Fred Vargas et la France éternelle
Revoici Adamsberg, commissaire à l’intuition, petit brun râblé et Béarnais, le héros vargassien. Anarchique en diable, il laisse décanter, « pelleteur de nuages », prenant systématiquement des chemins de traverse, lâchant la bride à l’instinct, attentif à la lourdeur des choses et à toutes ses sensations que la modernité atrophie. Le toucher, l’odorat, l’affectif, l’irrationnel sont réhabilités dans le rom’pol écrit par une archéologue médiéviste. Contre la raison « sans âme » qui règne dans le contemporain. Car c’est la raison qui est la folie, diabolisée comme au Moyen Age, la raison-orgueil-de-l’homme, inspirée par le Diable tentateur et instrument de sa chute. A l’inverse, « ce saugrenu de chacun des êtres, leur éclat individuel, leurs originalités aux effets incalculables, tu ne t’en es jamais soucié ? », dit Adamsberg à l’assassin. La raison qui séduit, obsédée par le résultat dans l’ordre voulu, apparaît incapable de se couler dans l’humaine réalité.
Fred Vargas, dont j’ai décrit l’itinéraire, aime les êtres taiseux qui soupèsent et ne parlent que par aphorismes, dépositaires autoproclamés de la sagesse des nations, au parler définitif, réunis en bandes d’hommes autour de l’alcool. Le chapitre VIII décrivant la rencontre d’Adamsberg avec les Normands d’Harnoncourt est à ce titre éclairant, un morceau d’anthologie sur cette France à la José Bové. Les paysans, bien français, viennent tous de « quelque part », d’une vallée précise, d’une région typée et font bloc sur leurs terres. Contre l’industrie et contre le grand large, contre la raison "de Paris". Ce serait cela « la France profonde », et cette systématique n’est pas sans susciter quelque agacement, jusque vers le milieu du livre. Il y a de la nostalgie d’Ancien Régime dans tout cela, un regret de l’ordre social fixé par Dieu et du "chacun sa place", un relent médiéval d’éternité et de merveilleux contre la technique, le savoir scientifique et la raison des Lumières. Ce conservatisme de ton est tout à fait en phase avec le repli sur soi des Français d’aujourd’hui, une pesanteur des siècles dans laquelle on se réfugie comme hier au donjon, se disant que la bourrasque va passer.
« La terre ne ment pas », ce pourrait être pétainiste ? Si ce n’était archéologique. Fred Vargas est immergée dans sa génération et dans son époque. Les années 1970 ont réhabilité le « spontané », les sens, l’imagination. Si cette dernière n’a guère pu parvenir « au pouvoir », les moeurs ont considérablement décoincé l’être. L’exercice de la fouille archéologique, comme toute discipline qui met en jeu le physique, a quelque chose d’une ascèse zen. Le personnage du jeune Matthias, vigoureux et en permanence quasi nu, détecte avec sa peau, raisonne avec ses doigts, observe de ses yeux neufs la terre pour lui faire dire tout ce qu’elle sait. Adamsberg lui-même hume les odeurs, reconnaissant ici ou là l’élixir de relaxation d’une infirmière tueuse, endort son bébé au toucher, d’une main sur la tête, tout comme je le faisais avec le Gamin. La sensation est la dimension oubliée de l’existence contemporaine qui enferme les êtres dans les vêtements, la morale et l’exercice dogmatique de la raison. L’homme est entier, l’archéologue se doit de l’être et le commissaire de police, qu’est-il sinon un archéologue des assassinats ? Ce pourquoi il monte un mur « sans fil à plomb » et « torse nu », joue avec les règles pour mettre un suspect sur écoutes et se fie aux intuitions plus qu’aux faits rapportés, trop souvent déformés par les préjugés et par ce que « le raisonnable » cherche à trouver à tout prix. Fred Vargas fait attention à chaque être comme elle fait attention à chaque indice sur la fouille. Elle respecte le réel sans lui imposer un ordre préétabli, elle « laisse être les choses », comme Heidegger le préconise, étant en cela dans le meilleur de la Génération 68. Elle a l’art de saisir les tics de comportement comme ce « on » impersonnel des médecins et infirmières d’hôpital ou ces « faut voir » paysans.
Cette référence constante à l’archéologie et aux chantiers est l’une des originalités de Fred. La fouille qu’effectue Matthias sur un foyer dans l’Essonne « datant de 12 000 ans » est un clin doeil aux stages d’archéologie préhistorique que tout étudiant doit effectuer durant son cursus. Il s’agit d’un vrai chantier, celui d’Etiolles fouillé dès 1972 par Yvette Taborin, et où j’ai rencontré l’auteur. Tout comme « le divisionnaire Brézillon » est un nom réel, repris en hommage au directeur des Antiquités préhistoriques d’Ile-de-France à l’époque, décédé depuis. Actif et organisateur, il aimait que tout aille vite.
L’enquête devient une forme de quête où il s’agit, comme pour le saint Graal, de résoudre des énigmes. Et elles s’enchaînent dans ce roman policier atypique en traces, indices, vieux grimoires, reliques, étrangetés biologiques, vers raciniens ou histoires de gosses. Le savoir oublié ressurgit toujours. Savez-vous ce qu’est « le vif d’une pucelle » ? Ou « les bois éternels » ? Combien de kilomètres un chat peut faire pour retrouver sa maîtresse aimée ? Que l’on peut économiser son énergie pour résister bien plus que « la science » ne le croit ? Que l’os pénien n’est pas toujours une blague de carabin ? Que le coeur de cerf est fait autrement qu’on le croit ? Que « le temps de jeunesse » est un âge bien défini ? Bien sûr, il faut que, comme lors d’une fouille, les pièces du puzzle se mettent progressivement en place. Ceci fait que le roman peine à démarrer et qu’à la moitié, et encore le lecteur demeure-t-il dans les brumes. Mais les fausses pistes ne manquent pas, les rapprochements se font et le bouquet final est digne d’Agatha Christie !
Fred Vargas, Dans les bois éternels, éd. Viviane Hamy, 2006
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