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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Effacement » de Percival Everett

« Effacement » de Percival Everett

"Linda MALLORY et moi avions couché ensemble trois fois, dont deux où nous avions fait l’amour. En deux occasions : à Berkeley où j’avais donné des lectures, et une fois à Los Angeles où elle était venue faire de même. C’était une femme grande, aux genoux osseux, aux formes assez massives malgré sa maigreur, le menton fuyant et l’esprit vif, du moins tant qu’il ne s’agissait ni d’hommes ni de sexe. Si elle sentait sur elle un regard masculin, elle fonçait tête baissée tel un rottweiler sur une côtelette, et devenait aveugle à tout ce qui l’entourait."

Le nœud de tout, le personnage central de l’histoire de cette petite merveille de roman, ce n’est pas Thelonius "Monk" Elison. Non, lui n’est après tout qu’un détail.
Un détail d’homme de la marge qui vit la vie simple des hommes hors phase. Sans contraintes aucune, sans ambition autre que celle de penser, réfléchir, pécher et, en permanence, darder sur la vie son regard caustique et plein d’une auto-dérision d’une furieuse drôlerie.

"Je craignais fort à présent de m’adonner à un exercice auquel j’étais loin d’exceller, l’échange de coups de poing. Je me levai ; sans être chétif, je n’étais guère plus costaud qu’eux. Le deuxième rustaud gueula aux deux homos de se lever aussi.
Ils s’exécutèrent, et j’aurais voulu pouvoir photographier l’expression des deux petites frappes. Les français étaient immenses, un mètre quatre-vingt-quinze au bas mot, et en pleine santé. Les deux rustres trébuchèrent l’un contre l’autre en faisant marche arrière vers la sortie, puis détalèrent.
Quand les français m’offrirent de me joindre à eux, je riais, non d’assister à la déroute des deux tordus, mais de l’audace et du toupet que j’avais montrés en croyant qu’ils avaient besoin de moi"

Un détail vous dis-je, ce génial gamin dont tout l’entourage est conscient de sa non-appartenance au commun, cet enfant parfait sur qui père et mère portent un amour qui ne cherche pas à comprendre, celui dont la sœur confesse le retard de phase de son intelligence sur celui que même le frère ainé n’arrive pas à envier le côté "à part".

"Tu es un bon garçon. Tu n’as pas un esprit ordinaire. Tu as cette façon de voir les choses. Si j’avais la patience de réfléchir à ce que tu dis parfois, je sais que cela me rendrait plus intelligent."

Un détail, je vous le répète, cet écrivain au succès confidentiel à cause d’un niveau d’exigence littéraire qui atteint des sommets et que le peuple des lecteurs, le peuple du monde littéraire, n’arrive à suivre.

Cher Yul,
Merci de m’avoir donné l’occasion de jeter un coup d’œil sur la dernière tentative de T. ELISON. De qui se moque-t-on ? Pourquoi t’être fatigué à me l’envoyer ? On voit que c’est un cerveau, c’est sûr. C’est une œuvre exigeante, d’un style et d’une structure parfaitement maîtrisés, mais qui va lire cette merde ? Beaucoup trop difficile pour le marché. Et surtout, il écrit pour qui, ce mec ? Il vit dans une grotte ou quoi ? Franchement, un roman où Euripide et Aristophane tuent un dramaturge plus doué qu’eux, puis se mettent en tête de supprimer la métaphysique ?
Merci encore.

Bien cordialement, Hockney Hoover

Non, Thelonius "Monk" Elison n’est pas le personnage central de ce roman. Le vrai point névralgique de cet "Effacement" de Percival EVERETT (éditions Actes Sud, 2009), c’est la frustration.
La frustration du fils que tous mettent "à part" de par son intelligence supérieur et qui n’arrive jamais vraiment à se connecter à sa famille. Nous avons presque l’impression qu’il aurait préféré être normal, banal, afin d’être plus semblable à cette sœur courage, mère Theresa sur un champ de mines.

"Lisa sortit vêtue de sa blouse blanche, le stéthoscope au cou. Je ne l’avais jamais vue dans son élément jusqu’alors. Elle semblait calme, détendue, responsable. J’étais fière d’elle, muet d’admiration. Je me levai, et bien que l’étreinte fût raide de son côté la mienne en retour permit de rendre l’ensemble souple. Elle fut surprise et rougit même un peu".

La frustration, par procuration, pour son frère, vu dans la banalité de la double vie du chirurgien plastique, marié de longue date et père, homosexuel qui se refuse à l’assumer ; bref, un pleutre.

"Bill sortait avec des filles, mais cela le rendait irritable. J’ignore si Père et Mère eurent jamais le moindre soupçon. Cela eût donné lieu à une scène atroce s’ils s’étaient doutés. Mes parents tenaient des propos très durs à l’égard des grandes folles qui déambulaient dans la rue près du cabinet de mon père ; mais, surtout, la question de la préférence sexuelle, dont on ignorait même l’existence, n’était pas à l’ordre du jour. Mon père avait un terme, que je n’entendis qu’une fois, pour désigner un homosexuel, et c’était Jaja. Jamais je ne compris comment ce mot en était arrivé à acquérir un sens."

Et ce père au passé militaire, Corée, qui laissera des traces dans le présent de ses enfants, et une mère dont le présent se conjugue avec le mal Alzheimer et qui, longtemps, a protégé les secrets de famille jusqu’à son dernier souvenir.
 

Le point névralgique, je disais, du livre, c’est la frustration, l’extrême frustration qui explose à la face du monde, l’explosion qu’un esprit même aussi détaché et serein que celui de Thélonius ne peut contenir. A force de matraquage médiatique du texte de Juanita Mae Jenkins "not’ vie dans l’ghetto", qu’il estime être un ramassis de clichés grossièrement mis sur papier et estampillé "vraie vie des noirs", il ne peut refréner cette frénésie qui soudain le pousse, de rage, à s’enfermer le temps de quelque heures de délire et à créer, Stagg R. Leigh, l’écrivain du ghetto.

"… mes mains se mirent à trembler, le monde s’ouvrir autour de moi, dehors les racines des arbres vibraient sur le sol, dans la rue les gens criaient mon frère, jive, cool et en mon for intérieur je criais, je clamais, que je ne parlais pas comme ça, et je m’imaginais assis sur un banc dans un parc, comptant les pièces de ma collection de crans d’arrêt ; un homme m’abordait, me demandait ce que je faisais, et je m’entendais répondre malgré moi "Putain, tu me les lâches un peu ?"
J’introduisis une page dans la vieille machine à écrire de mon père. J’écrivis ce roman, un livre que je ne pourrais jamais signer de mon nom."

A partir de cet instant, la frustration se fait Trouble dissociatif de l’identité. Car le livre "Ma Pataulogie" de Stagg R. Leigh va refuser de n’être que le caca nerveux d’un homme que ça vie dépasse. Le livre va faire du virtuel Stagg R. Leigh un personnage bien réel, bien vivant, à la "vie extraordinairement racontée par une plume d’une magnifique authenticité". Le média en a décidé ainsi, le lecteur-consommateur, en mouton, l’acceptera sans broncher.
Thélonius Monk est - presque - mort, que vive Stagg R. Leigh.
 

Ce livre est un pur régal, une pure merveille.
Une écriture rigoureuse, une maitrise impeccable de l’écrit, un superbe sens de la narration qui est fait de crêtes, de dénivelés, de sauts hors du temps. Et, cerise sur le gâteau, des inspirations stylistiques totalement folles qui empêchent – si risque il y avait – le lecteur de tomber dans la torpeur et l’ennuie.
Percival EVERETT nous conte avant tout une très belle histoire de famille. Il nous décrit un amour filial et parental loin des clichés et des drames, qu’il met en miroir de ce que l’Amérique veut voir dans la famille "africaine-américaine".
Ce livre nous parle de l’engagement, au travers de la vie de Lisa – sœur de Monk – ou de la vie du père. Il nous parle de responsabilité des enfants envers leurs parents, d’assumer ou non les leurs silences et d’accepter qui l’on est – génie ou gay – et, d’être tout de même dans la banalité qu’est la famille – noire ou non.

Et surtout, Percival EVERETT nous parle de cliché. Mieux que n’importe quel traité de sociologie, raconté avec une énorme subtilité et une grande intelligence, ce livre nous invite à sortir de nos cerveaux les stéréotypes et les idées préconçues. Il invite le lecteur à l’intelligence, à se défier du bourrage de crâne médiatique, à choisir ses lectures avec une grande exigence pour la qualité de ce qui est proposé et surtout, à se défier même de son propre jugement face à ce qui lui est présenté comme étant la "réalité".

Ce livre passe au tamis tour à tour les écrivains nombriliste et – vainement – élitistes, les éditeurs vendeurs de pomme, les médias moutons et – si souvent – incultes, la force de l’argent face aux convictions artistiques et, surtout, nous faire considérer ou reconsidérer la question de la littérature.
Le thème suffit-il ?
Le style, est-ce la panacée ?
La posture, le Graal ?
L’histoire, le juge de paix ?
Vous ne trouverez pas de réponses dans ce livre. Mais, les plus sportifs d’entre vous le comprendront, vous passerez par les phases d’intenses jouissances cérébrales que connait le corps quand on l’a poussé dans ses retranchements lors d’un cours de body-attack. Et, n’est-ce pas là l’essentiel, vous passerez un très très bon moment de lecture.

 

Une analyse plus approfondie de ce livre lu à l'aune de certaines oeuvres issues des littératures des Afriques est disponible ici.

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Percival Everett

Effacement

 

Percival EVERETT

 

Traduit par Anne-laure TISSUT
Éditions Actes sud (2004)

 


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