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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Fedor Dostoïevski ou la fraternité universelle

Fedor Dostoïevski ou la fraternité universelle

Roman de Fédor Dostoïevski ( 1821 - 1881 ), les Frères Karamazov est l’œuvre capitale de ce grand écrivain russe, moins bien construite sans doute que Crime et Châtiment, mais d’une intensité de conception et d’analyse remarquable. Le livre se présente sous la forme d’une chronique narrant l’histoire de la violente inimitié qui oppose, dans le cadre d’une petite ville russe, un père et ses fils. La famille Karamazov se compose du vieux Fédor et de Mitia, Ivan et Aliocha ses fils légitimes, ainsi que de Smerdiakov, son fils illégitime. Ce dernier, victime d’une lourde hérédité, est un cynique libertin qui vit en serviteur chez son père et dont l’exemple se révèle être des plus néfastes pour ses frères. Aliocha est le seul qui semble être exempt des tares paternelles. Il est élevé dans une atmosphère très religieuse par le moine Zosime. L’aîné, le lieutenant Mitia, est un impulsif, orgueilleux, cruel et sensuel, mais capable également d’actes de générosité et d’élans de bonté et de sacrifice. Ayant appris que son supérieur, le père de la belle Katia dont il est amoureux, avait soustrait une grosse somme à la caisse du régiment, il fait savoir à la jeune fille qu’il est prêt à sauver son père, mettant cette somme d’argent à sa disposition, à condition qu’elle vienne la chercher elle-même, de façon à la mettre dans une situation de dépendance vis-à-vis de lui. Toutefois, quand Katia se présente, il s’émeut et s’effraye de sa propre bassesse et lui remet la somme promise sans rien exiger. Mais, bientôt, il est bouleversé par un nouvel amour, purement sensuel, envers une femme capricieuse et infidèle du nom de Groucha que le vieux Fédor aime aussi.

Contrairement à son frère Mitia, Ivan est un être raffiné, violemment sceptique, niant l’existence de Dieu et l’intérêt de la charité envers son prochain, bien qu’animé inconsciemment d’une foi latente. Il aime Katia dont il partage la complexité de caractère, mais il se refuse à admettre cet amour. Ce sentiment fait naître chez le jeune homme une haine secrète envers son frère Mitia, lequel lui abandonne volontiers la jeune fille. Quant à Smerdiakov, épileptique et irresponsable, il représente, explique et illustre les raisons des sinistres théories d‘Ivan.

Ces rapports complexes et inconciliables forment le pivot du roman. Toutefois la haine à l’égard du vieux père réussit à établir un certain lien entre les trois frères. Le vieux Fédor est pour Mitia un rival, pour Ivan un être méprisable, pour Smerdiakov un maître autoritaire et dédaigneux et, pour tous les trois, celui qui détient l’argent qui leur fait tant défaut. Bientôt l’idée d’un parricide se dessine au plus profond de la conscience froide d’Ivan. Avec sa prescience de malade, Smerdiakov le devine et Ivan, sachant tirer profit de son intuition, le poussera à l’action. Peu après avoir accompli ce crime téléguidé, le malheureux se suicidera. Mais les apparences se révèlent être contre Mitia que l’on interne à tort. C’est alors qu’Ivan, sortant de son étrange torpeur spirituelle, va tout tenter pour sauver son frère des travaux forcés. Aliocha qui, dans le projet initial de l’auteur, devait être le héros principal, ne joue en définitive qu’un rôle de spectateur. C’est lui qui recevra la confession de ses frères, mais, bien que comprenant leurs drames, ne parviendra pas à les aider. Quand, par la suite, il se consacrera aux bonnes œuvres, ses initiatives se révèleront plus heureuses.

Ce roman est représentatif de ce qui, après le déclin du naturalisme, fut appelé le roman d’idées et servit de tremplin aux inquiétudes de l’esprit européen. Mieux qu’en aucune autre de ses œuvres, Dostoïevski y démontre que la littérature doit servir à révéler les innombrables problèmes que l’homme porte en soi sans se les avouer, ni oser les affronter. Dans son ensemble, Les frères Karamazov sont une vaste analyse de l’âme humaine considérée uniquement sous l’angle de la morale. Mitia formule ainsi cette opinion : « Le cœur des hommes n’est qu’un champ de bataille où luttent Dieu et le diable ».

En réalité, un profond manichéisme plane sur l’ensemble du récit. D’un côté nous voyons Aliocha, créature touchée par la grâce mais non à l’abri d’une hérédité paternelle qui l’affecte à maintes reprises, de l’autre un Smerdiakov envahi par la gangrène et totalement privé du sens des responsabilités et qui, néanmoins, sera apte au dernier moment à réaliser l’horreur de son crime et à se donner la mort. Entre ces deux pôles, se tiennent Mitia, le passionné, et Ivan, le tourmenté, l’un essentiellement passif, l’autre un rêveur fou et implacable, mais tous les deux incapables de justifier les raisons de leurs actes. Dans ce roman touffu, intense, d’une puissance indiscutable, l’auteur exprime mieux qu’ailleurs l’idée qu’il se fait de son destin de chrétien et d’écrivain et des deux forces qui dominent sa propre âme : d’une part, la foi en la bonté cachée de la nature humaine, de cette bonté qui se révèle sous la forme chrétienne d’une solidarité humaine infinie ; d’autre part, la constatation d’une misère atavique qui tend continuellement à pousser l’homme vers l’abîme. A cette attitude pascalienne viennent se mêler des ombres maléfiques, le jeu caché du bien et du mal. Le développement ultérieur de ce roman, qui aurait dû comporter le récit de la vie d’Aliocha retiré dans un monastère et dont la seconde partie ne fut jamais achevée*, avait pour objectif de prouver le triomphe de l’état mystique, marqué du signe de la fraternité universelle, sur la logique inhumaine d’Ivan et sur le dualisme inhérent à l’homme. C’est d’ailleurs à cette fraternité universelle, au nom du Christ, que Dostoïevski aspira sa vie durant, sans pouvoir la réaliser pleinement dans son œuvre, ce qui rend celle-ci d’autant plus significative du destin chaotique et douloureux de l’homme.

* Dans cette seconde partie, Dostoïevski aurait exposé la genèse des faits qui devaient marquer la vie d’adulte d’Aliocha. Mais L’histoire d’un grand pêcheur, dont l’auteur conserva certains plans et quelques notes, resta inachevée.


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7 réactions à cet article    


  • monbula 17 août 2009 15:37

    Comme œuvre capitale, je préfère Crime et châtiment moins diluée, moins prenante.

    Crime et châtiment, je l’ai lu plusieurs, je dirai trois fois essentiellement :

    1/ Comme un roman policier
    2/ Pour les décors et les détails ( le roman russe, c’est du cinéma )
    3/ Pour le message laissé par Dostoïevski, Dieu et diable en même temps, telle est la condition humaine...


    • Hieronymus Hieronymus 17 août 2009 19:38

      Dostoïevski etait un veritable genie
      et les Freres Karamasov peut etre son plus grand roman meme si moins celebre que Crime et Chatiment, en particulier des passages comme le chapitre du Grand Inquisateur touchent quasiment la racine du probleme du bien et du mal, il y a la comme ds Shakespeare qq chose d’absolument inepuisable et que nous sommes tres loin d’avoir completement elucide ..


      • caleb irri 17 août 2009 20:01

        bonjour,

        je suis assez d’accord avec Hieronymus pour dire que les frères karamazov est la plus grande de ses oeuvres, et que le passage du prêtre conversant avec jésus est digne de traverser l’histoire de la littérature.

        pour ce qui est du sujet, j’ai entendu dire qu’à l’occasion de cet ouvrage (non terminé) dostoievski avait voulu mettre dans la balance les arguments pour ou contre l’existence de Dieu, et que malheureusement (à son avis bien sûr) il en avait trouvé plus justifiant son abscence.

        il est aussi étonnant de voir la manière dont vous décrivez les personnages, qui pour moi n’avaient pas du tout la même substance que pour vous.

        une dernière chose encore, c’est le formidable montage de ce livre en une sorte de polar admirablement bien monté, avec un suspense à couper le souffle ; et tout cela dans un style que j’affectionne particulièrement.

        avez-vous lu aussi du Gogol ? moins de profondeur mais plus d’humour, une prochaine récension peut-être ?


        • ninou ninou 17 août 2009 20:09

          Merci Armelle pour cette replongée dans le monde Dostoïevskien !

          Personnellement j’ai un faible pour l’Idiot avec un personnage central christique au milieu d’un peuple russe rongé par le nihilisme... et, juste derrière, Crime et Châtiment.
          Les romans de jeunesse de Dostoievski sont aussi à découvrir. Les pauvres gens ou le double. A qui n’a jamais lu l’un de ses romans, je conseille de commencer par les démons (quelquefois traduit par les possédés).

          La seule difficulté de lecture réside dans le système russe des noms, prénoms, surnoms divers et variés donnés aux personnages qu’il est parfois difficile de suivre au départ.
          Le jeu en vaut la chandelle !


          • Georges Yang 18 août 2009 10:55

             A L’auteur

            Curieusement, les Frères sont l’oeuvre de ce génie qu’est Dostoïevski, qui me touche le moins.

            Un livre méconnu, « Souvenirs de la maison des morts » en partie autobiographique pourrait être la suite de « Crime et Châtiment  », bien qu’écrit antérieurement.

            Dostoïevski, est « l’écrivain russe » par excellence, bien plus que Tolstoï, trop vénéré. Dostoïevski est l’écrivain de l’excès à la russe, et atteint des sommets dans « les possédés  »

            Merci d’avoir écrit sur ce maître qui n’est pas des marguerites !


            • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 18 août 2009 18:44

              Il y a, en effet, intercalé dans le roman une composition que l’écrivain a nommée « Le Grand Inquisiteur ». Ivan imagine que le Christ revient parmi les hommes et qu’un Inquisiteur espagnol le juge et le condamne, sous le prétexte que les hommes sont trop faibles et trop mesquins pour vivre selon ses préceptes. Le Sauveur veut obtenir des hommes un amour librement consenti, mais pour le troupeau humain, il n’y a pas de fardeau plus grand que celui de la liberté. Le Grand Inquisiteur a « corrigé » l’oeuvre du Christ : à la foi dans la liberté et dans l’amour, il a substitué la puissance, le miracle et l’autorité, asservissant les rebelles et leur assurant, en compensation, une existence calme et exempte de privations. Si le Christ venait reprendre sa mission, le calme et la quiétude seraient rompus : c’est pourquoi il sera condamné comme hérétique. Le Christ ne répond pas au discours terrible et lucide de l’Inquisiteur, mais s’approche en silence du vieillard et l’embrasse sur ses lèvres exsangues de nonagénaire ; celui-ci, bouleversé, lui ouvre la porte de la prison.
              Dans cette légende fabuleuse réside l’essence des Frères Karamazov : la démonstration de l’amour qu’elle sous-tend, de cet amour qui emplit le coeur du moine Zosime et celui de son discisple Aliocha, ce, dans une démonstration d’ordre mystique qui donne à ce grand roman sa tonalité exceptionnelle.


              • franc 26 août 2009 16:29

                Les Frères Karamazov est pour moi peut être le plus grand livre de la littérature mondiale comme Benhur le plus grand film de tous les temps

                et je suis d’accord avec Caleb Irri ,il faut du génie sans mesure pour faire une oeuvre qui atteint le sommet de l’analyse psychologique et théologique dans un livre à la fois philosophique et populaire en même temps que d’y mettre les ingrédients d’un suspens époustouflant d’un film policier

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