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Courir, des tours et des tours

La chronique du blédard : Courir, des tours et des tours

Vendredi après-midi. Soleil. Les allées du parc sont encombrées de jogueurs et de jogueuses. Comme eux, j’essaie tant bien que mal de me frayer un passage au milieu des bicyclettes et des poussettes. Les habitués des petites et grandes foulées sont tous là, un peu courroucés de voir leur terrain de souffle et de sueur pris d’assaut par des occasionnels, dont la bonne majorité court vraisemblablement son premier et dernier footing de l’été... et de l’année. Pour ces derniers, l’arrivée des jours sans lumière va balayer les bonnes résolutions prises sur la plage à l’ombre d’un gros bidon impossible à dégonfler (« Cette année, je vais courir ! Ça te fait rire ? Tu verras... »).

Les promeneurs s’y mettent aussi, marchant de front à trois ou quatre, lentement, s’écartant au dernier moment, soupirant bruyamment car, après tout, l’endroit est d’abord fait pour eux, non ? Ce n’est pas l’avis de Ling Ching-Pô, jeune fille brune ainsi surnommée par mes soins en raison de sa longue natte. Le parc est sa propriété et elle fonce, quitte à bousculer l’imprudent qui cède le passage de mauvaise grâce. Moi, j’arrive d’en face, mais ça ne l’empêche pas de me fusiller du regard quand nos allures se croisent. Elle est pareille au manège de la comptine. Qu’il pleuve ou qu’il vente, tôt le matin ou tard le soir, elle court, tourne et retourne : débardeur rouge, cycliste et training (mot de moins en moins employé, comme snickers d’ailleurs), muscles minces et saillants, joues creuses de marathonienne et épaules de lutteuse. Elle a toujours l’air en colère, et je me dis qu’un jour, peut-être, je la ferai parler de ses guerres.

Tiens, voilà Hulk qui surgit des taillis et qui se bat comme toujours contre un ennemi invisible, avec force gesticulations et grimaces. Mâchoire carrée, foulée lourde, maillot de corps gris trempé. Il est tombé un jour, là où le chemin se resserre à l’entrée du tablier d’un petit pont métallique. Ling Ching-Pô l’a enjambé sans ralentir. Et voilà la blonde falbala qui avance au pas dans la côte, en se tenant les hanches, et qui vous double à toute berzingue dans la descente pour stopper net quelques mètres plus loin, pliée en deux par un point de côté. Voici venir « bip-bip-dzon-dzon » qui court avec, au poignet, un gros chrono qui lui donne en permanence le tempo pour sa cadence (« bip-bip ») et qui le met en garde si sa fréquence cardiaque s’emballe (« dzon-dzon »). Au moins l’entend-on de loin. Ce n’est pas comme monsieur queue de poisson, qui court comme un soldat alourdi par son paquetage, cheville basse et semelle rasant le sol.

Il y a aussi celui qui, tout petit mais tout rapide, casquette ronde vissée sur le crâne, court les deux paumes bien en avant, les bras qui vont et viennent, Ipod scotché au biceps et la tête qui pendule de droite à gauche, l’oreille touchant presque l’épaule. Lui c’est « b’zour tonton », parce qu’à voir sa manière de courir, je l’imagine bien zozoter.

Dimanche. Bientôt la nuit. Pluie fine. Parc désert ou presque. Le bonheur. Ling Ching-Pô est de l’autre côté du parc à faire ses étirements sur un banc, et bip-bip-dzon-dzon a jeté l’éponge. Aucune trace de Hulk, et quant à « b’zour tonton », il est assis sur un banc et avale une boisson énergétique. Dans un coin, sous les branches d’un cerisier, un jongleur s’entraîne dans le noir avec cinq quilles fluorescentes.

A quoi pense-t-on, quand on court en faisant des tours et des tours, en se disant, comme toujours, encore un tour, tiens bon, c’est bientôt l’heure du r’tour ? A beaucoup de choses. A la chronique à venir. A ceux et celles qui, on le sait, quelque part, courent aussi dans Paris, musique en tête, morceaux téléchargés légalement ou pas, ou émissions de radio podcastées (je crois que c’est la première fois que j’écris ce mot). On tire aussi mentalement son chapeau au collègue qui vient de courir le marathon de Berlin en moins de trois heures.

Il y a aussi les souvenirs qui affleurent, et qui déclenchent un rire intérieur, bienvenu à cause des douleurs qui commencent à déchirer les mollets. Quelque part dans la Mitidja, dans les années 1970. Un cross-country à travers les bois et les champs. Cours, Akram, cours. Classement ? Antépénultième, ou avant-avant-dernier si vous préférez, juste devant un obèse et un futur champion d’échecs. Lamentable. Quolibets des enfants du quartier. Quelques années plus tard, nouvelle course, autour du collège des Crêtes, à Alger. Dix tours à faire. Au bout du troisième, allez hop, on se planque avec deux ou trois compères, et on attend en mâchant un tout nouveau chewing-gum à la banane. Puis on réapparaît, franchissant la ligne en pensant se classer parmi les anonymes du milieu de tableau. Erreur d’appréciation : classé quinzième sous les applaudissements... et donc qualifié pour le cross national du sport de masse. Impossible de raconter la vérité. Dix jours plus tard, direction l’hippodrome d’Alger. Trois cents gamins surexcités, pain mou et portion de « la vache de l’ouest » pour le repas. C’est parti dans la boue. On court. On tombe. Aucun endroit où se planquer, alors on repense à la Mitidja, et on accélère. Cinquante et quelque chose-ième. L’honneur est - presque - sauf.

Pour oublier qu’il reste cinq tours à couvrir, on récite la table des dérivés, celle des transformées de Laplace ou bien, transpiration oblige, on repense à l’élève-officier F. Les cours terminés, il se glissait dans son survêtement marron clair, sprintait vers le foyer (un thé vert très fort, une cigarette) puis s’en allait garder les buts de son équipe. Petit, gros mais agile, capable de chercher la balle là où loge le diable, c’est-à-dire la lucarne. Et vas-y que je plonge et que je me roule dans le tuf. Match terminé, F. se précipitait au réfectoire (sardines à l’huile, purée de pois cassés, mandarines) puis révisions et dodo... sans jamais quitter son survêtement. Un jour, une pétition fut signée dans l’amphithéâtre exigeant que l’Etat socialiste lui paie enfin un bain chaud. Billet d’écrou et arrêts de rigueur pour les farceurs.

Les gardiens sifflent dans la nuit. Dans cinq minutes, le parc sera fermé, les portails verrouillés. Pourtant Ling Ching-Pô recommence à trottiner et s’enfonce dans l’obscurité du bosquet. Peut-être va-t-elle continuer à tourner jusqu’à ce que je la croise au petit matin, moi m’en allant vers ma station de métro et, elle, galopant, toujours et encore, sa natte fouettant airs et adversaires imaginaires.


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16 réactions à cet article    


  • Guillaume (---.---.14.20) 6 octobre 2006 11:24

    Joli article, ça me donnerait presque envie de courir, si je n’étais pas aussi fainéant smiley


    • Marsupilami (---.---.95.128) 6 octobre 2006 11:27

      Belle tranche de vie très bien écrite et décrite. Elle ne mène à rien, elle est absurde, mais courir aussi ne mène à rien et c’est absurde.


      • Le furtif (---.---.147.96) 6 octobre 2006 14:38

        @ Marsupil’ami

        Où faut-il aller ?

        Y a-t-il « un » chemin ?

        Il n’empêche que Dante a dû décrire ça...à mon goût

        Somme toute plaisant, le texte


      • Vinz (---.---.170.166) 6 octobre 2006 14:21

        > Pour Marsupilami : c’est ce qu’on appelle de la tolérance, je ne fais pas alors je ne comprends pas donc c’est absurde. Bon week end


        • Marsupilami (---.---.95.128) 6 octobre 2006 15:30

          Mais non mais non. Tout est absurde, mais on est pas pressés, sauf les coureurs. Je vois pas ce que la tolérance a à voir avec ça.


        • ohlala (---.---.124.230) 6 octobre 2006 14:52

          @ l’auteur :

          j’aime beaucoup votre manière de VOIR, les choses, les autres, la VIE autour. C’est un plaisir de vous lire. De + vous amenez sur AgVx un style différent.

          A propos de cette remarque :

          « Moi, j’arrive d’en face, mais ça ne l’empêche pas de me fusiller du regard quand nos allures se croisent »

          Se croiser est toujours un moment stratégique. Et pas seulement pour les joggeurs. Quand on marche, l’approche est plus longue : Moment infime dont Erri de Luca, grand marcheur, grand alpiniste, fait presqu’un drame dans « Le contraire de un » aux Ed. Gallimard.


          • Marsupilami (---.---.95.128) 6 octobre 2006 15:49

            Voici sans aucun doute le qu’on-m’enterre le plus inconsistant sur ce très joli texte. D.W. ou l’absurde qui croit faire sens. Quand ce con court (de laideur) après son image sur l’écran, personne ne marche et la poésie meurt, violacée.


          • La Taverne des Poètes 7 octobre 2006 22:01

            Et voici le paranoïaque Dideubeuliou à chemise bleue qui vient casser l’ambiance ! Le même qui a fait censurer mon commentaire sur son fil pour un prétendu abus. Sans doute je dois être quelqu’un de très dangereux !!! Et sans me le dire évidemment : Quelle poltronerie !


          • La Taverne des Poètes 7 octobre 2006 22:38

            à Demian West :

            Houps ! C’est une erreur de ma part : Google affichait en résultat nommé « Agoravox-signaler un abus » mon message du 14/09 05h10, message j’ai retouvé en cliquant sur « Afficher tous les commentaires » dans votre fil.

            Mes excuses donc. smiley

            Mais pas pour la première partie de mon post : vous avez cassé l’ambiance sur ce fil !


          • La Taverne des Poètes 7 octobre 2006 23:01

            Je ne revendique pas plus que quiconque une « compétence modérée et sûre ». Je viens ici, comme vous pour me divertir un moment et j’en repartirai définitivement lorsque j’en serai lassé. Ainsi que je fais toujours dans mes diverses activités. Car tels sont mon caractère et mon esprit de liberté.

            Pour l’incident dû au référencement Google, je vous ai fait mes excuses.


          • ohlala (---.---.124.230) 6 octobre 2006 15:09

            On connaissait les marées noires, et voilà qu’il faut encore se coltiner les boues violettes.


            • Paul M (---.---.185.45) 6 octobre 2006 15:19

              @ L’auteur

              Sympa ce texte. A perdre haleine, j’en ai du mal à reprendre mon souffle. J’ai même un début de point de côté...

              Ça fait du bien un peu de sport.


              • Rocla (---.---.236.115) 6 octobre 2006 16:13

                Le Akram ,il courrait pas , il serait heureux quand-mème .

                Rocla


                • (---.---.155.39) 7 octobre 2006 19:39

                  çà fait 2 jours que je suis pas allé chez Agora (j’aime pas trop les super-marchés). Je me suis dit cé où qu’il est passé Demianiaque ? à la Taverne à faire chier le poète ? Que nenni ! Il vient courser les joggeurs et, au cas où, les islamophages qui sont aussi des islamophobes. On te repère fissa avec ta liquette bleue et ton style qui se voudrait célinesque mais n’est qu’un sous volapük de comptoir. Au fait tu la laves jamais ? çà doit mouquer dur ! Quantesse que t’arrêteras de te pignoler avec ta souris ô Grandiplômeaucus ?


                  • colombo_35 (---.---.231.254) 11 octobre 2006 10:51

                    Donner son avis sur les articles OK, mais pourquoi il y a t il souvent une dérive des commentaires vers des sujets éloigner de l’article (une prédilection pour le racisme ou le racisme supposé) ? Un peu de responsabilité dans vos commentaires SVP, la netiquette ce n’est pas pour les chiens !


                    • Paul M (---.---.206.40) 11 octobre 2006 11:06

                      « la netiquette ce n’est pas pour les chiens ! »

                      Vous avez trouvé la réponse. Les chiens n’ont pas de netiquette.

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