Brian O'Halloran et Jeff Anderson, parviennent néanmoins à donner corps à une insolente dynamique satirique, habitée par une faune locale incongrue parmi laquelle se distinguent : un représentant en chewing-gum cherchant opportunément à raisonner les fumeurs ; un client sollicitant une revue pornographique avant de s’enfermer dans les toilettes ; un maniaque déballant tous les paquets d’œufs afin d’en vérifier la teneur ; une petite amie au passé sexuel trouble et insoupçonné. Un spectacle fermement décomplexé, enrobé de nécrophilie et d’autofellation, sous-tendu par deux branleurs élevés à la pop culture, raillant par fines phrases et bombonnes d’ironie ces clients « au QI inférieur à la pointure d’une chaussure ».

Situé quelque part entre le Slacker de Richard Linklater – dont il s’inspire – et le Breakfast Club de John Hughes, Clerks s’est très vite octroyé une place de choix dans le paysage filmique américain, à l’heure où le cinéma indépendant, la Miramax et Quentin Tarantino bouleversaient sans lésiner les codes en vigueur à Hollywood. Définitivement culte, tenant davantage du bris de vitres que de l’ouate de soie, la comédie sardonique de Kevin Smith brave les interdits et les conventions, enfermant la société tout entière dans une banale épicerie, un cadre morose dénué de charme et de fantaisie, réceptacle de toutes les obsessions et de tous les ébranlements.

 

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