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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Francis Poulenc, « moine ou voyou »

Francis Poulenc, « moine ou voyou »

« Je ne suis pas un musicien cubiste, encore moins futuriste, et bien entendu pas impressionniste. Je suis un musicien sans étiquette. » (Francis Poulenc, lettre écrite le 6 septembre 1919).



Sans étiquette… et pourtant, en plein dans "l’avant-garde", rencontrant très tôt (très jeune) tous ceux qui ont renouvelé l’art en France voire en Europe, dans un mouvement réagissant au wagnérisme et au romantisme, voire à l’impressionnisme. Mélangez Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Louis Aragon, Blaise Cendrars, Max Jacob, André Breton, Paul Eluard, André Gide, Serge Lifar, Erik Satie, Georges Braque, Picasso, Modigliani, Matisse, Klee, Chagall, Raoul Dufy, Arthur Honegger, Darius Milhaud, et même Georges Bernanos et Jean de Brunhoff… secouez… et vous pouvez obtenir …le génie musical de Francis Poulenc dont on célèbre le 120e anniversaire de la naissance à Paris, près de la Madeleine, ce lundi 7 janvier 2019.

Poulenc a vécu 64 ans (il est mort à Paris le 30 janvier 1963 d’une crise cardiaque et fut enterré au Père-Lachaise avec exclusivement du Jean-Sébastien Bach). Il a composé plusieurs centaines d’œuvres musicales dont près de deux cents "mélodies", une "mélodie", c’est l’appellation de la "chanson de variété" de notre époque (Poulenc admirait Maurice Chevalier). Il n’y a pas de frontière entre variétés populaires et musique "classique" chez Poulenc. D’ailleurs, le "sans étiquette" est d’abord le "sans tiroir", "sans catégorie". Il fut l’auteur de musique libertine voire "gaillarde" ("Chansons gaillardes") autant qu’il fut l’auteur de musique religieuse où il a excellé, à partir de 1936, après son pèlerinage à Rocamadour pour panser la plaie du deuil de plusieurs proches amis.

Il fut issu d’une famille très riche : son père fut l’un des trois frères à avoir créé les laboratoires pharmaceutiques qui prirent le (célèbre) nom de Rhône-Poulenc en 1928 après leur alliance avec une entreprise chimique de Lyon. Mais il n’est pas devenu industriel. Sa vocation pour le piano (il avait 5 ans lors de ses premières leçons) et la composition musicale fut très vite perçue, dès son adolescence où il a rencontré Erik Satie, Isaac Albéniz, Claude Debussy, Maurice Ravel, etc. Sa première œuvre fut composée dès l’âge de 14 ou 15 ans avec ce titre : "Processionnal pour la crémation d’un mandarin" !

Influencé par la musique de Stravinsky (et aussi celles de Schubert et Debussy), il ne reçut que quelques cours de perfectionnement à la composition de la part de Charles Koechlin (élève de Gabriel Fauré) entre 1921 et 1924 mais, autodidacte (il n'est jamais allé étudier au conservatoire), il avait déjà eu son premier concert dès le 11 décembre 1917 au Théâtre du Vieux-Colombier avec sa première création publique "Rhapsodie nègre" pour voix (baryton) et ensemble instrumental (flûte, clarinette, quatuor à cordes et piano). "Rhapsodie nègre" reprend un hypothétique poème "Honoloulou" d'un encore plus hypothétique poète africain Makoko Kangourou avec ce genre de parole : « Kati moko, mosi bolou, Ratakou sira, polama ! ». Dans le public, parmi cux qui applaudirent : Maurice Ravel et Igor Stravinsky. En 1922, avec Darius Milhaud, il rencontra à Vienne d’autres musiciens majeurs : Alban Berg, Arnold Schönberg et Anton Webern.

L'un des talents de Poulenc fut la mise en valeur des textes par la musique, ce qui pouvait l'agacer lorsque sa musique était mal interprétée : « Horrible journée !!! Une dame vient de miauler, un quart d'heure durant, à la radio, des mélodies qui pourraient être de moi ! (...) On massacre souvent mes pièces de piano, mais jamais tant que mes mélodies. » (3 novembre 1939). Il a lui-même utilisé la radio à partir de 1928 pour faire connaître sa musique et a même produit une émission musicale en 1948. Poulenc soignait sa future postérité de grand compositeur et contrôlait toutes ses traces écrites et orales.

Parce que justement Francis Poulenc a touché à de nombreux domaines de la musique, de la musique populaire, de la musique de chambre, des opéras, des ballets, des tragédies, des musiques de film, des mélodies, de la musique sacrée, etc., il est difficile de le présenter correctement de manière très concise.

Cette diversité, cet éclectisme, ce refus d’être dans un tiroir, le placent alternativement chez les sérieux et chez les loufoques. « Moine ou voyou », c’était une formule du critique Claude Rostand pour exprimer la complexité de Poulenc, cette ambivalence que caractérise "une grande gravité due à sa foi catholique avec l’insouciance et la fantaisie".

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J’ai néanmoins trouvé quelques phrases bien ficelées qui permettent de cerner assez précisément Francis Poulenc au sourire toujours bienveillant.

Elles ont été écrites par Jean Roy, le biographe autorisé de Poulenc, en introduction au volumineux "Catalogue des œuvres de Francis Poulenc" (éd. Salabert, 1995) : « Francis Poulenc disait volontiers que sa musique était son portrait. Spirituelle et gourmande, mélancolique et rêveuse (…). Quand il s’agit d’un amateur, on peut parler de l’infaillibilité de ses goûts, mais lorsqu’on est en face d’un créateur, c’est le mot d’instinct qui convient. Poulenc avouait aussi que seul l’instinct le guidait. Le sien était le plus sûr. Il pouvait s’y fier. (…) La sincérité était sa qualité majeure. Sa musique était son regard, son intelligence, sa manière à lui de lire les poèmes, de se souvenir, d’être gai ou mélancolique, sa manière à lui d’espérer, de prier, de dire sa confiance. ».

Et d’ajouter : « Francis Poulenc improvisait, inventait, sautait les barrières des conventions, se moquait du qu’en dira-t-on. Cette audace n’est pas le moindre attrait de son art. Audace, mais non provocation. Poulenc cherchait à séduire mais, là encore, à sa manière à lui, en se montrant, avec une rare franchise, telle qu’il ressentait, tel qu’il comprenait, appuyé sur une véritable culture qui englobait les arts plastiques, la littérature et la musique de ses prédécesseurs. (…) Cette sincérité, ce goût, cette honnêteté, cette absence d’emphase (le pire des mensonges) ont rangé Poulenc aux côtés de François Couperin et de Maurice Ravel car il est, avec eux, le plus français des musiciens français, et c’est pour cela aussi que son œuvre est appréciée et jouée dans le monde entier. » (Jean Roy).

Mais le mieux, c’est encore de "juger" sur pièces. Je propose ici une modeste sélection de douze parmi ses œuvres majeures que la magie d’Internet permet d’écouter immédiatement.


1. "Mouvements perpétuels" (1919)

Composée en 1918, cette œuvre pour piano a été créée par le pianiste Ricardo Vines (le professeur de piano de Poulenc) le 9 février 1919 (il y a presque cent ans) à Paris, dans un atelier à Montparnasse, avec un faible public, mais son succès a contribué à la réputation de Francis Poulenc.






2. "Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée" (1919)

Cette œuvre composée en 1919 a mis en musique six poèmes de Guillaume Apollinaire publiés en 1911 et a été créée le 8 juin 1919.






3. "Les Biches" (1924)

Ce ballet érotique a été créé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev le 6 janvier 1924 au Théâtre de Monte-Carlo (ce fut un triomphe), puis le 26 mai 1924 au Théâtre des Champs-Élysées à Paris.






4. Chansons gaillardes" (1926)

Cette œuvre est un ensemble de huit mélodies composées en 1925 et 1926 à partir de textes populaires du XVIIe siècle, et a été créée le 2 mai 1926 à Paris par Pierre Bernac (baryton) pour la voix et Francis Poulenc au piano.

"L'Offrande" par exemple :

« Au dieu d'Amour une pucelle
Offrit un jour une chandelle,
Pour en obtenir un amant.
Le dieu sourit de sa demande
Et lui dit : Belle, en attendant
Servez-vous toujours de l'offrande. »






5. Concerto en ré mineur pour deux pianos et orchestre, FP61 (1932)

Commandé par la princesse Edmond de Polignac (héritière des machines à coudre Singer), ce concerto a été créé le 5 septembre 1932 à Venise par Francis Poulenc et Jacques Février, puis le 21 mars 1933 à la Salle Pleyel à Paris.






6. "Les Animaux modèles" (1942)

Composée en 1940 et 1941, cette suite d’orchestre fut une commande du directeur de l’Opéra de Paris (pour un ballet s’inspirant des fables de La Fontaine, le titre a été trouvé par Paul Eluard) et fut créée le 8 août 1942 à l’Opéra Garnier sur une chorégraphie de Serge Lifar. Fréquenté par des officiers nazis, ce spectacle mémorable a été considéré pourtant comme un acte de résistance. Poulenc, engagé dans un mouvement de Résistance, avait malicieusement introduit l'air de la célèbre chanson patriotique "Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine" que les officiers nazis n'ont pas reconnu.






7. "Figure humaine" (1945)

Composée par Francis Poulenc en 1943, cette cantate pour double chœur mixte mettant en musique des poèmes de Paul Eluard (dont le célèbre "Liberté") a été créée le 25 mars 1945 à Londres, puis le 22 mai 1947 à Paris. Considéré comme le chef-d’œuvre absolu de Poulenc qui lui-même la considérait comme tel dans une lettre écrite le 28 octobre 1943 : « Je crois que c’est ce que j’ai fait de mieux. C’est en tout cas une œuvre capitale pour moi si elle ne l’est pas pour la musique française. ».






8. "Histoire de Babar, le petit éléphant" (1946)

Suggérée à Brive par des enfants qui ont adoré lire "Les Aventures de Babar", cette œuvre fut l’une des plus populaires de Francis Poulenc qui a composé la musique accompagnant le texte de Jean de Brunhoff (l’inventeur de Babar). Ce spectacle pour piano a été créée le 14 juin 1946 à Paris.






9. "Les Mamelles de Tirésias" (1947)

Tiré d’une pièce de Guillaume Apollinaire créée le 24 juin 1917 à Paris, cet opéra-bouffe de Poulenc a été créé le 3 juin 1947 à l’Opéra-Comique à Paris.






10. Sonate pour violoncelle et piano (1949)

Cette sonate composée pendant la guerre a été créée par Pierre Fournier au violoncelle et par Francis Poulenc au piano le 18 mai 1949 à la Salle Gaveau à Paris.






11. "Dialogues des Carmélites" (1957)

Cet opéra en trois actes composé par Francis Poulenc, au livret posthume de Bernanos (reprenant une idée originale de Gertrud von Le Fort), a été créé le 26 janvier 1957 à la Scala de Milan, puis le 21 juin 1957 à l’Opéra de Paris. Il était très rigoureux sur la mise en musique : « Je surveille chaque note, fais attention aux bonnes voyelles sur les sons aigus (...), je crois qu'on comprendra tout. ».






12. "La Voix humaine" (1959)

Cette tragédie lyrique composée par Poulenc reprenant un livret de Jean Cocteau datant de 1930 a été créée le 6 février 1959 à Paris sous la direction de Georges Prêtre : « Par un curieux mystère, ce n’est qu’au bout de quarante ans d’amitié que j’ai collaboré avec Cocteau. Je pense qu’il me fallait beaucoup d’expérience pour respecter la parfaite construction de "La Voix humaine" qui doit être, musicalement, le contraire d’une improvisation. ».









Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu

Plusieurs citations proviennent d'un article de Nathalie Moller sur FranceMusique.fr publié le 19 janvier 2018, ainsi que de la thèse de doctorat en musicologie soutenue par Dominique Arbey le 14 octobre 2011 à la Sorbonne.


Pour aller plus loin :
Francis Poulenc.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Georges Bizet.
George Gershwin.
Maurice Chevalier.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Pierre Henry.
Barbara Hannigan.
György Ligeti.
Claude Debussy.
Binet compositeur.
Pierre Boulez.
Karlheinz Stockhausen.

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8 réactions à cet article    


  • Christian Labrune Christian Labrune 5 janvier 13:19

    à l’auteur,

    Très bon article à propos d’un excellent compositeur, si original et qui n’est pourtant pas assez joué ou dont on fait entendre trop souvent les mêmes oeuvres. Quand je passe devant son tombeau au Père-Lachaise, ça me donne toujours envie, en rentrant, de réentendre les sonates ou les mélodies. Pour cette fois, ce sera votre article qui m’induira à retrouver les disques dans l’affreux bordel de mes rayonnages.


    • Arthur Gohin 5 janvier 16:51

         Parler d’ « une grande gravité due à sa foi catholique » , c’est un gag vu la vie décousue à l’extrême qu’il a menée :

      https://en.wikipedia.org/wiki/Francis_Poulenc#First_compositions_and_Les_Six

         Sa famille, dont je suis membre, n’en disait aucun mal ce n’est pas le genre ; elle se contentait de citer son très bon caractère. Mais elle n’allait quand même pas lui inventer une foi catholique. 


        Mis à part cela, je n’apprécie pas la musique contemporaine. Pour moi c’est une fuite en avant dans la complexité intellectuelle. 


      • Attila Attila 6 janvier 00:21

        Une version rigolote des « Mamelles de Tirésias » : « Donne moi du lard, je te dis ! »

        https://www.youtube.com/watch?v=dHkRYh6E2d4

        .



          • Attila Attila 6 janvier 05:38

            Quand un compositeur du vingtième siècle crée une œuvre pour clavecin :

            Concert champêtre pour clavecin et orchestre

            .


            • Arthur Gohin 6 janvier 08:19

              @Attila
                Et alors ? L’originalité n’a rien de beau en soi. Et de fait dans ce concerto le clavecin est bel et bien incapable d’un dialoque équilibré avec l’orchestre moderne. 


            • Attila Attila 6 janvier 14:43

              @Arthur Gohin
              Moi je trouve, au contraire, que Francis Poulenc a bien joué avec le dialogue entre le clavecin et l’orchestre.


            • Arthur Gohin 7 janvier 08:04

              @Attila
              Le clavecin 
               a un timbre plein baroque,
               a une mélodie très faible audible quand l’instrument est seul.
               n’a pas l’expression piano forte
              L’orchestre moderne lui a des instruments post romantiques puissants aux timbres et à l’expressivité brillants. 

              ...ils ne parlent pas le même language ! Pourquoi les faire dialoquer ?

              Sur le papier une note est toujours une note, et la musique contemporaine joue sur le papier avec la complexité des douze demi tons sans limites harmoniques. Plus c’est compliqué plus c’est réussi selon eux. C’est leur affaire pas la mienne. 

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