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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > En quête de sens ou de lien ?

En quête de sens ou de lien ?

À lire un certain nombre d’ouvrages qui réfléchissent sur le fonctionnement de nos sociétés, sur la complexité des phénomènes de vie qui en découlent, à écouter les médias qui tissent, souvent imparfaitement, une vision des modes de vie, à réfléchir sur ce qui constitue notre quotidien et nos expériences archivées, il y a quelque chose qui m’interroge. J’ai du mal à définir ses contours, sa forme exacte. Il est présent dans les projets que je forme et mets en place, dans mes pensées, dans mes écrits. Pour le rendre plus visible et explicite, je poserai une question.

Est-ce la question du sens de la vie, de ma vie ou celle de faire lien, c’est-à-dire de créer du lien avec les autres, l’Autre, qui est importante pour une authentique vie ? Question de sens ou de cohésion ?

Cette nécessité du lien entre individus, ressentie fortement par les humains, doit être contrebalancée en s’affranchissant de la peur de l’autre qui s’est inévitablement installé et que nos temps incertains ont remise au goût du jour.

De quel ordre est cette question ? De l’ordre philosophique, théologique ? Je pense qu’elle touche tous ces domaines. Plus encore, les différentes spécialités touchant aux compétences scientifique, philosophico-politique, religieuse, abordent cette question et parfois sont en rivalité, sensible surtout entre la démarche philosophique et religieuse.

Je me souviens de ce film, Over the top, où l’acteur, Sylvester Stallone, joue la vie d’un routier au grand coeur, et participe à un championnat de bras-de-fer. Et on voit toute une série de gros bras s’affrontant, allant jusqu’à tordre les ligaments de l’adversaire quand l’un gagne son match. Je vois là une belle métaphore qui représente la compétition entre le philosophe et le religieux (le théologien). Ils luttent afin de gagner le match pour la vérité. Les diverses rationalités s’affrontent. Chaque rationalisation consiste à vouloir enfermer la réalité dans un système cohérent. Corinne Pieters, enseignante à l’université de Paris V, estime que la philosophie est une nécessaire alternative à la parole psy[1]. Ne serait-elle pas aussi une alternative à la parole spi (spirituelle) ? Ce bras-de-fer entre le philosophe et le religieux est bel et bien entamé. C’est la lutte du sens ! Mais une autre lutte est aussi engagée, celle du lien. Continuons.

La philosophie n’est pas morte comme certains le prévoyaient. Nous trouvons maintenant dans nos kiosques à journaux un bimestriel dont le titre Philosophie est assez évocateur de la tendance. Tous les sujets de sociétés et concernant l’individu sont traités. Le philosophe Alain définit la philosophie comme une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets[2]. Ne pourrions-nous pas dire que cette évaluation est aussi du ressort de l’analyse théologique, concernant les passions des hommes ? Certainement, mais la méthode diffère. Voilà donc la raison du bras-de-fer.

Le philosophe Gilles Deleuze n’a pas tort lorsqu’il dit que faire de la philosophie, c’est créer des concepts en fonction des problèmes qui se posent aujourd’hui. Créer un concept et constituer un problème n’est pas une affaire de vérité ou de fausseté. C’est une affaire de sens. Il y a des problèmes qui n’ont pas sens et d’autres qui en ont un. Faire de la philosophie, c’est constituer des problèmes qui ont un sens et créer les concepts qui nous font avancer dans la compréhension et la solution du problème[3]. C’est probablement dans cet esprit-là que Michel Foucault pense que la philosophie se définit comme étant la politique de la vérité[4]

Un problème fondamental me semble être attaché à notre société post-culturelle (post-moderne, post-chrétienne), c’est celui de la déliquescence du sens et du lien. Ces deux notions partent en brèches lorsqu’on les considère concrètement. Ce qui structure la condition de notre constitution humaine est atteint. Cette question du sens et du lien forme la matrice de la recherche des sciences sociales, des sciences cognitives et des diverses psychologies. L’existence de ces différentes compétences aide à saisir la complexité de notre humanité. Comme l’écrit Edgar Morin, la complexité est un mot problème et non un mot solution[5]. Où donc trouver une solution qui nous permette de vivre, conscient de cette complexité ? La philosophie est pour certains la clé, les religieux pensent que leur livre sacré en est une. Elle n’explique pas la complexité, elle donne seulement les outils aidant à construire leur vie complexe. A nous de trouver le témoignage de vie qui le confirme.

Apporter un sens à la vie était sous-jacent aux expressions de ma vie : donner un sens à mon action. Et maintenant, un autre champ de vision est ouvert accompagnant celui du sens. C’est celui de faire lien. Il s’agit de créer et de vivre le lien. Quel lien s’agit-il ? Le lien avec l’autre. Je parle donc de relation. Elle est avec l’homme (on pourrait ajouter « avec Dieu » pour celui qui a la foi). En fait, il s’agit de rencontrer. La rencontre est de l’ordre du lien qui donne sens. La rencontre appelle à l’échange réciproque des affects, à l’ouverture vers l’extérieur ; ce dehors qui nous entoure et qui nous structure. L’amitié, la confiance, sont des expressions du dehors, qui s’ouvrent sur le dehors et qui communiquent et consolident au-dedans des puissances d’agir comme « la joie substantielle » comme ces fruits de l’Esprit dont nous parle Paul[6] (amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi) et qui sont les reflets de ce mouvement dedans/dehors. Nous vivons dans cette dimension-là.

Si les deux sont liés par une réciprocité nécessaire, il me semble que nous vivons une époque qui appelle pour commencer à « faire lien » afin que « faire sens » ait du sens.

À l’heure où je finis d’écrire ces lignes, je viens de recevoir un livre de Régis Debray et Claude Geffré[7]- dans lequel ils abordent un chapitre traitant du même sujet : « Entre ‘‘faire sens’’ et ‘‘faire lien’’ : comment définir le religieux ». Etrange coïncidence, mais qui montre la prise de conscience de cette question !

« Mais par-dessus toutes ces choses revêtez-vous de l’amour, qui est le lien de la perfection... Celui qui acquiert du sens, aime son âme ; et celui qui prend garde à l’intelligence, c’est pour trouver le bien. »[8]


[1] Bimestriel Philosophie, n° 2, p18
[2] Alain, Eléments de philosophie, Gallimard/folio-essais, p21
[3] Gilles Deleuze, Abécédaire, H comme histoire de la philosophie, Ed Momtparnasse,2004
[4] Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Seuil /Gallimard, octobre 2004, Paris p5
[5] Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Edition du Seuil, Avril 2005, Paris, p10
[6] Epître aux Galates, Chapitre 5 verset 12
[7] Régis Debray et Claude Geffré, Avec ou sans Dieu ? Le philosophe et le théologien, Bayard, 2006, Paris, 159 p
[8] Colossiens chapitre 3 verset 14 et Proverbes chapitre 19 verset 8


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18 réactions à cet article    


  • Bernard Dugué Bernard Dugué 6 juin 2006 11:28

    Faire lien, oui, pour ne pas être aliéné, par le système productif, par la publicité, etc... mais doit-on faire du se-lier le principe du sens de l’existence. Ne faut-il pas savoir en certaines circonstance se délier car avec les liens, on peut jouer les Tarzan hypermoderne et sauter librement d’une liane à une autre, mais on peut aussi faire des noeuds et devenir prisonnier des liens


    • Marsupilami (---.---.44.251) 6 juin 2006 12:07

      Ouaf !

      C’est un peu ce que j’allais écrire.

      Article plein de bons sentiments mais abscons. Quand on ne sait pas penser la complexité, comme pourrait dire Edgar Morin, on pense d’une manière compliquée barbotant dans d’inutiles abstractions.

      Houba houba !


    • Christian Pradel Christian Pradel 6 juin 2006 13:54

      Votre remarque est pertinente. S’il y a une contiguïté entre le sens et le lien, c’est le mouvement des deux qui donnent une raison de vivre qui est intéressante et représentative des aspirations humaines. C’est ce qui me semble. Votre proposition montre ce mouvement. Effectivement, rester agrippé à une seule notion est plus problématique.

      Chaleureusement,

      Christian


    • Christian Pradel Christian Pradel 6 juin 2006 14:00

      réponse à Marsupilami

      Et pour continuer je vous propose cette extrait :

      « La simplicité est paradoxalement le signe extérieur de la profondeur de pensée. Il me semble qu’elle est la chose la plus difficile à acquérir dans la science et dans l’écriture. Combien difficile est la clarté de pensée et cependant, seules des pensées claires rendent la simplicité possible. Quand nous voyons un écrivain se battre avec une idée, soyons certains que c’est l’idée qui le bat. La vraie simplicité de pensée et l’aisance de l’expression ne se trouvent-elle pas chez celui qui vit d’expérience. La simplicité présuppose la digestion et aussi la maturité... »

      Lin Yutang, « Importance de vivre », Ed. Corréa, 1948, Paris, p 88

      J’ai encore du travail...mais c’est passionnant !

      Chaleureusement,

      Christian


    • Marsupilami (---.---.44.251) 6 juin 2006 14:18

      Ouaf !

      Merci pour cette excellente citation et cette réponse fair-play...

      Et un petit lien vers Edgar Morin que j’aime bien...

      Houba houba !


    • Adolphos (---.---.59.170) 6 juin 2006 11:55

      « Créer un concept et constituer un problème n’est pas une affaire de vérité ou de fausseté. C’est une affaire de sens. »

      Bienvenu dans l’irrationel ! Ca sera sans moi..


      • Christian Pradel Christian Pradel 6 juin 2006 14:11

        Il serait intéressant de connaître les raisons de ce glissement interprétant la proposition de Gilles Deleuze comme étant irrationnelle.

        Chaleureusement,

        Christian


      • Marsupilami (---.---.44.251) 6 juin 2006 14:25

        Ouaf !

        Voilà à peu près ce qui a du traverser le petit pois sans connexions synaptiques qui gigote dans la boîte cranienne d’Adolphos Hitleros Francos avant de laisser ce message : « Euh... Y a pas d’actions Deleuze au CAC 40 et euh... la philosophie, la théologie et la métaphysique ça rapporte rien aux actionnaires et euh... faut que je m’exprime quand même sur ce sujet alors... vlan ! je vais écrire une grosse connerie pas subtile comme d’hab ! »

        Et ben c’est fait. Adolphos ou la honte au logis.

        Houba houba !


      • ka (---.---.30.12) 6 juin 2006 14:37

        Et encore s’il se contentait d’un sujet non il passe partout et partout où il passe il laisse une trace de son incroyable et inquantifiable intelligence.

        Adolphos c’est un peu comme Van Damme il dit beaucoup de choses qui n’ont pas de sens mais il y croit tellement et c’est tellemnt drôle que ça le rend sympathique.

        Mais contrairement à Van Damme qui a un peu trop abusé des drogues Adolphos n’a pas d’excuses à moins qu’il ne consomme lui aussi quelque drogue ?


      • Adolphos (---.---.59.170) 7 juin 2006 09:05

        « Créer un concept et constituer un problème n’est pas une affaire de vérité ou de fausseté. »

        Désolé, mais vous pouvez sentir comme vous voulez, ce n’est pas vraiment un sujet de débat (ce qui plait sans concept, hum..). Mais si la vérité n’a plus d’importance, alors vous pouvez en plus me déclarer que vous voyez un cercle carré, car cela à plus de sens pour vous, et que de toute façon, la vérité n’est pas un critére. La on glisse dans l’irrationnel total -et la loi du plus fort, puiqu’aucun débat n’est plus possible. La pensée doit partir de l’expérience, et y revenir pour se corriger. Pourquoi le monde aurait-il un sens ?

        « Voilà à peu près ce qui a du traverser le petit pois sans connexions synaptiques qui gigote dans la boîte cranienne d’Adolphos Hitleros Francos avant de laisser ce message : »Euh... Y a pas d’actions Deleuze au CAC 40 et euh... la philosophie, la théologie et la métaphysique ça rapporte rien aux actionnaires et euh... faut que je m’exprime quand même sur ce sujet alors... vlan ! je vais écrire une grosse connerie pas subtile comme d’hab !«  »

        Détrompe toi, la philosophie, la théologie et la métaphysique, la litérature ça rapporte, parce que justement, distinguer le vrai du faux est essentiel en économie où la sanction est immédiate. D’ailleur remarque bien que ce sont les riches qui sont les plus cultivés. Ce n’est pas un hasard. Par ailleur l’édition est trés rentable. Deleuze enrichi le capitalisme, et c’est d’ailleur grâce au capitalisme qui t’as fait croire que tu en avais besoin que tu l’as lu.


      • PIF (---.---.202.139) 7 juin 2006 09:13

        Qui peut faire mieux que le débile Adolph dans la connerie ? Le concours est ouvert..Scipion a ses chances..


      • pingouin perplexe (---.---.187.110) 6 juin 2006 13:07

        Article intéressant, mais il me semble que les rivalités dont vous parlez procèdent d’abord d’effets du discours. Philosophie et religion peuvent être également perçues comme complémentaires sur le chemin de la vérité. Voir Pascal, Leibniz. De même, les passerelles entre psychanalyse et religion existent, par exemple chez M.Balmary et Denis Vasse. Cette remarque n’enlève cependant rien à l’originalité des approches. Bref, le domaine du « match » a aussi sa « contre-mesure », et n’est-ce pas mieux ainsi ?

        Le pingouin


        • Christian Pradel Christian Pradel 6 juin 2006 14:09

          Merci pour votre commentaire.

          Effet du discours...Certainement en partie, mais pas complètement à mon avis. Les méthodes, les paradigmes de pensées font que si on peut y voir des complémentarités, l’inverse est aussi vrai. Pascal ne faisait-il pas la différence dans ses Pensées, du dieu des philosophes (métaphysique) du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ( Dieu religieux, monothéiste) ? Les alliances ou pas entre la philosophie et la théologie sont souvent une affaire de choix, de sensibilité intellectuelle, de repères au concret. Ne trouvez-vous pas ?

          Chaleureusement,

          Christian


        • (---.---.81.13) 6 juin 2006 18:17
          « Qu’est ce que signifie »apprivoiser«  ?  »Cela signifie « creer des liens » Tonio Dé Santo Exupéryto

          Non que je dévalorise l’article, au contraire, mais l’auteur ne fait que redécouvrir dans son être ce que St-exupéry s’est époumoné à nous dire...

          Le « lien » !!

          S’il est un auteur qui sache nous parler du « lien » sans tomber dans le travers que nous décris « Bernard Dugué », c’était bien St-exupéry.

          L’erreur dont nous parle « Bernard Dugué » c’est celle de s’attacher au lien pour le lien. Sans laisser faire les machines à rêves et à bien être que sont nos coeurs et qui se nourrissent de « lien ».

          Note pour plus tard : Ne pas trop intellectualiser le « lien »

          « L’Amour, on ne le pense pas. Il EST ! » Tonio Dé Santo Exupéryto

          • Maximilien FRICHE (---.---.193.52) 6 juin 2006 19:04

            Rechercher un sens à la vie représente l’impasse moderne par excellence. Le sens n’est pas la quête du religieux. En revanche la quête du lien l’est beaucoup plus. La vie n’a pas de sens entre son début et sa fin, en rechercher revient à dessiner une flèche et à inventer le progrès, cela pousse à nier la mort et donc à refuser la Vérité. En revanche, rechercher le lien, c’est prendre conscience que la création est déraisonnable, que nous avons été créés par amour. Ne nous reste plus qu’exister pour l’amour. Et c’est là la quête du religieux.


            • Antonio (---.---.14.185) 9 juin 2006 17:46

              C’est toute l’idée du « faire ». « Faire lien », « faire sens ». Vous parlez donc d’agir pour acquérir quelque chose : le sens, le lien. J’aime bien l’idée d’associer les deux.

              Votre article est intéressant parce qu’il ouvre une voie que je m’en vais examiner...

              Merci !

              Antonio


              • Zamenhof (---.---.62.231) 12 juin 2006 23:00

                On ne vit, on ne peut vivre, en fait que par rapport à autrui, même quand on ne s’en rend pas compte, même les enfants qui ont plaisir à être seuls, car alors ils vivent des personnages (et des mondes entiers des fois !) qu’ils imaginent, même quand on admire la nature, car en fait si on est capable de faire ça, et avec plaisir, c’est soit qu’on le fait à deux, soit même seul qu’on est dans une vie où il y a quelqu’un (ou -quelques uns) qui vous réchauffe, qui vous nourrit, et vous aimante.

                Autrement il n’y plus aucune vie possible, nenia ajn.


                • bruno 17 juin 2007 16:39

                  bonjour en faisant des recherches sur le lien et le sens je suis tombé sur vos articles. d’abord felicitation a tous pour le débat d’idées. avec quelque amis nous avons lancé un soir cette reflexion : est-ce le Lien avant le Sens ou encore est ce le lien qui creer du sens ou le sens qui creer du lien ? si vous avez des reflexions sur ce sujet, elle sont les bien venues pour nourrire nos reflexions si vous connaissez des ouvrage sur ce sujet, pourrriez vous me communiquer les references merci a vous

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