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Frédéric Ferney : « En matière littéraire je ne crois pas en la démocratie »

Interview de Frédéric Ferney. L’ancien présentateur du Bateau-Livre, sur France 5, vient de lancer son blog littéraire et prépare une émission de télévision sur le net.

Après treize ans passés à la barre de son Bateau-livre, émission littéraire qu’il animait sur France 5, Frédéric Ferney, agrégé de lettres, auteur, critique littéraire et dramatique, a été remercié par la direction de sa chaîne en juin dernier.

Il vient de mettre son blog à flot, le bateau libre, il y a un mois. Un galop d’essai avant de se lancer, toujours sur le web, dans une aventure beaucoup plus audacieuse.

Dans cette interview Frédéric Ferney nous explique l’ambiguïté du discours audiovisuel sur la culture - et en particulier sur le livre -, la faillite de la presse (notamment dans ce domaine), et comment selon lui l’internet est à même de répondre à une demande culturelle de masse certes, mais fragmentée, ou, selon le beau mot d’Antoine Vitez, comment le web annonce enfin l’avénement d’un média "élitaire pour tous".


Olivier Bailly  : Quand et comment est né le Bateau livre ?
Frédéric Ferney : En février 1996. C’est une aventure qui s’est terminée en juin dernier et qui avait donc treize ans. Au départ, j’ai fait de la télévision par hasard. J’étais universitaire, éditeur, journaliste, critique littéraire, critique de théâtre. Marianne Bernard - qui avait été mon éditeur chez Grasset puis qui a fondé les éditions François Bourin pour ensuite rejoindre Julliard - s’est retrouvée conseillère de Jean-Marie Cavada qui avait créé la cinquième un an plus tôt. Un jour, Cavada lui dit : « je veux une émission littéraire ». Marianne Bernard m’appelle et je me souviens lui avoir répondu : « la télé c’est fait par des nuls pour des nuls, qu’est-ce qu’on va faire là-dedans ?  ».
Elle me demande de réfléchir : « On a carte blanche, on fait une émission hebdo, on reçoit les écrivains". Bref, tout ce que t’aime. J’ai accepté. L’idée était d’avoir un auteur inconnu face à un lecteur très connu, ou le contraire. On est parti sur cette base-là, la chaîne démarrait, on faisait de toutes petites audiences et l’émission, qui avait un ton, s’est vite imposée. C’est vrai que c’était une émission littéraire, mais ça convenait très bien à France5. Et puis au fil des années la chaîne a commencé à grossir, à avoir plus de public et on l’a vu évoluer. Je me souviens que mes premiers directeurs, Jean-Marie Cavada ou Jérôme Clément, me disaient « moi ce qui m’importe ce n’est pas l’audience, mais je veux une bonne émission, je veux qu’on en parle, je veux que les auteurs soient contents ».


OB : A partir de quand ça s’est gâté avec la direction de la chaîne ?
FF : Ça a tenu très bien les cinq premières années. A partir des années 2000 il y a eu de nouveaux directeurs de programmes avec qui on n’avait pas la même idée du service public. Je suis très attaché à l’idée de service public. Pour moi cela doit être différent du commercial. Donc on était en tension, en discussion, mais ça allait bon an mal an. Et puis les deux, trois dernières années, l’émission avait beaucoup évolué, elle a changé de nom, j’ai changé de producteurs, elle était beaucoup plus tournée vers l’extérieur, mais on me reprochait principalement de faire une émission trop élitaire et trop littéraire. Il y a même un directeur de programmes qui avait dit « Ferney c’est bien, mais il parle trop de livres ! ».
L’émission a duré treize ans. C’était un combat. Ce qui me dérangeais c’est que d’un côté il y avait un discours qui consistait à dire que le livre était une priorité sur France Télévision, sur le service public, et puis dans les faits on voyait bien que c’était la dernière roue du carrosse, qu’il fallait des émissions beaucoup plus people, avec des gens connus, avec des paillettes, enfin il y avait une volonté de faire quelque chose qui ressemble beaucoup plus à ce que font tous les autres. Mais à quoi ça sert de faire ce que font les autres ? On est différent, cultivons cette différence, soyons de plus en plus différent ! Si la même semaine, Amélie Nothomb, Jean d’Ormesson et je ne sais qui publient un bouquin et qu’on les voit partout, ça n’a pas d’intérêt. Mon rôle c’est de faire découvrir des auteurs et je me battais pour faire une émission littéraire.
 
OB : Ce qui explique sa fin ?
FF : Je me battais, c’est le mot : le budget n’augmentait pas alors que d’autres émissions étaient beaucoup plus chouchoutées. On était la dernière roue du carrosse. Sans compter qu’on nous a programmé de plus en plus tôt. Le dimanche, j’ai commencé à 11h15, après c’était 10h, puis 9h, puis 9h moins 10… Ils ont tout fait pour tuer cette émission. Il y avait plutôt une langue de bois qui consistait à dire au moment du salon du livre que le livre était une priorité, etc.

OB : Tout ça pour arriver à quelle audience finalement ?
FF : On faisait en moyenne entre 500 et 600.000, voire plus puisqu’on a frisé le million de téléspectateurs. Disons que c’était stabilisé aux alentours de 500.000. Il faudrait vérifier les chiffres. Mais on avait quand même stabilisé sur la durée des gens qui venaient tôt le matin. J’avais moins de téléspectateurs que des fidèles et des adeptes, c’est-à-dire des gens qui venaient voir ça le dimanche à 9h ou après sur la TNT et qui étaient des supporters.


OB : Vous venez de la presse écrite, pourquoi ne pas y retourner vraiment au lieu de commencer une aventure sur le net ?
FF : Je suis toujours dans la presse écrite puisque je suis critique littéraire et dramatique au Point, mais la presse écrite ne va pas très bien. Ce n’est pas évident d’y trouver un salaire aujourd’hui comme il y a quelques années. Je fais de la radio, c’est très mal payé, je suis critique au Point et ce n’est pas ça qui me fait vivre et je pense que la presse en France ne va pas bien, même si on met à part les hebdos qui représentent une singularité française, mais même ces journaux-là, on peut s’interroger sur leur avenir. Je crois qu’il ne se passera plus rien de ce côté-là. Je pense que les nouveaux médias changent beaucoup la donne et que ce soit dans la télévision traditionnelle ou dans la presse écrite, elle est un peu débordée par le web. Et je ne suis pas convaincu que la presse française soit la meilleure d’Europe. Je pense même le contraire.

OB : Vous ne vous êtes jamais dit, comme pour la télé, que le web était fait pour des nuls par des nuls ?

FF : Je croyais ça. Depuis que j’y ai mis un doigt et même plus qu’un doigt je suis assez étonné au contraire par l’énergie qui se dégage, la liberté et aussi ce côté militant, presque sectaire. Le public de mon blog c’est une secte qui grandit. J’aime cette formule que je me suis fabriquée. Ce sont des gens qui sont eux aussi dans le combat, dans la résistance, qui sont déçus par la presse écrite et qui sont déçus par la télévision au point de ne plus la lire ni la regarder. Ils attendent tout du web parce qu’il y a une immédiateté, une proximité. Alors c’est vrai qu’il y a tout et n’importe quoi. On a parfois l’impression que tout le monde émet et que personne ne reçoit, mais je suis assez frappé de voir que depuis la fin du mois de décembre je fais donc un blog qui est donc éminemment littéraire, on pourrait même dire littéraire, et ça répond, les gens ont envie de partager des émotions, des goûts et qu’effectivement il y a un côté petit club, mais ce petit club est en train de croître.

OB : Quel a été le déclic ? Quand vous êtes vous dit « tiens, c’est le moment de lancer un blog » ?

FF : Voyant que la situation est un peu bloquée ailleurs, je suis allez voir comment ça se passe là. Les rencontres que j’ai faites avec Daniel Schneidermann qui m’avait devancé puisqu’on avait le même parcours - lui a été viré de France 5 un an avant moi puis il s’est mis à faire son blog et son émission Arrêts sur images sur le web - ça, ça m’a interpellé. Et puis il y a aussi la rencontre avec David Abiker, un ami qui m’a aidé. Je fais un blog assez simple qui n’est pas illustré. C’est une sorte de journal intime. Cette idée ne me déplaît pas parce que c’est vrai que lorsque j’étais critique dramatique au Figaro pendant une dizaine d’années, j’allais au théâtre tous les soirs et le matin je faisais mon papier. Et effectivement c’était ma vie, comme un journal intime. J’ai repris cette chose-là, c’est-à-dire qu’il ne se passe pas un jour sans une ligne et ça devient une sorte d’exercice. Il y a une espèce de liens qui se forme avec un petit groupe de lecteurs, je le vois bien. On en est à 800/1000 connexions par jour et c’est toujours les mêmes qui réagissent, qui répondent. Ils discutent, ils se sentent appartenir à un club.


OB : Leurs réactions sont-elles différentes de celles des téléspectateurs ?
FF : C’est différent au sens où les lettres que vous recevez quand vous faites une émission de télévision ce sont rarement des lettres de gens contents. On écrit parce qu’on a été déçu par quelque chose, parce qu’on n’a pas aimé ce qu’a dit untel, parce qu’on s’étonne qu’on ait invité tel auteur, etc. C’est assez punitif, le courrier des lecteurs. Il est vrai que quand on rencontre les gens, il vous témoignent leur affection. Ce qui me touchait beaucoup quand je faisais cette émission c’est que les gens ne me disaient pas bravo, mais merci. J’ai un peu le sentiment d’être le dernier des Mohicans. J’ai été viré du Figaro parce que j’affichais mon indépendance. Sic ! Un critique dramatique affiche son indépendance ! Ma critique à Radio classique s’est arrêtée parce qu’ils préféraient des choses plus people. A un moment je me suis dit tout ce qu’on me reproche eh bien c’est loi. Alors est-ce que je suis le dernier des Mohicans ? Est-ce que je dois mourir ou est-ce que je peux, en résistant, survivre ? Donc j’ai un peu cette mentalité-là. Mais il ne faut pas se la péter, hein. Quand je dis résistant… Quand je vois l’évolution des émissions de Picouly et de Busnel sur France 2 ou 5 ce n’est pas du tout ce que j’ai envie de faire.

OB : Parler des livres à la télé c’est une gageure tout de même, non ?
FF : Oui, bien sûr, parce que le temps de lecture, le temps de la littérature ou le temps de l’écrit, ces temps-là ne sont pas les mêmes que celui de la télévision qui est beaucoup plus accéléré, c’est le zapping.

OB : Votre blog est un galop d’essai, si j’ai bien compris. Quelles sont vos ambitions ?

FF : Pour le moment ce blog ne me rapporte rien et il faut que je gagne ma vie. C’est le début, je tâtonne, je ne sais pas où je vais atterrir, mais l’idée en effet c’est de faire une émission littéraire sur le web.

OB : Comme ce que fait Schneidermann ?
FF : Oui, tout à fait. Je veux faire une émission sur les livres pour pouvoir recevoir un auteur librement. Je n’aurais pas, comme sur France 5, de problème d’audience. Alors j’y travaille, je rencontre des partenaires, ça avance beaucoup plus vite que je croyais. L’idée c’est de continuer à faire ce que je sais faire, c’est-à-dire faire parler les auteurs.


OB : Sur le web des gens déjà très installés parlent de livres et de littérature. Comment allez vous vous différencier ?
FF : J’aime la concurrence et la compétition, c’est plutôt une incitation. Et je pense que chacun a un style. Ma différence c’est que ça sera plus littéraire et plus élitaire que les autres ! Antoine Vitez avait cette formule que j’ai toujours aimé : « élitaire pour tous ». Pour revenir au début de notre conversation, ce que me reprochait France 5 c’est de ne pas être assez consensuel. Donc ce qu’on me reproche c’est ce que je suis, donc c’est ça que je vais faire. Si c’est faire de la merde pour tous, je ne vois pas l’intérêt. Il faut hisser le plus grand nombre vers quelque chose qui est élitaire, parce que la littérature c’est élitaire, beaucoup plus que la télé qui est le chewing-gum des yeux. Lire un bouquin ça demande une énergie, un effort. Est-ce qu’il faut le nier, faire semblant que c’est facile ou est-ce qu’il faut assumer ça en essayant de donner du plaisir aux gens ?

OB : Ce bateau libre, à vous entendre, ne deviendra pas un bateau ivre !

FF : Ce qui est merveilleux dans cette histoire c’est que je peux exprimer mes goûts. A chaque fois ce qui m’étonne c’est de pouvoir les partager, même avec un petit nombre. En politique je suis démocrate, mais en matière littéraire, artistique, culturelle, je ne crois pas en la démocratie. Le plus grand dénominateur commun vous force à baisser le curseur. Alors bien sûr c’est la vie, c’est la réalité, je ne suis pas un fanatique, mais je pense qu’il faut résister à ça. Ce n’est pas que je suis complaisamment installé dans la minorité, mais je constate que la littérature est minoritaire. Et puis c’est ma vie : je suis auteur, j’ai été éditeur, je suis critique littéraire, j’aime tout dans le livre et je crois qu’un livre ça n’a pas tout a fait le même statut que les autres objets culturels. Il y a quelque chose de mystérieux. Il ne s’agit pas de le sacraliser non plus. Ce qui se passe entre l’auteur et son lecteur, quand il y a une rencontre, c’est une expérience que je veux faire partager : dire aux gens que lire c’est du plaisir, de l’ivresse.

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2 réactions à cet article    


  • Senatus populusque (Courouve) Courouve 24 janvier 2009 10:34

    Frédéric Ferney donna ("Droits d’auteur", 10 septembre 2000, France 5), une intéressante définition du judéocentrisme médiatique contemporain : "juif c’est grave, pas juif c’est pire" (à propos du roman, Mariage mixte, de Marc Weitzmann, dont il faisait alors la promo).


    • Laurent Monserrat 28 février 2009 11:29

      Merci pour cet entretien avec Frédéric Ferney : pour ma part j’étais vraiment "fan" de cette émission. Je me permets d’ailleurs de renvoyer vers un article que j’avais consacré à la suppression de son émission.

      http://www.petite-republique.com/frederic-ferney-le-service-public/

      Bien à vous,

      Laurent

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