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Des Mayas à Maya

Que sait-on du Honduras, si ce n’est qu’il fait partie de ces petits pays d’Amérique Centrale où l’impérialisme états-unien s’est odieusement gobergé quelques siècles après la Conquista espagnole ?

Un petit pays enserré par le Guatemala, le Salvador, le Nicaragua, la Mer des Caraïbes et l’Océan Pacifique. Un haut plateau tempéré, couvert pour un tiers de forêts de chênes et de pins, descendant vers la mer en deux bandes côtières tropicales plantées de palétuviers et de cocotiers.

Une jeune démocratie (1954), qui a succédé à d’anciennes dictatures (1838-1954), faisant suite à un long passé colonial (1523-1838) dévastant honteusement l’héritage de la civilisation maya dont il fut le berceau. Une population ayant l’un des plus forts taux de natalité au monde, mais une espérance de vie à faire pâlir d’envie nos caisses de retraite. Une économie tournée essentiellement vers l’agriculture, ex-république bananière états-unienne oblige, la forêt, et un peu la pêche. Une capitale au nom pour beaucoup inconnu : Tegucigalpa. Voilà ce que cela donne, quand on se la joue façon « Encarta ».

Mais le Honduras, c’est aussi le foyer de la civilisation maya, et l’un des pays d’origine du cigare. Les deux ne vont d’ailleurs pas bien l’un sans l’autre. L’histoire des Mayas commence vers -2000. Constructeurs de pyramides servant de soubassements, assurant la mise hors d’eau de leurs temples, les Mayas avaient une religion polythéiste centrée sur la nature. Leur système d’écriture était composé d’idéogrammes et de phonogrammes, mais contrairement aux papyrus égyptiens, seuls quatre ouvrages nous sont parvenus, conservés précieusement à Dresde, Paris et Madrid. Experts en calendriers et en savants calculs, les Mayas ont inventé le zéro en même temps que les Indiens d’Asie. Comme quoi les grands esprits communiquent par-delà les océans !

Comme toutes les civilisations dites méso-américaines, les Mayas utilisaient le tabac à des fins médicinales et religieuses. Venue des rives du lac Titicaca, la plante fut, au gré des migrations de populations et des échanges, plantée dans toute l’Amérique du Sud, l’Amérique Centrale et les Caraïbes. Des sculptures et des gravures datant du IIIe siècle av. JC, trouvées à Copan, cité phare du monde maya, montrent des dieux fumant des barreaux de chaises. C’est également à Copan, lors de fouilles archéologiques, que fut mis à jour le plus ancien cigare du monde (1), vieux d’environ 1500 ans. Dans la mythologie maya, les créateurs du monde sont des frères jumeaux qui, mis à l’épreuve par des forces maléfiques de l’Univers, doivent fumer et faire durer un cigare toute la nuit. Emprisonnés au fond d’une grotte, dont la sortie est surveillée par deux gardes, ils ont recours à des lucioles qu’ils mettent au bout de leur cigare, afin de donner l’impression de fumer jusqu’au matin. La grotte, chargée également de symboles, est la gueule du jaguar d’où renaît quotidiennement le soleil.

Actuellement, deux grandes marques de cigares portent les couleurs du Honduras au-delà de ses frontières. Flor de Copan, héritière d’une longue dynastie soutenue par le géant Altadis depuis 2000, et Flor de Selva, créée en 1995 par la frêle mais déterminée Maya Selva. A mille lieues du combat de David contre Goliath, les deux marques se complètent plus qu’elles ne s’opposent.

Maria-Pia Selva, plus connue sous le prénom de Maya, est une franco-hondurienne, née dans le Cantal. Mais elle a vécu au Honduras jusqu’à l’âge de seize ans. Son grand-père paternel y possédait une finca (ferme tabacole).

Les premiers cigares qu’elle a fumés, remontent à ses dix-huit ans, alors qu’elle était à Paris. Ils lui donnèrent une sorte d’inspiration, accompagnée d’une terrible envie de faire quelque chose pour le Honduras. Ses études (2) terminées en France, elle retourna en Amérique Centrale dans les années 1990 pour y retrouver ses racines.

"Pendant trois ans, j’ai fumé le cigare", dit-elle. "De mauvais cigares, des produits exportés aux Etats-Unis, fades et sucrés. Un jour, on m’a dit : Si nos cigares ne sont pas bons, fais-les à ton goût ! Je n’y connaissais rien. J’ai appris : plantation, transformation, roulage, commercialisation".

Et l’idée fit son chemin. Elle a, en compagnie de Maximo Trujillo, son chef de liga (3), goûté des centaines de feuilles, fumé chacune d’elle séparément, étudié les meilleures associations (4) pour, en 1995, commercialiser sa première boîte de cigares.

Bien présente aujourd’hui en France, Belgique, Suisse, Autriche et Allemagne, Flor de Selva grignote également à belles dents le marché étas-unien. Les cigares de Maya Selva sont à l’image de leur créatrice : élégants, de caractère affirmé mais sans agressivité.

Comme un vin qui porte le caractère de son origine et l’empreinte de son vigneron, le cigare est selon elle un produit agricole. Ainsi, il est fondamental de mettre en avant le terroir, ce que Maya Selva a été la première à faire. Seule femme au monde à réaliser ce travail traditionnellement dévolu aux hommes, Maya est une créatrice de cigares, travaillant un peu à la façon des grands couturiers ou des chefs étoilés. Rien ne lui échappe. Elle ne se repose jamais sur l’acquis et poursuit une perpétuelle quête de la perfection.

Maya partage sa vie entre le siège de la société rue de Valois à Paris et la région de Danli, au Honduras (5), où elle séjourne vingt semaines par an.

"Quand j’arrive, les Honduriens se planquent pendant trois jours. Ils ont tendance à me rouler dans la farine. Avant de rouler un cigare - ce qui prend dix minutes, il y a deux ans de travail. Et de nombreux incidents possibles. Ajoutez les problèmes de stockage ou de transport, les variations de température qui font éclater les cigares. Ils sont fragiles. Parfois, quand j’en ai marre, je les appelle mes laitues. Je suis sans doute la seule femme artisan du cigare fait main au monde. Mais je préfère parler de mes produits. Parce que le vrai émerge toujours du faux.".

Maya ne s’est pas arrêtée aux dix modules (6) Flor de Selva. Elle s’est implantée au Nicaragua, sur les terres volcaniques de la vallée de Jalapa, pour créer en 1999 la marque Cumpay (7).

Des cigares au tempérament de feu, à manipuler avec une certaine précaution. Révolutionnant le marché du cigare petits budgets, elle a lancé en 2000 le Villa Zamorano, un hondurien de tripe longue, roulé main, vendu en fagots se déclinant sous trois formes (8) et primé dès 2002. Très rustique, il procure le plaisir du tabac brut sans aucune fioriture.

En juin 2005, Flor de Selva fêtait son Decimo Aniversario lors d’une réception à la Maison de l’Amérique latine (Paris 7e) en présence du señor Mario Carias, ambassadeur du Honduras à Paris. Maya peut à juste titre être fière de sa réussite. Mais dans cette honorable maison, l’esprit d’entreprise le dispute à l’esprit d‘équipe. Personne ne réussit tout seul. Si Maya est la figure emblématique de la marque, elle sait pertinemment que sans l’investissement de tous ses collaborateurs à tous les niveaux, c’est la dégringolade assurée. Ici, on ne se bat pas pour être leader en faisant du chiffre, mais pour se construite une renommée justifiée par un savoir-faire.

Il est très politically uncorrect de dire que Maya Selva contribue efficacement, avec ses trois manufactures, au développement du Honduras et du Nicaragua, mais c’est pourtant vrai. Lors de son arrivée au Honduras, elle a eu le nez creux en s’associant à Nestor Placencia, un exilé cubain régnant sur la région tabacole de Danli. En fait, il l’a choisie parmi une douzaine de candidats, et lui a appris le métier. Appuyée par l’empire de Placencia, elle peut appliquer à ses employés le même système, c’est-à-dire leur assurer des prestations sociales exemplaires, alors que l’Etat fixe les salaires. Bien sûr, fumer tue, diront les anti-tabac occidentaux, mais ne pas manger et ne pas avoir les moyens de se soigner tue encore plus vite !

En Amérique Centrale, comme dans d’autres régions du monde, le tabac a une dimension bien différente de notre perception occidentale. Si l’expansion du christianisme lui a quasiment supprimé sa fonction cultuelle, il n’a pas pour autant perdu sa dimension culturelle et sociale. Les champs de tabac du Honduras ont autant de valeur que le vignoble du Mâconnais. Tout dépend alors de l’usage qui est fait du produit. Mais dans ce domaine, l’usage éclairé de la liberté individuelle nécessite bien plus de sagesse que la soumission muette à la bêtise collective néo-hygiéniste...

1. http://www.ixcea.com/portail/html/modules/news/article.php?storyid=36

2. Bac, études en sciences économiques, diplôme d’ingénieur, master en recherches opérationnelles.

3. Chef de liga = équivalent au maître de chais pour le vin.

4. Un cigare roulé main est constitué de 5 feuilles ou parties de feuilles. La tripe, composée du seco donnant l’arôme, du volado assurant la combustibilité et du liguero responsable de la puissance, est entourée de la sous-cape pour former la poupée, et terminée par la cape qui donne au cigare son bel aspect.

5. Le Honduras compte 3 grandes régions tabacoles : au Nord la vallée de Sula, à l’Ouest Copan dont Maya importe certaines feuilles, et à l’Est Danli dont la vallée de Jamastran où sont installées les plantations approvisionnant la manufacture Flor de Selva.

6. Petit-Cigare (85 x 7,9mm), Panetela (114 x 11,9mm), Robusto (121 x 19,8mm), Petit Corona (140 x 16,7mm), Corona (140 x 19mm), El Galan (148 x 19,45mm), Fino (153 x 17,4mm), Churchill (178 x 19,5mm), Doble Corona (191 x 20,5), Extremo (280 x 19,8mm)

7. Piramide (150 x 19,8mm), Corona (140 x 16,7mm), Robusto (115 x 19,8mm), Churchill (175 x 19mm), Short (102x18,3mm)

8. Corona (127 x 16,7mm), Robusto (127 x 19,8mm), Churchill (178 x 18,2mm)

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Des Mayas à Maya

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2 réactions à cet article    


  • Lounge Cigare Club (---.---.188.223) 28 janvier 2006 18:32

    très bel article... Rajouttons peut être que le Cumpay robusto à obtenu il y a quelques années un prix lors de la nuit du cigare. Le churchill de Cumpay est lui aussi très interssant à 7 euros, il offre 2h de plaisir... Mon coup de coeur flor de selva ? le « el galan » et le robusto... des merveilles...


    • Azür 31 janvier 2006 10:18

      Merci LCC !

      Je partage entièrement vos coups de coeur Flor de Selva. Le robusto est vraiment d’une constante qualité. Quant à El Galan, ça dépend des années, comme les grands crus. Les Cumpay sont à mon sens plutôt volcaniques, comme leur sol d’origine. Il ont aussi leur charme, à condition de les respecter, si non... Mais, vous ne parlez pas de Villa Zamorano. Est-ce à dessein ? C’est pourtant un label honorable qui n’a pas fini d’étonner. Rendez-vous au printemps... smiley

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